‹ BoisfleuryChapitre 4 sur 23 · M. CHANTAL · texte numérisé non relu

M. CHANTAL

feras venir Jaccfues tu le chapitreras d'importance et tu lui enjoindras de cesser de s'occuper de mademoiselle Le Mesnil... Il faut absolument trancher dans le vif.

— Hum !... Le garçon est rétif et en outre il a des idées romanesques... Si nous prenons son amourette au sérieux, il est capable de s'obstiner et de nous occasionner de pires désagréments... Non, cette méthode-là n'est point la bonne.

A mon avis, le meilleur remède consisterait en un changement d'air. Dès que Jacques sera loin de mademoiselle Le Mesnil, le danger que tu redoutes se trouvera tout doucement conjuré.

— Tu veux que nous nous séparions de lui?

— Parfaitement... Il avait témoigné le désir de faire son droit à Paris ; je

vais lui (lire qvio je rautorisc à s'installer au quartier Lalin dans un bref délai... Je serais bien étonné s'il refusait d'ol)éir... C'est un sacriliee d'argent, mais de deux maux il faut eboisir le ni()indre.

— Le nu)indre !... En es-tu sûr'?... Ne crains-tu jias qu'un enfant de vingt et un ans, jeté en plein Paris, ne soit exposé à des tentations, à des entraînements plus dangereux encore?

— D'abord il n'aura pas assez d'argent pour y succomber, et puis il sera préservé précisément par son amour platonique pour mademoiselle Le Mesnil... et voilà pourquoi nous devons nous garder de lui ôter ses illusions. Elles s'en iront d'ellesmêmes à la longue, quand il sera tout à fait acclimaté à l'air parisien, et d'ici là, elles l'empêcheront de penser à mal...

Le même soir, après le dîner, quand le dessert fut enlevé et la domestique retirée en sa cuisine. M. Chantai dit à son fils :

— Mon cher ami, jusqu'à présent, tu as pu te dispenser de suivre les cours de la Faculté et subir victorieusement un examen, tout en restant avec nous ; il n'en sera pas de môme pour les autres épreuves qui sont beaucoup plus difficiles. La procédure, le droit romain, demandent à être étudiés sur place ; c'est pourquoi, en vue di ton avenir, ta mère et moi nous nous sommes résignés à t' envoyer à Paris. Cela grèvera notre modeste budget et nous imj^osera des privations ; mais, nous l'espérons du moins, tu nous dédommageras en travaillant d'arrachepied et en menant là-bas une conduite exemplaire.

Pris à l'improvisle, Jacques manifestait plus détonnement que de joie. Il était devenu rouge ; ses regards inquiets interrogeaient alternativement les figures un peu énigmatiqucs de ses parents, comme pour y chercher les motifs d'une détermination si inattendue.

— Quoi 1 s'écria M. Chantai, tu ne réponds rien?... Pourtant, il y a un an, tu insistais pour habiter le quartier Latin comme ton ami Courtois, et, ma foi, aujourd'hui, en te proposant de tâter de k vie d'étudiant, je croyais aller au-devant de tes désirs I...

— C'est vrai, répliqua enfin Jacques, mais vous vous étiez si carrément opposés à la réalisation de mon projet que j'avais fini par y renoncer... Je n'y pense même plus.

— Nous y avons pensé pour loi...

Quand il s'agit de tes intérêts, nous ne reculons devant aucun sacrifice.

Madame Chantai, qui comptait nerveusement les mailles de son tricot, poussa un soupir.

— Je vous remercie tous deux, murmura Jacques ébaubi.

— A la bonne heure ! C'est donc chose convenue, tu i)artiras après le carnaval... Mais entendons-nous bien 1 Comme je tiens à ce que ton séjour à Paris se prolonge le moins possible, tu t'arrangeras de façon à subir tes examens dans le plus bref délai... Par conséquent, pas de vacances, point d'allées et venues. Les voyages sont coûteux et entraînent d'inutiles pertes de temps. Tu ne reviendras à Juvigny qu'avec ton diplôme de licencié en poche... Maintenant embrasse ta mère qui a le^ cœur gros à la pensée d'être séparée de toi pendant un an et demi.

Là-dessus, madame Chantai fondit en larmes et Jacques, très ému de son côté, se jeta au cou de sa mère. La pieuse femme en profita pour adresser à son fils un sermon où elle l'exhorta à vivre chrétiennement dans cette capitale pleine d'embûches, à calmer l'ardeur de son imagination, à fuir les fréquentations mauvaises, à ne jamais s'écarter des principes d'honnêteté et d'économie dans lesquels il avait été élevé... Puis, après une dernière embrassade, le jeune homme regagna son cabinet de travail.

Quand il se trouva seul, assis devant sa table où l'abat-jour de la lampe renvoyait un étroit cercle lumineux sur les livres ouverts, et qu'il chercha à se rendre compte de ce qu'il éprouvait, il fut surpris, presque humilié de se sentir plus troublé qu'attristé. Dans le silence de la nuit de février, il écoutait sans bouger la voix grave des quarts, tintant à la tour dt l'Horloge, et peu à peu il démêlait au fond de son cœur une timide et confuse joie. Assurément il souffrait de se séparer de Claudette au moment où s'épanouissait leur mutuelle tendresse, et pourtant, à travers sa peine, un consolant filet de lumière perçait ainsi qu'une lointaine blancheur d'aube. Il avait toujours souhuité de vivre à Paris dans une atmosphère intellectuelle où ses goûts pourraient se développer à l'aise et se satisfaire pleinement. Grâce à un revirement

inespéré ae la volonlé palcrncUe, ce vœu allait être exaucé. Dans cjuclques jours il pourrait se inclcr au monde des lettrés cf des artistes, ])asser de longues heures au Louvre, fréquenter les bibliothèques et les théâtres, sortir enfin de l'horizon où il étoufYait. Cette perspective d'une existence j)his libre et plus large l'exaltait c't, sans qu'il en eût nettement conscience, cette excitation atténuait le regret de (juitter si brusquement mademoiselle Le Mesnil. Il se tourmentait de cet éloignejnent, de ces dix-huit mois d'absence pendant lesquels il demeurerait sans nouvelles de la l)ien-aimée ; mais, en même temps, l'allégresse d'habiter Paris adoucissait serrélement son chagrin. Il avait honte crètre moins désolé qu'il ne l'eût cru. Pour ajjaiser ses scrupules, il se disait que, là-l)as. il travaillerait de façon à assurer son indépendance. Il reviendrait de Paris })lus fort, mieux armé pour la lutte, peul-étre même ayant déjà conquis nue position ([ui lui permettrait d'épouser Claudette au retour. 11 s'endormit fiévreusement, et, le lendemain, se réveilla presque joyeux. Le mot « Paris > tintait à son oreille comme une formule d'incantation, comme un magique « Sésame destiné à lui ouvrir toutes grandes les portes de raxenir...

Ce lendemain était précisément le dimanche où mademoiselle Le Mesnil avait promis de se montrer au coin de sa terrasse, après la grand'messe. A onze heures, Jacques ouvrit sa fenêtre et s'accouda à la barre d'appui. La température était douce, le vent souillait du sud et ai)portail ])ar volées sonores le carillon des cloches de la ville haute, annonçant la sortie de la messe. Il avait plu pendant la nuit. LIne tiède humidité imprégnait l'air. A travers de gros nuages '>' \ncs, un pâle soleil filtrait sur l'ardoise tlfs toits mouillés qui luisaient clairs comme argent. Au bout de la lorgnette, .Jacques distinguait la façade noire du logis Le Mesnil, le jardinet sans verdurf . la porte-fenêtre entr'ouverte où flottait la mousseline des rideaux, et il attendait l'apparition de Claudette avec un frisson intérieur. Mais il eut beau écarquiller les yeux, il ne vit rien venir. Aucune main féminine ne poussa la porte-fenêtre entre-bâillée, la terrasse demeura déserte et midi sonna sans que mademoiselle Le Mesnil se fût montrée. Il craignit de s'être

trompé d'heure ei, aussitôt après son déjeuner, remonta à son poste d'observation. Même solitude de la terrasse ; seulement les fenêtres étaient maintenant closes ; les rideaux soigneusement baissés interposaient leur voile blanc entre ses regards avides et l'intérieur du logis où rien ne remuait.

Dépité^ Jacques s'assit à sa table de travail et repensa à Paris où il devait arriver le soir du mercredi des Cendres. Le manque de i)arole de Claudette le préoccupait, mais, à travers son inquiétude, l'image de Paris revenait comme une caresse et changeait le cours de ses réflexions. Pour calmer la fièvre qui l'agitait, il se remit à lire un volume de Gœthe ouvert devant lui. C'était le livre de Poésie cl Vérité, où l'auteur de Faust conte ses impressions de jeunesse. Depuis quelque temps, cette autobiographie était la lecture favorite de Jacques. Il s'arrêtait surtout complaisammenl aux chapitres relatifs à la liaison de Gœthe et de Frédérique Brioji. Les amours de l'étudiant de Strasi)ourg et de la fille du pasteur de Sesenheim l'attiraient, parce qu'il y trouvait une analogie avec sa pro])re situation à l'égard de Claudette. Ce dimanche a])rés-midi, la ressemblance le frappa davantage encore. Comme Gœthe, n'entrevoyait-il pas qu'un jour il serait forcé de quitte^- celle qu'il aimait et, de même que Gœthe, n'avait-il pas, trop facilement et avec une sorte de perversité égoïste, cédé à la tentation de troubler une âme innocente, sans être bien sûr de pouvoir jamais lui donner le bonheur promis?...

Il abandonna son livre et retourna près de la fenêtre. Les cloches carillonnaient pour la sortie des vêpres. Dans le logis Le Mesnil, tout demeurait clos, le jardinet restait désert. Des nuages plombés, lourds de pluie, s'amassaient au-dessus* de la ville haute ; le vent, plus vif et plus humide, les poussait au-dessus de la vallée. A l'ouest, dans la direction de Paris, le soleil glissait parmi des nuées violettes où, par d'étroites déchirures, le ciel apparaissait teinté de rose et de safran. L'astre plongea au fond d'un dernier lac de brume, qu'il empourpra un moment et où il se noya. Un crépuscule gris succéda à cette suprême flambée du couchant. Déjà les maisons de la ville haute s'enténébraient. Le logis Le Mesnil,

tionl aucune lueur n'ctoilail les vitres, semblait .'idc et ahandonné. De larges gouttes de pluie connnencèrent à s'écraser contre les murs el Jacques quitta la fenêtre, tandis qu'avec la luiit descendante, une anxieuse mélancolie lui tombait sur le cœur.

.Jacques devait partir en compagnie de ''laurice Courtois (jui retournait à Paris mur y préj)arer sa tiiése. Lorsque ce lernier fut informé de la détermination prise par M. ("Jianlal, il dit à son ami :

— .le parie (jue tes parents connaissent ton roman avec la petite Le IMesnil !

Olte éventualité, à laquelle le jeune homme n'avait nullement songé, le tourmenta .singulièrement. Il lui seml)la tout l'un coup apercevoir une corrélation entre le brusque revirement de son père et la persistance de (Uaudettc à ne plus <■ montrer sur la terrasse, et cette coïnidcnce lui mit martel en tète. Si on avait jasé au sujet de ses a.ssiduités auprès de !a jeune fdle et si ces commérages étaient i-nus aux oreilles de M. (Chantai, vrai- '■mblablement. madame Le Mesnil avait iû de son côté en être avertie. Cette dé- -;igréabk .>u])position prit bien vite en son esprit la consistance d'une certitude. Son imagination travailla : il vit Claudette sermonnée, tancée, questionnée par sa mère, et avouant tout ce qui s'était passé depuis la sauterie chez le principal. Plus de doute, on lui avait interdit les stations sur la terrasse ; peut-être madame Le Mesnil était-elle en possession des vers remis par .Jacques à sa fdle?... Leur poétique liistoire d'amour courait probablement la ville et les bourgeois de Juvigny en faisaient gorges chaudes !

Tout en préparant sa malle pendant raj)rés-midi du mardi gras, le jeune homme ruminait ces pénibles hypothèses et le désenchantement pénétrait en lui par lentes infdtrations. En cette âme mobile et facilement impressionnable, l'enthousiasme flambait avec d'éclatantes lueurs, puis, au moindre mécompte, s'éteignait comme un feu de pâtre sur lequel tombe une pl'ùie d'été. Son esprit ombrageux grossi-.sait les obstacles jus-

qu'à les faire paraître insurmontables.

Sa volonté s'alanguissait, il se décourageait avant d'avoir combattu ef^^voyait tout en noir.

En ce moment, après avoir impatiemment conipté les heures ([ui le séparaient du bal du mardi gras, il se demandait s'il n'agirait [)as plus honnêtement en s'abstenant de s'y montrer.

La malle béante était déjà presque remplie, et il se résignait à y enfermer son habit, quand une musique nasillarde, montant de la rue, l'attira à la fenêtre. En bas. au milieu de la chaussée, un l)auvre diable de joueur d'orgue, vêtu de velours verdâtre, appuyait sa boîte sur l'un de ses genoux ployé en avant, et tournait sa manivelle, en fouillant du regard les embrasures des fenêtres. L'orgue jetait dans l'air humide les lambeaux d'une valse espagnole, dont Jacques avait entendu au dernier bal les motifs tantôt fringants et tantôt langoureux. Comme les parfums, la musique a une magie évocatrice. Accoudé à la barre d'appui. .Jacques suivait les modulations de la valse ; le rythme l'entraînait peu à peu vers le pays du rêve et des ressouvenirs. l'ne attrayante image passait et repassait devant ses yeux. Légère et vaporeuse. Claudette glissait dans le tourbillon du i)al, soutenue par le bras de 1 heureux cavalier qui enlaçait sa taille souple. Il revoyait sa figure rieuse inclinée sur l'épaule du valseur, ses petits pieds chaussés de satin blanc qui touchaient à peine le sol, et un fougueux désir le ressaisissait. Il voulait une dernière fois se griser du clair regard de Claudette, entendre, à travers le sourire les lèvres malicieuses, cette voix qui lui avait murmuré de si troublantes confidences ... Oh I respirer une fois encore cette fleur de grâce et de jeunesse, puis emporter avec lui ce suprême délice, et lorsqu'il serait loin, en savourer la douceur, pareille à Todeut pénétrante des violettes fanées 1... Il rejeta vivement l'habit noir sur le dossier d'une chaise, et ferma précipitamment la malle...

Le soir, lorsque, ayant achevé sa toilette, il redescendit dans la salle à manger où, sous l'abat-jour de la lampe, madame Chantai tricotait, il avait ies yeux brillants et le geste nerveux. Sa mère, 1' 'examinant à la dérobée avec inquiétude, fut presque tentée de lui adresser fiu<l'iuer

Boisfleurj

recommandations prémonitoires ; mais elle se souvint à temps des injonctions de M. (Chantai, elle songea que son fils partait le lendemain et, attendrie, jugea cruel de gâter le dernier plaisir qu'il prendrait à Juvigny. Elle se borna, en arrangeant le nœucl de cravate de Jacques, à l'embrasser et à murmurer :

— Allons, amuse-toi bien, et surtout n'oublie pas cette fois d'inviter Charlotte

le Velaines 1

On dansait déjà, quand le jeune homme fntra dans le grand salon. Dès le premier coup d'œil circulaircment jeté, il distingua à l'autre bout de la pièce, Claudette qui figurait dans un quadrille. Elle était vêtue d'une robe de gaze rose, et une rose mousseuse s'épanouissait dans ses cheveux crêpés. Jacques la trouva un peu pâlie. Il remarqua que ses clairs yeux couleur noisette n'avaient pas leur pétillante vivacité coutumière, et que ses lèvres souriaient à peine. Ce sérieux insolite réveilla ses appréhensions et un douloureux pressentiment lui comprima la poitrine. Sitôt le quadrille terminé, il traversa le salon et se dirigea vers les sièges occupés par madame Le Mesnii et sa fille. La mère répondit froidement à son salut ; Claudette, gênée, évitait de le regarder et, quand il Teut invitée pour une prochaine contredanse, avant de répondre, elle consulta des yeux sa mère :

— LTne mazurka seulement I murmura brièvement madame Le Mesnii.

Claudette rougit, consulta son carnet et dit très vite :

— Je suis engagée pour toutes les contredanses, mais je puis vous donner la première mazurka...

Jacques s'inclina, puis s'éloigna, glacé par cet accueil auquel on ne l'avait pas habitué, et où il vit le présage d'un désastre. Il se rencogna dans l'angle d'une porte, la figure allongée et le cœur serré. De nouveau, une subite dépression Tinclinait à tout envisager sous de noires couleurs. Il lui semblait que les regards fixés sur lui épiaient sa mine abattue et devinaient sa déconvenue. Il était certain maintenant que madame Le Mcsnil lui en voulait d'avoir compromis Claudette, et que celle-ci lui gardait rancune de la situation fausse où elle se trouvait. Et, en conscience, il était contraint de reconnaître qu'il méritait les reproches

de la mère et de la fille. Claudette avait agi avec la candide étourderie d'une enfant ([ui ignore le mal et suit ingénument les impulsions de son cœur. Mais lui, en sa ({ualité d'homme, aui'ait dû se montrer moins égoïste et plus réservé. Il aurait dû se souvenir que la réputation d'une jeune fille est pareille à la neige ; la moindre goutte d'eau suffit à y faire une taclie. Il n'ignorait pas qu'à son âge, il ne pouvait songer à se marier et, d'ailleurs, il connaissait les visées ambitieuses de ses parents. La responsabilité de ce qui arrivait lui incombait donc entièrement... Du fond de son âme, un remords s'élevait comme une vapeur délétère qui ternit toutes choses autour d'elle. Les danses venaient de recommencer. L'orchestre jouait cette même valse espagnole qu'il avait entendu moudre par un orgue des rues ; mais à cette heure la musique n'évoquait plus que des images décolorées et des regrets stériles Jacques voyait les couples tournoyer et, de cette féerie de la valse, il ne percevait plus que les aspects prosaïques et grotesques. Les femmes n'étaient préoccupées que des heurts pouvant déranger leurs coiffures ou endommager leur toilette ; les danseurs, rouges, essoufllés, roulaient des yeux apoplectiques, et dans les intervalles de repos, épongeaient d'un geste vulgaire leur front ruisselant. Il prenait le bal en dégoût, redoutait le moment prochain où il faudrait s'expliquer avec Claudette ; il souhaitait d'être bien loin déjà, roulant dans le train qui l'emporterait vers Paris ; et pourtant la pensée de cette inévitable disparition faisait monter de son cœur à sa gorge un fiot d'amère tristesse...

Tout à coup les musiciens attaquèrent le prélude de la mazurka promise. Il quitta son coin et, frissonnant, se dirigea vers la chaise que Claudette occupait près de sa mère. En le voyant, la jeune fille s'était levée, et, sans un mot, avait accepté son bras. Ils firent quelques pas dans la foule. Dès les premières mesures, le bras de Jacques entoura la taille de Claudette, et silencieusement ils commencèrent à ^'r.r.jci. D'un accord tacite ils pénétrèrent dans la galerie et, toujours muets, débouchèrent dans la salle de billard encore déserte. Là ils se trouvaient comme en un refuge relativement paisible. La musique y arrivait assourdie, et on y pouvait converser quelques mi-

;! Boislleury

nutes sans témoin. Ils s'y am-U-rcni : cU-s propos qui l'onl irritco et c'est à grand'leurs veux échangèrent un regard con- peine que jai olilenii de danser une seule trit. fois avec vous, afin de vous expliciucr

— Qu avez-vous? demanda Jaecpies, n>ji-méme pour quelles raisons je ne que s'esl-il passé? dois plus vous parler...

— i:t... quelles sont ces raisons? ^ Ibutiat-il, troul)lé.

La mignonne poitrine de Claudette se gonfla, et un soupir rouvrit ses lèvres.

— 11 y a des gens méchants au monde I reprit-elle, des gens qui voient le mal partout et qui en donneraient l'idée à ceux mêmes qui n'y songent pas...

On a prétendu que vous vous anuisicz à me compromettre et que vous n'étiez pas sérieux ; on a ajouté que votre famille, du reste, avait été furieuse

. en apprenant que vous \ ous occupiez de moi, (.t ([ue madame votre mère s'était écriée :

<i Je serais au désespoir si mon fils aimait cette petite fille I... ;> Jacques protesta.

C'était une calomnie^ sa mère n'avait certainement pas tenu ce h.ugagc..

— Je suis désolé, eonlinua-t-il, d'avoir ([(' la cause de ces eoinmérages dont madame Le Mcsnil a dû être froissée avec rai- .son... Dites-lui bien (juc je m'estimerais, au contraire, très heureux de vous épouser lès demain, si je n'éeoutais que mon cœur ^ ' et si j'étais maître de

ma i)ersonne... Rassurez-la ; qu'elle le per- — uepuis jeudi, répondit mademoi- nvdte ou non. liélas ! je n'aurai plus selle Le Mesnil, j'ai eu beaucoup d'ennuis. de longtemps le bonheur de vous voir... ^'Jous avons été espionnés au dernier bal Je pars demain pour Paris, et j'y resterai et on a averti ma mère... On lui a répété dix-huit mois...

Claiulctte pâlit, et une bute voila ses yeux clairs.

— Vous partez ! répéta-t-elle consternée.

— On veut que j'achève ?:iOn droit Jà-bas, répondit-il en baissant la tête... Je pars navré, croyez-le bien... .Mais quoi? je ne suis m' en âge ni en situation de résistera mon père... et je...

Il balbutiait, honteux de ses hésitations et comprenant trop que Claudette espérait de lui autre chose que de stériles regrets.

— Allons, répliqua-t-ellc en secouant la tête, je m'aperçois que tout n'était pas faux dans ce qu'on nous a rapporté... On veut vous éloigner de moi... Je sais bien que vous n'avez pas de position et que vous ne pouvez vous marier maintenant ; mais nous sommes jeunes, et je m'imaginais... Moi, je vous aurais attendu !

Il vit qu'elle avait les yeux mouillés et fut tenté de se i^rosterner aux pieds de cette adorable fille, en lui demandant pardon de son misérable égojsme. Du jnoins, il essaya de s'excuser :

— Claudette, je vous jure que...

— Il suffit, interrompit-elle en se mordant les lèvres; prenez garde,on nous observe... Dansons !

Il l'enlaça et ils repartirent. La musicpic •de la mazurka devenait plus tendre, plus langoureuse, comme pour mieux faire sentir à Jacques la tristesse de cette séparation. D'un regard passionné, il enveloppait les formes mignonnes, la délicate beauté de cette enfant dont il venait de •déchirer le cœur. Il admirait ces lèvres roses, ces yeux purs, cette taille fine et pliante ainsi qu'un brin d'osier. L'or- •chestre se tut, et il offrit le bras à Claudette.

— Alors, dit-elle en s'arrètant sur le -seuil de la galerie et en tournant vers lui ics yeux moites, alors... c'est adieu?

— Claudette, je vous aime !... murinura-t-il.

Elle hocha la tête d'un geste incrédule, et, sans plus se parler, ils rentrèrent dans le salon.

Dès qu'il eut ramené la jeune fille près de sa mère, .Jacques n'eut i)lus le courage de rester au bal. Il avait conscience du mal qu'il venait de faire, et le remords qu'il éprouvait lui rendait odieuses toutes ces lumières, toutes ces musiques de fête.

11 courut au vestiaire, endossfi s^i paletot et s'en alla.

Rentré chez lui. dans son cabinet de travail, il alluma la lampe et s'accouda à sa table. Au dehors, lu nuit était noire et i)luvieuse : le silence était trouble l)ar les grossières clameurs de quelques mas([ues en goguette, se dirigeant vers le bal du théâtre. Ces voix avinées et fausses, résonnant dans les ténèbres, accroissaient encore l'impression de mécontentement et de lîîalaise qu'il rai^portait de la préfecture. Elles étaient ironiques ■^l vulgaires connue la réalité qui succédait si piteusement à son roman d'amour et de poésie.

Soudain ses yeux tombèrent sur le volume de Gœtiie. dont la lampe baignait de sa clarté tranquille les feuillets ouverts, et au milieu d'une page il lut :

( Ces amours de la première jeunesse auxquelles on se livre sans aucune pensée d'avenir, sont pareilles aux bombes qui s'élèvent en courbes brillantes vers les étoiles, semblent séjourner un instant au milieu d'elles, reparaissent pour décrire la même courbe en sens inverse et pour porter la désolation là où elles retombent.»

Le lendemain, par le train de midi, il partit avec Maurice Courtois. La file des wagons démarra lentement, et, tandis qu'elle roulait au fond de la vallée, Jacques, la tète à la portière, regardait les terrasses, les vieux logis et les clochers de la ville haute fuir derrière la fumée blanche de la locomotive. Il vit les vitres de la maison Le Mesnil scintiller un moment sous un rayon de soleil, puis s'éteindre. Il songea douloureusement que c'était le symbole de son amour pour Claudette : une brève flambée de lumière entre deux nuages. La pluie recommençait à fouetter la paroi du wagon; il releva la glace et se rejeta dans son coin, en face de Maurice qui l'observait avec une douce commisération.

Au lieu de dix-huit mois, Jacques rhantal passa deux ans au quartier Latin. Dès les premières semaines, il était pris par ce cnarme subtil qu'on respire avec l*air de Paris et il s'en imprégnait délicieusement. Le seul fait de descendre dans la rue, de s'arrêter devant les

.ifln.l;es de spectacle, de feuilleter les livrer nouveaux sous les galeries de i'Odôon ou de flâner au Luxembourg, constituait pour lui un excitant plaisir. Il n'oul)liait pas cependant ([u'on l'avait envoyé dans la grande ville i)our devenir licencié et.sagenient.il partageait en deux ses journées : la nialinée élail consacrée

LA riLE DES WAGONS nouL)fiT AU rc:.3

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