DE LA VAI-I-ÉI
au droiî ; il réservait 0api-és-)nidi à ses études et à ses distractions préférées : les bibliothèques, les musées et le théâtre. Son amour pour les lettres s'avivait, s'affmait, prenait le meilleur de son temps et le préservait des chutes périlleuses. Il ne poussait pas la vertu jusqu à Tabstinence et ne se privait pas de quelques passagères bonnes fortunes ; mais l'attrait de*^ étudiantes du Quartier ne réussissait
pas à le détourner du travail ; après, quelques brèves escapades galantes, il n'en revenait que i)lus passionnément au culte de rintcllectuelle Beauté. Lesexcitations de sa vie nouvelle n'avaient l)as totalement effacé de son cœur l'image de Claudette Le Mesnil, mais elles l'avaient insensiblement décolorée. Lesimprcssions de son premier amour ressemblaient à des fleurs couchées dans •m herbier 'et qui perdent de jour r leurs nuances et leur parfum. L'enchantement de aris faisait fuir dans un vaporeux lointain les souvenirs de Juvigny. Jacques se livrait tout entier à la joie de vivre en un milieu cultivé, plus conforme à ses goûts et à ses aspirations. Aussi, malgré les rappels de son père, allongeait-il la courroie sous prétexte de retards survenus dans V impression de sa tnèse. Il fallut que ^I. Chantai menaçât de supprimer l'allocation mensuelle pour activer la soutenance de cette thèse tant de fois ajournée.
Jacques ne rentra à Juvigny qu'à la fin d'avril 1854. Il réintégrait le domicile paternel en rechignant ; néaimioins, quand, au soleil couchant, le train roula à proximité de la petite ville ; lorsque le jeune homme revit les prés arrosés par la rivière étroite et sinueuse, les pans de forêt déjà égayés par la verdure des hêtres, la terre rouge des vignobles où les ceps bourgeonnaient ; puis, tout au fond, la ville haute en amphithéâtre, avec ses vitres empourprées par une dernière flambée de lumière ; en dépit de sesregrets, il éprouva la rafraîchissante émotion que donnent les paysages familiers, retrouvés après de longs mois d'absence. Au logis de la rue des Tanneurs, on fêta son retour et son diplôme, et, en recevant les embrassades maternelles, il savoura un moment de félicité dômes-
Boisfleurj
tique, '.e contentement qui illuninait les traits d^ son père et de sa mère se refléta en lui et le rasséréna pendant le reste de la soirée. Las du voyage, il se coucha de bonne heure et s'endor/uit presque aussitôt, heureux encore de la salubre odeur d'iris qui s'exhalait des draps lessivés à la maison.
Il fut réveillé pal la chanson des hirondelles. Revenues depuispeu, ellesgazouillaient discrètement sur la corniche du toit, avant de prendre leur volée, en quête \es matériaux néces aires à la réfection de leur nid. II procéda à sa toilette, au déballage de ses caisses, et goûta de nouveau quelques minutes de satisfaction en rangeant sur le> rayons les livres qu'i; rapportait. Son cabinet de travail gar dait la tranquille ei studieuse physionomie d'autrefois. Les sanguines de Bouche; y jetaient leur note voluptueuse, et hi grâce des nymphedemi -nues souriai!
aux yeux. Dans k vase de grès, un bou quet de muguets rt ' pandait une sugges tive senteur fores tière. Jacques ouvrit la fenêtre. Le fonc; de la rue baignait dans une ombre somnolente ; le silence n'était troublé que par de matinales laitières criant leur lait d'une voix aiguë. n releva la tête : devant lui, les terrasses et les logis de la ville haute se teignaient de rose au soleil levant. On entendait dans les jardins les dernières modulations des rossignols, lassés d'avoir chanté toute la nuit. Des bouffées de
lilas, passant par-dessus le canni CLe>> tanneries, arrivaient jusqu'au jeune homme et suscitaient en lui des sentiments très complexes. Il regrettait le*' émotions de sa vingtième année, tout en
I ' ! .s GALERIES DE L ODi:(J>
ayant conscience qu'elles ne pouvaient renaître. Regardant la terrasse fleurit du logis Le Mesnil, il se demandait ce qu'était devenue Claudette. Il ne savait rien d'elle, sinon qu'elle n'était pas mariée. Il comprenait maintenantl'inanité de son enfantin roman, déjà ^neuz le
deux ans, et se sentait incapable de le recommencer. Mais cette incapacité même de raviver la naïve fraidieur des enthousiasmes de jadis, lui causait une indéfinissable tristesse.
Il constatait un vide dans son cœur.
et cette constatation le laissait désemiiaré. désorienté. Il comparait l'existence si Tem;.'lie. si active, qu'il avait menée ù Paris, avec !a succession de journées monotones et d'antipathicjucs besognes qui l'attendait à Juvigny, .et il avait peur de ne jihis pouvoir se raccoutumer au train-train de la vie jirovinciale. Les gens de sa petite ville lui apparaissaient si étrangers à ses façons de penser, si hostiles à ses aspirations nouvelles ! Le seul ami avec lequel il aimait à converser et à s'épancher, Maurice Courtois, avait été appelé pour quelques semaines à Nancy. Jacques était donc momentanément isolé et privé de la ressource d'exhaler au dehors ses plaintes et son ennui. Comme distraction, il entrevoyait uniquement la série des visites officielles obligatoires, auxquelles il devait procéder prochainement en compagnie de son père.
Cette corvée eut lieu le dimanche suivant dans l'après-midi. M. Chantai, fier d'exhiber son fils fraîchement licencié, ne lui fit grâce d'aucun fonctionnaire ni d'aucun i)ourgeois notable. Il le traîna chez le préfet et le receveur général, chei, les chefs de service et les membres de la magistrature assise et debout. Il advenait de temps à autre que les gens visités étaient absents, mais on se rattrapait sur ceux qui se trouvaient, au logis.
La conversation roulait sur des sujets locaux : changements dans le personnel, commérages administratifs, questions financières ou juridiques. Quand d'aventure on rencontrait des dames, l'entretien était plus frivole : on parlait des réunions de l'hiver, des réceptions de la préfète ou du dernier mandement de monseigneur 'Èvéque. Parfois même on descendait, faute de mieux, à des détails de ménage ; on se plaignait du renchérissement des denrées et de la difïiculté de se {)rocurer des domestiques. Partout, M. (Chantai annonçait que .Jacques, ayant soutenu sa thèse, allait s'installer définitivement à .Juvigny où il ferait son stage dans l'administralion paternelle. Alors s'égrenait un chapelet d'invariables lieux communs. Madame de Velaines formula aigrement des
souhaits pour que le jeune homme, après avoir goûté les plaisirs parisiens, s'habituAt sans trop de peine à l'honnête vie familiale de Juvigny ; madame Herbillon le félicita d'avoir échappé enfin aux dangers de la capitale; la petite madame Daumance, toujours zézayant et minaudant, s'extasia sur sa bonne mine et insista pour qu'il acceptât les fonctioi s d'assesseur dans l'œuvre des Mères chrétiennes. Jacques revint de cette journée de visites excédé, déprimé, moralement transi comme s'il eût reçu dans le dos une pluie fine et grise. II n'éprouva un peu de soulagement que lorsque, au détour d'une rue escarpée, il vit à l'horizon moutonner les bois qui entourent .luvigny d'une ceinture verdoyante. Cette échaopée de nature lui donna un sursaut et lui inspira le désir véhément de s'enfuir en pleine solitude...
Le lendemain commença son initiation aux besognes administratives. La vie de bureau acheva de noircir son humeur, d'alanguiv sa volonté. Quand, remontant à cinq heures dans son cabinet de travail, il essayait de se remettre à ses occupations ou à ses lectures favorites, il se sentait sans élan et sans énergie. Le silence endormeur du quartier alourdissait son esprit. Il avait la nostalgie de Paris, du roulement des fiacres dans la rue^ du cri réveillant des marchandes des quatre saisons, du Luxembourg où les statues blanchissaient entre les massifs d'aubépines roses et les quinconces de marronniers. II relisait les pages ébauchées là-bas et ne trouvait plus d'intérêt à les terminer. < A quoi bon ? » murmurait- il, désenchanté. Avec angoisse, il se répétait lemot de Balzac : . « Tout homme qui s'attarde en province, passé trente ans, est perdu pour l'Art... » Ce fut dans cet état de morne découragement que le surprit Maurice Courtois, en rentrant i\ Juvigny.
— Mon vieux, dit ce dernier, après l'avoir embrassé, je suis content de te revoir !... Comment vas-tu'>
— Mal, répliqua .Jacques; je t'attendais avec impatience pour geindre à mon aise en compagnie d'un ami.
— En effet, tu semblés morose et déferré... Qu'as-tu? Je parie que tu penses encore à Claudette Le Mesnil !
— Hélas ! non, je n'ai plus même assez c'e ressort pour être amoureu::...
- — Je t'en félicite... Mais alors, quoi? qu'y a-t-il?
— Rien... Je te répondrai en parodiant le mot de Henri Heine : voilà dix jours que j'échange mes idées avec les gens de Juvigny, et je me sens tout bête...
— Tu es dur pour tes compatriotes !
— Possible... mais là, franchement, est-ce que tu t'habitues à cette vie do béotien? Est-ce qu'elle te satisfait?
— Non ; je prends mon mal en patience... Je plaidaillc quelques affaires de servitude ou de mur mitoyen, et, sans me mêler de la politique actuelle, je me prépare pour les luttes à venir... En ce moment, notre département est représenté par les nullités de la candidature officielle, mais les populations se lasseront de confier leurs intérêts à des imbéciles. Par conséquent, nous autres, les jeunes, aous devons fourbir nos armes et nous tenir prêts à aller, dans quelques années, grossir les rangs du parti libéral.
— Je t'envie d'avoir au moins cette fiche de consolation... Quant à moi la politique me laisse froid, mon métier de bureaucrate me donne des nausées ; je me heurte constamment à des gens hostiles ou insignifiants, je n'ai même plus le courage de travailler à ce que l'aime ; j'ai le remords de mon inaction ït de mon inutilité, et je m'ennuie...
je m'ennuie formidablement 1
— Je connais cela, reprit Maurice, c'est la crise provoquée par la transition de la vie de Paris à la vie de province... Nous sommes ici quatre ou cinq qui en avons grièvement souffert au début. Je le citerai entre autres notre camarade le docteur Raillard, ainsi que deux de mes jeunes confrères du barreau, Eusébe Monneron et Jean Poincelot. En arrivant à Juvigny, nous nous sommes trouvés fort dépaysés au milieu des jeunes indigènes, qui emploient leur temps à jouer au cercle, à se griser dans des parties de chasse, et à médire niaisement les uns des autres. Nous rapportions de Paris des allures indépendantes, un besoin de culture intellectuelle et un tour d'esprit qui choquaient les habitudes provinciales nous-mêmes nous étions froissés par la veulerie, la médiocrité prétentieuse et les préjugés de notre entourage... Ah ! les commencements ont été durs, surtout pour le docteur, qui est un excentrique, poux ft^onncon, qui est féru de théâtre.
et pour Poincelot, qui ressemble à l'ours des temps préhistoriques. Mais nous avons résisté et nous sommes parvenus à ne pas nous laisser entamer.
— Comment avez-vous fait? demanda Jacques, cjui prenait peu à peu un vif intérêt à ce que lui contait Courtois.
— D'aJjord nous nous sommes étroitement serrés les uns contre les autres, mettant en commun nos ennuis, nos répugnances, nos regrets, et tenant à distance les philistins. Il y a en j)hysique une loi qui se vérifie aussi dans l'état social : deux corps inégalement chauflés, placés dans le même milieu, arrivent fatalement et promptement à un équilibre de température ; seulement cet équilibre ne s'établit qu'au détriment du corps qui a le plus de calorique. Eh bien ! pour ne pas perdre notre chaleur intellectuelle, nous nous sommes abstenus autant que possible de fréquenter la société locale. Nous vivons à l'écart ; nous avons établi autour de notre groupe très fermé une ceinture isolante qui nous, maintient l'esprit en joie et en santé. Nous passons nos soirées chez l'un de nous, parlant de nos études favorites, chevauchant en liberté nos dadas préférés, et nous vivons ainsi dans la même atmosphère morale que lorsque nous habitions Paris. Du reste, tu pourras en juger, car je t'emmènerai ce soir chez Raillard. Le cénacle y prend le thé, et j'ai déjà prévenu le docteur que je te présenterais à nos amis.
Jaccjues accepta avec empressement.
La perspective de se retrouver dans un milieu sympathique allégeait sa mélancolie. A la pensée de faire partie de ce jeune cénacle, l'horizon pour lui s'éclaircissait ; il éprouvait un sentiment de réconfort, analogue à celui qu'il avait eu, après ses ennuyeuses visites du dimanche, en apercevant par-dessus les toitures le verdoiement des 1 ois qui couronnent les collines de Juvig' ^y ; aussi était-il prêt bien avant l'heur- où Maurice vint le prendre pour le conduire chez Raillard.
Le docteur habitait la ville haute.
Tandis que les deux camarades gravissaient la côte de Polval, Maurice dit à Jacques :
— Pour ta gouverne, il faut que je te donne quelques indications préalables sur les jeunes gens que tu vas rencontrer et qui, pour la plupart, ne sont installés à Juvigny que depuis un an. Le docte'iT
n'c-ôl pas .out à fait un étranger pour toi. Bien qu'un peu plus âgé que nous, il était encore au vieux collège, quand nous entrions en seconde. Son excentricité et son goût pour les mystifications lui ont passablement nui dans l'esprit de nos compatriotes ; aussi jusqu'à présent sa clientèle ne se compose guère que des pauvres gens des faubourgs, qu'il soigne gratis et pour l'amour de l'art. Un peu pince-sans-rire, mais d'une originalité très amusante, il a un faible pour l'histoire naturelle, et c'est ce qui l'a lié étroitement avec Jean Poincelot. Ce dernier est un Franc-Comtois, grand et robuste comme un chêne, candide comme un enfant et plus timide qu'une jeune fille. Il possède des connaissances très étendues en botanique et, avec l'esprit pratique des gens de son pays, il a résolu d'appliquer sa science au bien-être de l'humanité. Sa toquade est d'acclimater sur nos plateaux du Barrois les plantes utiles et les arbres fruitiers qui ne poussent pas chez nous d'ordinaire. Il se promène à travers champs, les poches pleines de graines et de boutures. Lorsqu'il aperçoit un prunellier ou un aubépin, vite, à l'aide de son sécateur et d'une cire de sa composition, il y greffe un bourgeon de cognassier ou de mirabellier. Il sème à la volée dans nos friches des châtaignes ou des semences de pin parasol et s'imagine déjà les voir croître et multiplier... Il a amené dans notre cénacle son cousin Eusébe Monneron, un esprit très cultivé, une âme ardente sous une enveloppe fruste et des apparences bourrues. Méditatif, concentré et un peu cachottier, nous l'avons surnommé - le Ténébreux >. Pendant qu'il achevait son droit, Monneron a rêvé de monter sur les planches et a voulu entrer au Conservatoire. Malheureusement, il manque de prestige, il est même plutôt laid, et les gens du métier lui ont démontré qu'il n'avait pas les qualités physiques de l'emploi. Il s'est résigné et s'est fait avocat ; toutefois il est resté un amoureux passionné du théâtre ; il est l'imprésario des petites fêtes intimes que nous nous donnons à huis clos et où nous jouons des saynètes à deux ou trois personnages. Il a pour auxiliaire enthousiaste un garçon plein de verve, Claude Blouet, qui a acheté ici une pharmacie absolument abandonnée, qu'il essaye de réachalander. Blouet possède
une jolie voix et un répertoire de vieilles ilinnsons ; il est le boute-en-train de nos réunions et n'a qu'un défaut : c'est d'abuser de ses connaissances professionnelles pour nous faire avaler des sirops inédits et d'étranges liqueurs de son invention... Du reste, ajouta Courtois, en poussant la porte d'un jardinet au fond duquel on apercevait les fenêtres illuminées d'un rez-de-chaussée, tu vas apprécier toimême le caractère et l'originalité de nos amis, car ce soir la bande est au complet..,
Le docteur Raillard recevait ses hôtes dans un vaste cabinet de travail encombré de livres. La porte et les fenêtres étaient de plain-pied avec le jardinet. A l'autre extrémité de la pièce, une galerie vitrée s'arrondissait, empiétant sur une terrasse exposée au midi. Sous cette véranda croissaient des plantes exotiques et notamment de plantureux ricins aux feuilles palmées. En entrant, Jacques distingua, à travers un brouillard de fumée de tabac où la lueur des lampes semblait noyée, deux silhouettes courbées sur un échiquier, puis un maigre garçon au profil de polichinelle, perché sur un haut tabouret et grattant une guitare. Déjà Raillard s'avançait vers Courtois qui lui présentait le nouvel arrivant.
— Excusez-moi, je suis un peu un intrus ! crut devoir déclarer Jacques, en secouant la main que le docteur lui tendait, sans quitter sa pipe.
— Un ami de Courtois n'est jamais un intrus... Et d'abord pourquoi me distu « vous » ? Ne sommes-nous pas d'anciens camarades de collège? D'ailleurs, ici tout le monde se tutoie.
Vêtu d'une jaquette noisette, svelte et alerte, le nez au vent, le front haut avec une forêt de cheveux châtains, le cou se mouvant librement dans un col très lâche, le docteur avait des yeux bleus pétillants d'ironie et une bouche narquoise. Il dévisagea un moment le nouveau venu, puis s' adressant au gratteur de guitare et aux deux joueurs d'échecs, il ajouta :
— Messieurs, voici Jacques Chantai, ami de notre camarade Courtois... Il désire entrer dans notre compagnie et, avant de vous consulter sur son admission, je vais lui poser les questions d'usage.
Boisf leury
'ERcnr si:r u.\ hait tabouret...
Les assistai! Ls acquiescèrent d'un signe questionnerai pas sur tes opinions puuti-
de tête et Raillard. se retournant vers ques, elles nous sont indifférentes; mais
Chantai, reprit de son ton de pince-sans- d'abord as-tu une toquade ?
"'^ • — Je rime parfois quelques vers, re-
— Tu es célibataire, naturellement ; pondit Jacques en riant.
c'est la condition sine que non... Je ne te — C'est déjà une aimable turlutainel
s'écria le docteur eu coulant un regard gouailleur vers ses camarades, et puis après ?
' — J'aime les ari»res et suis un enragé c;;areur de i)ois...
— Bravo ! interrompit en se levant un des joueurs d'écliecs. un grand gaillard très simplement mis, rose, blond avsc des yeux d'enfant et une démarche gauche.
QUE I'E.\SnS-TL DU CHAMPIGNON
Grâce au signalement donné par Maurice, Jacques comprit qu'il avait afîairc à Jean Poincelot.
— Mes compliments ! poursuivit le géant qui rougit et s'arrêta comme effrayé d'en avoir dit si long... Touchez là !
— t'n instant ! repartit le docteur, je n'ai pas fini... Que penses-t" du champignon ?
— Hein ? s'exclama Jacques interloqué.
~ Oui, du champignon au poini; v^e vue social et physiologique?
— Mais... absolument rien I riposta Chantai, ilairant une mystification.
Tu as tort... Le champignon est le symbole du célibjitaire : il méprise le mariage, personne ne lui a jamais connu de femme et il est l'unique reproducteur de son espèce... 11 renaît de ses cendres comme le phénix 1 A ce titre, et indépendamment de son importance gastronomique, il est le roi des végétaux comestibles.
Le second des joueurs d'échecs se leva à son tour. . . C'était un jeune homme trapu, brun, de mine bourrue et d'allures mystérieuses, danslequel Jacques reconnut l'avocat EusèbeMonneron. Il avait d'épais sourcils, de petits yeux noirs très vifs et une bouche chagrine sous de grosses moustaches retombantes.
— Pardon, monsieur, demanda-t-il à (Chantai brusquement, jouez-vous la comédie?
— Je n'ai jamais essayé, mais je suis prêt à tenter l'expérience... A tout le moins, je pourrai rimer des couplets de vaudeville...
— Et moi, je les mettrai en musique, acheva le gralteur de guitare, qui n'était
•' autre que le pharma-
cien Claude Blouet ; ce sera • parfait !
— Eh bien ! messieurs, résuma le docteur, vous voilà fixés sur le diagnostic du candidat... Êtes-vous d'avis de l'admettre in dodo nostro cor pore ?
— Oui ! s'écria-t-on unanimement.
— Sois le bienvenu, Jacques C lantal I proclama le docteur demi-sérieux et demiironique, tu es des nôtres et te voilà du coup débarrassé des banalités et des pré-
Boisfleurv
Jugés qui abrutissent les philistins de Juvigny ; à partir de ce soir, tu dépouilles le vieil homme et tu perds jusqu'à ton ancien nom...
— Comment cela? interrogea Chantai, intrigué.
— Ici, chacun a un surnoni qui caractérise et étiquette son idiosyncrasie; ainsi Monneron s'appelle le Ténébreux ; Poincelot répond au nom de Tacite ; Blouet à celui du Chantre, et ton ami Maurice est plus connu sous le sobriquet du Doctrinaire... Toi, comment te baptisera-t-on?
— Puisqu'il aime les arbres, proposa Monneron, appelez-le le Sylvain.
— Adopté ! Maintenant, Sylvain, allume ta pipe et bois avec nous le thé symbolique et traditionnel.
Jacques, obéissant, s'était assis entre Maurice et le grand Poincelot. Tandis qu'il tournait sa cuiller dans sa tasse, quelque chose de vivant et de rude frôla ses j ambes ; il eut la sensation du frottement d'une brosse très dure et se recula instinctivement.
— Ne fais pas attention, dit le docteur d'une voix prévenante, c'est Bouled' Épines, mon hérisson, qui se secoue... Encore un héros méconnu, l'abnégation en personne !... Depuis que Boule-d'Épines est ici, il n'y a plus une puce à la maison ; il les prend toutes sur lui... Le hérisson, messieurs, est le paradis de la puce...
Il allait s'étendre longuement sur les propriétés et vertus du hérisson, quand Monneron lui coupa la parole.:
— Désolé de t'interrompre, mais j'ai une proposition importante à communiquer à la compagnie... Messieurs, depuis que le printemps pousse sa pointe, nous nous sommes aperçus de l'exiguïté de nos appartements de réception et plusieurs d'entre nous ont souhaité pour nos réunions le plein air de quelque verte et spacieuse feuillée... Je suis heureux de vous apprendre que ce désir peut être réalisé. Un mien cousin, propriétaire d'un bois taillis, met gracieusement ce domaine à notre disposition.
— - Bravo I s'écria le docteur. Où est situé ce taillis?
^— A une demi-lieue de la ville, sur la lisière de la plaine de Véel.
— Quand pourrons-nous entrer en jouissance ?
— Immédiatement... J'ai les clefs.
- En ce cas. messieurs, je suis d'avis
de voter des remerciements à ce généreux propriétaire et. subsidiairement, d'aller demain matin, à six heures, prendre possession de notre maison des champs.
On battit des mains, on remplit les tasses à la ronde, on porta un toast au Ténébreux ainsi qu'à son providentiel cousin ; puis, comme il fallait être sur pied de bonne heure, on se sépara.
Le lendemain, par un bleu matin de mai, tout le cénacle se dirigeait vers le faubourg de Véel f.t grimpait la chalaide, encaissée entre des talus de vignes, qui mène à la lisière du plateau. Le Ténébreux, coifïé d un chapeau de paille aux larges ailes, ouvrait la marche. Le doc teur étrennait pour la circonstance de hautes guêtres à courroies de cuir rouge, montant jusqu'au-dessus du genou. Bras dessus bras dessous, Maurice et Jacques devisaient amicalement. Le pharmacien Claude Blouct et le gigantesque Poincelot formaient l' arrière-garde et herborisaient de compagnie.
— Nous y voici I dit Monneron, quand on fut au sommet de la côte.
A l'intersection de deux routes, clos de haies vives, précédé d'un pâtis herbeux en guise de parvis, le boqueteau, avec sa porte charretière à claire-voie, s'étendait au-dessus des vignes. C'était un taillis de quatre arpents environ, peuplé de ces essences qui se plaisent dans les terrains secs : — bouleaux, cytises, saules marseaux, frênes et coudriers, sur lesquels se détachait çà et là le vert foncé des sapins.
— Messieurs, ajouta Monneron, retournez-vous avant d'entrer et remarquez la vue !
Sous un ciel d'un azur pâle, on apercevait les rondes collines bordant la vallée et drapées de vignes bourgeonnantes ; au loin, dans une brume fine, on distinguait les pointes des clochers de la ville haute. En arrière, du côté de la plaine onduleuse, des centaines d'alouettes essoraient, se balançaient dans l'air sonore, puis redescendaient. Leur musique ailée, réveillante, s'harmonisait avec la légèreté de l'atmosphère, avec la fraîcheur de cette tendre matinée de mai.
— Et maintenant, continua le Ténébreux en ouvrant la porte charretière, passez, messieurs... Nous sommes chez nous !
Une allée tournante, envahie par les graminées, serpentait entre les saules.
Eli guise de plantes décoratives, de vieux lilas alternaient avec des rosiers qu'on ne taillail plus et qui barraient le ehc min de leurs drageons envahissants. Celte allée conduisait à une maisonnette couverte (le tuiles moussues, puis à un va^te
— NOUS Y voici! vn muNNEKON.
cnc*'ime rustique, efîondré par endroits, qui avait dû servir de salle à manger. Plus loin, une ombreuse avenue de sapins s'enfonçait sous bois et aboutissait à ur rond-point étoile de marguerites laiteuses et de boutons d'or. Les arbres poussaient •i la bonne aventure, les sentiers étaient devenus des fourrés. On devinait que de-
puis longtemps le domaine était négligé et délaissé par ses propriétaires ; mais il plaisait précisément par cet air d'abandon et cet le sauvagerie, l^ne ombre si invitante et aromatique régnait sous les sapins bas branchus ; le soleil caressait si amicalement les fol- . les avoines et les marj jolaines des pelouses :
il y avait tant de chansons d'oiseaux dans les fourrés où les cytises berçaient leurs grappes d'or ! Sifflets de merles, roucoulements de ramiers, roulades de jauvettes, appels redoublés du coucou, trilles ilûtés du loriot; toute 3a gent einplumée et chanteuse semblait s'être donné rendez vous pour souhaiter la bienvenue au cénacle.
On inventoria la maisonnette qui contenait des instruments de jardinage, quelques chaises, une modeste batterie de cuisine et un vaisselier garni de vieilles faïences de Strasbourg. Il y ava-' aussi, dans le sous-sol, une citerne pleine d'eau de pluie et une petite cave... vide. Les visiteurs s'émerveillaient.
— Vous n'avez pas tout vu ! cria Monncron triomphant, il y a encore le potager.
A la vérité, ce potager inculte et brûlé de soleil ne produisait que des chardons, des pissenlits et des pruniers sauvages ; mais toute la bande, prise d'un bel enthousiasme, se promit de le défricher. On emploierait chaque matin une heure à ce travail de colonisation...
— Nous y sèmerons des pommes de terre et des salades ! déclara résolument le Ténébreux.
Poincelot annonça qu'il y acclimaterait l'igname et l'oxalide ; le docteur "^
demanda s'il n'y amènerait point Bouled'Épines.
— Ce serait, insinua-t-il, un auxilioire précieux pour la destruction des hannetons, limaçons et courtilières.
— Les prunelliers y foisonnent, remarqua Claude Blouet ; je vous fabriquerai avec les prunelles une liqueur dont vous vous lécherez les babines.
Chantai se chargea de l'arrosage. Seul, Maurice prévint les camarades qu'il ne fallait pas compter sur lui pour le travail agricole : il ne se souciait pas d'attraper des ampoules ou des courbatures ; après quoi, on revisita le chaume où le Ténébreux insîSllait déjà en imagination une salle de spectacle :
— Nous mettrons la scène dans le fond, dit-il.
— Minute 1 objecta Claude Blouet, il faudrait d'abord étayer la paroi qui menace ruine.
— Facile 1 répliqua Poincclot.
Il courut à la maisonneite et revint armé d'une cognée. Avisant aux entours un jeune sapin de moyenne taille, il commença à l'attaquer par la base. Au bout d'un quart d'heure, le baliveau oscilla, frissonna de la tête au pied, puis craqua sourdement.
— Gare I cria le bûcheron improvisé.
L'arbre s'abattait lourdement dans rherbe. En un clin d'oeil il fut ébranché, nettoyé ; Poincelot, redressant dans ses poignes vigoureuses le fût tout humide de sève, l'arc-bouta contre terre et étaya la charpente qui surplombait.
— Là ! soupira-t-il en se frottant les mains.
— Ce Tacite est prodigieux 1 murmura Courtois avec admiration ; il vous manie un sapin comme une allumette... Moi, messieurs, j'ai des scrupules... Avionsnous le droit de couper cet arbre?
— Absolument 1 proclama Monneron ; en notre qualité d'usufruitiers, nous sommes tenus aux réparations ; nous réparons économiquement avec des «natériaux fournis par la propriété elle-même... C'est agir en bons pères de famille.
— Juste ! approuva Tacite.
— Maintenant, reprit le docteur, il ne nous reste plus -qu'à Daptiser notre nouveau domaine.
— Ma foi ! dit Claude Blouet en regardant les molles grappes des cytises qui ce 'balançaient parmi les cerisiers épa-
nouis, le bois est plein de fleurs, appelonsle tout simplement « Boisfleuri ».
— Le nom est joli et il a de l'œil... Personne ne présente d'objections?
— Je propose, opina Jacques, de l'écrire avec un y... < Boisfjeury » ; ça aura un parfum d'archaïsme en harmonie avec la sauvagerie du vieux domaine.
— Très bien I fit Tacite.
— Va pour Boisfleury avec un y, s'écria le docteur... Mes amis, un ban en l'honneur de la colonie de Boisfleury I...
Là-dessus, on alla s'étendre à l'ombre, sur un lit élastique et douillet, formé par des couches d'aiguilles de sapin superposées. On apercevait des coins de ciel bleu entre les ramures ; l'air tiède était parfumé d'odeurs résineuses, tous les oiseaux rossignolaient. On alluma les pipes et, pendant une heure, on discuta des projets pour l'embellissement de la colonie.
A'partir de cette matinée inaugurale, les « colons )) de Boisfleury y montèrent chaque jour. Ils étaient dans la lune de miel du possesseur ; ils goûtaient une joie enfantine à contempler leur domaine et à le visiter ponctuellement, que le ciel fût clair ou embrumé. Cela les rendait matineux. Ils se levaient dès la prime aube, sous prétexte de défricher leur potager. Pourtant, à l'exception de Tacite et du Ténébreux, qui ne rechignaient pas à manier la bêche, les autres se bornaient à donner des conseils. Le docteur employait le meilleur de son temps à inventer des charges. Il partait seul, avant le jour, pour planter sournoisement dans les carrés déjà bêchés des salades montées ou des asperges en branche, puis au matin, il s'extasiait et complimentait gravement les colons sur la prodigieuse fécondité des jardins de Boisfleury. Après avoir travaillé une heure, tous se reposaient avec énergie sous les sapins, jusqu'à ce que la cloche de la tour de l'Horloge rappelât chacun à son bureau, à son étude ou à son officine. Le soir, on gravisrait de nouveau la chalaide et Claude Blouet préparait le thé sur une lampe à esprit-devin ; on allumait les pipes, on dissertait .5ur le théâtre, la philosophie ou la botanique, tandis que les étoiles chgnaient
Bcisfleur"