‹ BoisfleuryChapitre 21 sur 23 · YI.VIE SE HATA DE SE COUCHER · texte numérisé non relu

YI.VIE SE HATA DE SE COUCHER

vains souvenirs, qu'elle était retombée dans cette solitude qui jadis lui avait paru si glaciale, si intolérable. Puis elle songea que l'unique plaisir goûté depuis le départ de Jacques était cette courte entrevue avec l'ami de son ami. Au cours de i'exisfence recluse, somnolente, envieillissante qu'elle menait depuis la fin de septembre, la visite de Maurice lui avait seule redonné une heure de jeunesse et de rcconfr>''t. Elle s'attarda avec une

secrète délectation à en rccr.pituler les plus menus détails. Elle revit les traits de l'avocat, d'abord i.oids et sévères, puis s'animant à mesure : elle se le représenta assis au coin du feu, chercha à retrouver la couleur de ses yeux, le dessin de sa bouche sous le relroussis coquet des moustaches, et s'avoua ([u'il ne manquait pas d'esprit, qu'il devenait en s'échauffant un très agréable causeur. Alors la malice féminine lui suscita une idée qui lui parut annisante : elle se dit qu'on aurait plaisir à dégourdir et émoustiller peu à peu ce jeune sage que les compagnons de Boisfleury avaient surnommé « le doctrinaire ". Il serait curieux de voir combien de temps il faudrait pour transformer ce haïsseur de femmes en un galant conteur de fleurettes. Elle se promit même, lorsqu'il reviendrait, de tenter rexpérience, et comme, à travers cette frivole méditation, un scrupule tourmentait parfois sa conscience, elle l'apaisait au moyen d'indulgents accommodements : au milieu de ses ennuis n'avait-elle pas le droit de se distraire de loin en loin par d'innocentes coquetteries?

'■'■ EUen'apercevaitpasgrandmal à user pour elle-même d'une tolérance qu'elle était disposée à accorder à Jacques, au cas où il en aurait bjsoin. Dans cette affaire où le cœur n'était pas en jeu elle ne voyait aucun risque à courir, puisqu'elle pourrait toujours s'arrêter à temps...

Elle finit par s'endormir. Le lendemain, au réveil, elle eut honte des folies qui lui avaient traversé le cerveau peiadant son insomnie. Sa pensée se reporta avec plus de sollicitude sur Chantai et elle profita de son isolement pour lui répondre. Mais le surlendemain, à plusieurs reprises, elle resongea à la visite de Maurice Courtois. La perspective de converser de nouveau avec lui adoucissait la maussade solitude de ses journées. Elle cherchait déjà quel biais elle emploierait pour le recevoir chez elle et, à mesure que les jours se succédaient, elle aspirait avec plus d'impatience au moment où s'offrirait une occasion opportune. A quelque quinze jours

•de là, sa mère prit un gros rhume qui l'obligea de garder la chambre. La vieille dam( occupait au premier étage (.'d 1^ maison un petit logement qu'un escalier de service reliait au rez-de-chaussée mais jui était assez éloigné de l'appartement lie madame des Rônis. Sylvie résolut de profiter de l'indisposition qui tenait sa mère alitée pour se donner le plaisir de causer avec Courtois. Elle lui écrivit que, sans doute, il avait reçu maintenant une lettre de Jacques et qu'elle était impatiente d'avoir des nouvelles de son ami : elle le priait donc de passer le lendemain soir rue du Tribcl.

Cette fois, Maurice s'exécuta sans regimber. Lui aussi, depuis la première eiitrevue, pensait non sans douceur à l'aimable veuve dont il était devenu le confident. Jusque-là, il n'avait guère connu que des filles faciles ou bien de vertueuses et prudes bourgeoises, dont la vulgarité et le manque de charme n'avaient pas médiocrement contribué à le maintenir dans ses préventions hostiles à l'égard du sexe féminin, en général. D'ailleurs, sa misogynie tenait moins à une froide insensibilité qu'à la crainte de se trouver .nsidieuscmcnt engagé en des liens qui <?ntraveraient sa liberté d'action. Avec Sylvie, rien de semblable à redouter : elle n'appartenait pas à la société de Juvigny et, de plus, iMe était la maîtresse de Jacques. L'amitié de Courtois pour ce dernier et sa loyauté devaient le préserver du péril d'une liaison trop intime. Mais, justement, parce qu'il se croyait à l'abri de tout danger, il n'en goûtait qu'avec plus de vivacité la rare bonne fortune de se rencontrer avec une femme distinguée et indépendante, qui réunissait en sa personne la verdeur de la jeunesse, l'élégante beauté de la forme et la grâce de l'esprit. Cette camaraderie avec une attrayante créature le séduisait d'autant plus qu'elle était autorisée par Jacques et que, tout en restant innocente, elle avait la piquante excitation, l'apparent mystère d'une galante aventure.

Madame des Rônis l'attendait au coin du feu et l'accueillit avec un engageant sourire. Il apportait précisément une lettre de Chantai. Après l'avoir rapidement parcourue, Sylvie la serra, et comme pour prouver une fois de plus que « les absents ont tort », la conversation, glissant rapidement sur le pauvre Jacques,

prit un tour plus personnel. La veuve s'informa d'abord des colons de Boisfleury et s'p.nmsa aux portraits que Maurice esquissait plaisamment. Quand il eut fait défiler devant elle les compagnons du cénacle avec leurs manies, leurs tics et leur physionomie originale, madame des Rônis mit Maurice lui-même sur la sellette et le questionna sur ses goûts, son humeur et son caractère.

^Est-il vrai, demanda-t-elle, que vous >oyez le plus austère personnage de la bande et que vous ayez contre notre sexe les plus injustes préventions?... C'est très mal, monsieur... Elles vous ont donc joué . de bien vilains tours, ces pauvres femmes, pour que vous les ayez prises en grippe?...

Courtois protesta : à la vérité depuis son retour à Juvigny, il s'était systématiquement éloigné de la société féminine du cru, parce que ni les filles à marier, ni les jeunes dames de la bourgeoisie ne disaient rien à son cœur : il ne se souciait pas d'être un épouseur et encore moins de perdre son temps à galantiser ; mais s'il éprouvait une invincible répugnance pour l'insignifiance et la frivolité féminines, il ne poussait pas l'intransigeance jusqu'à englober toute l'espèce dans ses préventions. Il admettaijt qu'il existât des exceptions, et en eût-il douté jusqu'alors qu'après avoir connu sou aimable interlocutrice, il en était aujourd'hui certain. A quoi Sylvie répondait, avec son indulgent sourire, que les exceptions étaient jilus nombreuses qu'il ne s'imaginait. S'il n'en avait pas trouvé auparavant, c'est que probablement il ne s'était guère soucié de les chercher. Puis elle le poussait malicieusement au pied du mur et voulait savoirs'il n'avait jamais été amoureux. — Jamais, avouait-il sincèrement. — Elle s'étonnait, et ils en venaient tous deux à disserter sur la passion, sur les joies qu'elle donne^ et les peines plus vives encore qu'elle cause fatalement. Sujet scabreux, lorsqu'il est traité en tête-à-tête par une jeune femme et un jeune homme !... Maurice pourtant, se croyant sûr de son impeccabilité, marivaudait et fleuretait là-dessus avec un spirituel détachement de dilettante. D ne lui déplaisait pas de s'attarder au seuil des sentiers de la galanterie, sans jamais s'y engager à fond ; de respirer au passage une délicieuse odeur de tendresse, sans franchir le mur du jardin défendu.

I lO

L'aventure est hasardeuse. Eu matière de camaraderie, entre gens d'un sexe dilTérent, la limite séparant l'amitié de I-amour est aussi mince et ténue que ia planchette qui, d'après une prière populaire du Bcrry, sert de pont pour aller au Paradis,

Une petite planche

Pas plu? longue, pas plus lar^e

Qu'un cheveu de la Sainte Vierge...

Au cours de cette discussion, la familiarité se faisait plus étroite, la vivacité des demandes et des réponses rapprochait les deux adversaires, les yeux brillaient d'un éclat plus vif. Ces mots chaudement colorés : cœur, sympathie, tendresse, désir, exhalaient, en se heurtant, un subtil et capiteux parfum qui donnait aux regards une langueur fondante et mettait dans les intonations une caressante musique. Lorsque Maurice se leva pour prendre congé, il lui sembla qu'il n'était plus de sang-froid ; lorsque madame des Rônis lui tendit la main, il s'inclina comme attiré par un aimant, et ses lèvres s'appuyèrent avec délectation sur cette main blanche qui serrait plus étroitement la sienne.

» Comme s'ils eussent eu simultanément conscience de s'être trop complu à parler d'eux-mêmes, et d'avoir trop oublié :

Sylvie, les souffrances de Jacques ; Courlois,~ ses devoirs d'ami et de mandataire, ils demeurèrent un mois sans chercher à se revoir. D'ailleurs, la santé de sa mère s'étant rétablie, la jeune femme ne pouvait plus disposer de ses soirées. Mais vers la fin de décembre, la vieille dame reprit ses habitudes et ses sorties. Elle allait en compagnie du cousin Sennebier jouer au whist trois fois la sesiaine chez madame de Lory sa voisine. Ces jours-là elle partait aussitôt après le dîner qui avait lieu à six heures, et ne rentrait qu'à neuf, sous l'escorte du cousin. Sylvie, qui depuis quatre semaines était sans nouvelles de Jacques, eut l'idée de profiter de l'une de ces sorties pour recevoir Maurice, et elle lui écrivit qu'en venant le lendemain soir entre sept heures et demie et neuf heures, il serait sûr de la trouver seule.

Courtois, qui était possesseur de deux lettres de Chantai ii qui commençait à sinquiétei du silence de madame des Rônis, s'empressa d'accourir au rendezvous assigné. Il était là depuis dix mi-

nutes à peine, et il s'occupait de remettre à la veuve les deux épîtres de son ami, quand ils entendirent la porte de la cour qui se rouvrait et perçurent le bruit d'une conversation échangée sur le seuil.

— C'est ma mère, murmura Sylvie effrayée, je reconnais sa voix I...

Elle entraîna vivement le visiteur vers une pièce contiguc avec le salon et ajouta:

— Entrez dans ma chambre et ne bougez pas... juscju'à ce que je vienne vous chercher...

Il était temps. A peine la porte de communication fut-elle refermée que la mère parut dans le salon.

— Figure-toi, dit-elle, que madame de Lory est souffrante. Sennebier et moi nous nous sommes cassé le nez à sa pirte et le cousin m'a reconduite... J'ai barboté dans la neige en pure perte et je suistoute grelottante...

Elle enlevait son manteau à capuchon et s'installait dans un fauteuil, les pieds appuyés aux chenets, dans la pose d'une personne qui ne songe nullement à se retirer. L'heure de son coucher n'était pas sonnée, et elle comptait se dédommager de la soirée manquée en bavardât avec sa fille. Sylvie était sur les charbons : elle tremblait qu'un bruit quelconque, le heurt d'un meuble, le craquement d'une chaussure, ne trahît la présence de- Courtois. Il faisait froid dans cette chambre sans feu, le jeune homme pouvait y être pris d'un irrésistible éternuement^ et alors quelle aventure !... Elle se dépitait, répondait de travers aux questionsoiseuses de sa mère et consultait à la dérobée la pendule. Son supplice dura jusqu'à neuf heures. La bonne dame se décida enfin à allumer son bougeoir et à grs-'ir son escalier. Sylvie l'accompagna jusque sur le palier. Quand elle lui eut souhaité le bonsoir et qu'elle eut entendu la clef tourner à double tour dans la serrure, elle redescendit quatre à quatre, et se précipita dans la chambre où se morfondait le malheureux Maurice.

— Oh ! chuchota-t-elle en le cherchant dans le noir, je vous demande mille pardons... Vous devez être glacé?

Ils s'étaient enfin rencontrés à tâtons, et elle lui avait saisi les mains.

Etait-ce le séjour dans la chambre à coucher, dans cette pièce intime, encore imprégnée d'une odeur de femme, qui surexcitait l'imagination et troublait les

Boisfleurj''

:ii

— LE COUSIN m'a reconduite..

I ÎCi

sens de Maurice? mais il serra plus tendrement les mains de Sylvie...

— Non, répondit-il, d'une voix entrecoupée, non, je vous assure... J'étoufTe au contraire... Sentez I...

Brusqucir.cnt, dans l'obscurité complète, il l'attira à lui, l'enveloppa de ses bras, et ses lèvres se posèrent, brûlantes, sur le cou de la jeune femme.

Pendant ce temps, Jacques se desséchai' d'ennui au bord de la Creuse, et s'énervait en ne recevant aucune réponse

lE FACTEUR FASSATl SANS P.irN I.M APPORTl'-P.

aux lettres qu'il envoj-ait coup sur couj) par l'intermédiaire de Maurice. Le silence prolongé de son ami et de madame des Ronis le jetait en de perpétuelles transes et doublait les tourments de l'exil. Quand chaque matin le facteur passait sans rien lui apporter que des paquets adminis-

tratifs, 11 prenait sa chambre d'auberge en dégoût et, poux trovi-^per son anxiété, dépc:::::;:: ;Co liCtiicc d'attente en longues marches' à travers la campagne dépouillée. La saison d'hiver était en son plein. Les prairies poudrées à blanc, les bois de ])ins engivrés s'engourdissaient dans une rigide immobilité. Au long des chemins durcis par la gelée, de grands chardons décolorés dressaient leur nudité de squelettes. La terre semblait fermée à toute espérance. Entre les coteaux grisâtres qui bordaient la vallée, le ciel étendait sa froide pâleur que traversaient seuls de funèbres vols de corbeaux. La vie s'était retirée au fond des villages où des fumées bleues, s'échappant des toits,* suggéraient de pacifiques stations au coin du feu et de calmes joies domestiques goût tées en famille.

Ces profils de cheminées fumantes, aperçus au détour d'une route déserte, accroissaient la sensation d'isolement et d'abandon qui angoissait Jacque" Il se rejetait farouchement vers les brandes hérissées d'ajoncs, il fuyait même les borderies nichées dans un pli de terrain, quand l'aboiement inhospitalier des chiens de garde lui en indiquait le voisinage. Il errait ainsi, fatiguant son corps, ruminant de maussades pensées, jusqu'à l'heure où le soleil blafard se noyait dans les vapeurs du couchant, et où brusquement la nuit enténébrait les sentiers. Il rentrait alors en hâte à la Guerche, éperonné par l'espoir renaissant que le cour rier du soir lui aurait enfin apporté les nouvelles désirées. Il gravissait l'escalier de sa chambre, avec un battement de cœur, et dès avant que sa lampe fût allumée, il cherchait dans l'ombre à découvrir la blancheur d'une enveloppe posée sur sa table. Mais, rien. Alors le faible rayon qui avait un moment désembrumé son âme s'évanouissait ainsi qu'une lueur de feu follet, et il se sentait de nouveau plus oublié, plus esseulé.

Enfin, vers le milieu de janvier, il reçut une lettre de madame des Rônis. Pour excuser son silence, elle invoquait la maladie de sa mère, puis elle plaisantait Jacques sur le lyrisme brûlant de ses épîtres :

« Je commence à croire, lui disait-elle, que les prairies de la Creuse sont toutes tapissées de cette herbe grisante dont tu me parles, et que tu dois t'y promener

souvent, car tu deviens de plus en plus amoureux, et vraiment je crains, autant que je It désire, le moment de me retrouver près de toi. Il est vrai que je ne lis pas le Cantique des Cantiques, mais la lettre remplace ce livre, et au delà. Je ne relis, moi, que dans mes souvenirs et ^^___ franchement, c'esl une lecture un peu creuse. Quand d'un plaisir passé il ne nous reste que la mémoire, cela n'a guère plus de réalité qu'un rêve. Rien n'est plus triste, à mon avis, comme de se rappeler les bonnes heures qui ne reviendront jamais. Lorsque ma pensée s'appesantit là-dessus, j'en arrive presque à souhaiter l'oubli, je le crois plus près du bonheur que le souvenir... »

Cette lettre désenchantée laissait h Jacques une impression de malaise. Chaque mot tintait en son cœur comme le son mélancolique des cloches de la Toussaint. Il fallait que Sylvie l'eût écrite dans une cruelle disjKisition d'esprit pour qu'elle n'eût trouve à lui exposer que cette doctrine désolante. Il crut y démêler un sentiment de fatigue, un attiédissement de tendresse inquiétant, et il fut de nouveau en proie à des humeurs noires. Un laconique billet de Maurice, reçu quelques jours après, acheva de l'assombrir. Son ami, sans entrer dans aucun détail, se bornait à l'informeî [u'il avait ponctuellement délivré ses messages à madame des Rônis : « Tu parais, ajoutait Courtois, t'étonner de ce que je me suis rendu chez elle ; mais, mon cher,, la remise des lettres à l'église

ou à la bibliothèque était impraticable^ Elle l'a reconnu comme moi, et il a été convenu que je les lui porterais à domicile. Je lui ai donc fait trois visites, et ie dois l'avouer que je suis revenu de mespréventions. Madame Sylvie a de l'es-

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