‹ Bombardement de BruxellesChapitre 2 sur 3 · THOYRAS · texte numérisé non relu

THOYRAS

(4) Mémoires et souvenirs, 1. 1, p. 99.

propos, le peuple. Nous croyons quici le maréchal s'est rendu l'écho des bruits populaires, car la cour et la magistratuie saltendaienl au bombardement de Bruxelles ; nous l'avons prouvé plus haut.

Beaucoup d'objets furent brûlés dans les caves (i), où on les croyait en sûreté, parce qu'on ne savait pas que les voûtes devaient être d'une grande solidité pour résister à la chute des bombes. Un millier de bourgeois, qui jusqu'alors avaient vécu dans Taisance, se trouvèrent, en quelques heures, réduits à la mendicité. Les uns ne possédaient plus ni lit, ni chaise pour se reposer, les autres, ni linge, ni habits pour secouvrir. Dans une requête adressée par les bouchers à l'Electeur, on voit qu'ils avaient perdu leurs maisons et leurs effets, qu'ils étaient dispersés par la ville, sans demeure, sans moyen de continuer leur trafic et de gagner du pain pour leurs familles (2).

On ne peut trop regretter les chefs-d'œuvre artistiques qui restèrent dans lesflammes. L'hôtel de ville, la Maison du Roi, les maisons des métiers, plusieurs habitations de particuliers, étaient ornés de toiles dues au pinceau des meilleurs peintres de lécole flamande , de statues , de gravures de prix, dobjcts dorfévrerie. Tout cela fut anéanti. Un hasard fatal amena la destruction de la collection de dessins du célèbre Bernard Van Orley, peintre de Marguerite d'Autriche. Pierre Van Orley, l'un des descendans de Bernard, et le possesseur de ce trésor, voyant sa maison environnée de flammes, se réfugia, avec ses effets les plus précieux, chez un ami dont l'habitation lui semblait moins exposée. L'événement trompa singulièrement ses prévisions. Tandis que sa demeure restait intacte, celle où il avait cherché un asile, fut consumée, et avec elle l'œuvre du grand peintre bruxellois (3).

Le désastre n'épargna pas les Français eux-mêmes, car

(1) chroniehe van f^orsl , nis.

(2) M. I.EVAK, p. 237.

(3) M, GOKTHALS, Histoire des lettres, des sciences et des artsen Belgique, t. HT. p. 52.

Bruxelles renfermait une grande quantité de marchandises qui leur appartenaient. On avait toléré la liberté de commerce entre les Pays-Bas Espagnols et les pays conquis (1), pour les dédommager en quelque sorte de ce qu'ils étaient le théâtre de la guerre (2). Aussi les sujets de Louis XIV firent entendre de grandes plaintes ; les marchands parisiens prétendaient que, si Ton avait voulu faire diversion au siège de Aamur, il aurait fallu attaquer Ath ou quelque autre place, et non pas bombarder, sans fruit, une cité opulente (o).

Voici le circuit des quartiers sur lesquels tomba la principale fureur du bombardement : A partir de Notre-Dame de Bon-Secours, il longe la rivière jusque derrière les Récollets, puis il traverse le Marché-aux- Poulets, la rue des Fripiers, la rue de l'Evêque, la Place de la Monnaie, et atteint le Fossé-aux-Loups, quil quitte bientôt pour se diriger vers la rue de l'Ecuyer:; il monte ensuite les rues d'Arenberg et de Loxum jusqu'à celle des Longs-Chariots, traverse la Putterie et la rue de la Madelaine, passe derrière l'hôpilal Saint-Jean, traverse la rue de l'Hôpital, celle de l'Escalier, et descend les rues des Alexiens et des Bogards (4).

Dans cet espace se trouvaient les rues et places suivantes : le Grand-Marché avec ses aboutissans, le Marché au Charbon, les rues des Teinturiers, la Plattesteen, la rue des Pierres, les petites rues qui entouraient les Récollets, la rue au Lait, le Marché-aux-Poulets, les rues autour de Saint-Nicolas, leMarché-aux-Tripes,le Marchéaux-Herbes, les rues des Fripiers, de la Fourche, des Bouchers, du Bœuf Bigarré (ou impasse du Canal de Louvain), la rue de l'Ecuyer (y compris la rue d'Aren-

(1) On désignait sous ce nom la partie des Pays-Bas dont Louis XIV s'était empare en 1667.

(2) Mercure historique .

3) fervolg van Aylzema.

(4) I.e circuit du lioinl>ardenieiilest dési(;n<i par un poinlillèsurlebcau plan publié, dans les dernières années du dix-septième siècle, par J. Laboureur et J. Vanderbaren. — Voyez aussi Mann, Abrège de l'histoire de Bruxelles. 1. 1, p. 195.

berg), où tout fut brûlé, à l'exception des maisons comprises entre celle dite den Béer (au coin de la Petite rue des Dominicains) et l'hôtel d'Aerschot (ou d'Arenberg, dans la rue de ce nom) ; la rue de la Montagne, jusqu'aux Quatre-SemiXy la rue de Loxum, jusqu'à la suivante, la rue des Longs-Chariots, la Putterie, la rue des Faiseurs de Harnais (la rue de la Casquette), la Petite rue de- la Madelaine, la rue du Singe (ou de Sainte-Anne), la chaussée {den Steemvegh^ ou rue de la Madeleine), jusqu'à la fabrique de savon du sieur Mois, plus bas que l'hôtel de Ligne (le local de la Grande-Harmonie), le Kestenmanneken, la rue des Eperonniers, le Poldermerct (rue du Marais-Saint-Jean), la rue de l'Hôpital, en partie, la place dite la Halle-aux-Blés, la rue del'Escalier, jusqu'à l'auberge le Cerf, les rues des Chats, du Chêne, des Tailleurs de pierre (ou Petite rue Neuve du Perroquet), des Carmes, de l'Etuve, du Lombard, de la Vrunte, des Chapeliers, de la Violette , et le Marché au Fromage.

H y eut, en outre, dix ou douze maisons détruites rue des Alexiens, quelques-unes rues du Prévôt, d'Accolay, du Bord-du- Verre, du Poinçon, place des Wallons, rues des Sœurs-Noires, de Finquetle, des Bateaux, et çà et là au Canal, entre autres, l'habitation qui forme le coin de la rue de Sainte-Catherine etdu Vieux-Marché-aux-Grains. La rue d'Anderlecht souffrit considérablement du feu de l'ennemi (i). Les bombes atteignirent les quartiers les plus éloignés et quelques-unes tombèrent aux bailles de la cour et même dans le Parc (2).

Les édifices détruits ou endommagés furent les suivans : l'hôtel-de-ville, le Poids-de-la-ville, le beffroi, les casernes espagnoles, au Vieux-Marché, avec le corps de garde adjacent, la Monnaie, la Maison du Roi , la Yimnte ou Amigo. Dans l'égHse de Saint-Géry, une seule chapelle

(1) Beschryvinghe der Fransche moetn'il ;Vsin\.ewT ûe cet. ox>\\&c\\\e a reproduit une liste dressée p.ir ordre <le l'autorité locale. — Voyez le plan de Bruxelles puhlié par J. Laboureur et J. Vanderbaren.— M. Levak, p. 234.— Cneénumération des rues que le canon attei};nit se trouve dans le Mercure historique, p. 468.

(2) Lettre de Lucifer à la France.

fut dévastée; à Sainte-Catherine, deux bombes traversèrent la voûte et mirent en pièces les confessionnaux, la chaire à prêcher, le pavage et une grande partie des vitraux; à Saint-Nicolas, les toitures et les voûtes disparurent entièrement; à l'église de la Chapelle, la tour carrée qui s'élevait au-dessus du chalcidique fut abattue et la toiture du temple brûlée. Des oratoires dédiés à saint Eloy, à sainte Anne, à sainte Marie-Madeleine et au Saint-Sacrement (ou Salazar), il ne resta que les murs. Il en fut de même de Notre-Dame de Bon-Secours, qui était à peine achevée, et qui navait été consacrée q^ue l'année précédente. Nous avons vu quel fut le sort des couvens des Récollets et des Dominicains ; ceux des Carmes, des Brigittines, des Sœurs-Noires et des religieuses de Béthanie (rue des Fripiers) périrent aussi en entier; ceux des Bogards, des Visitandines et des Dames de Jéricho n'éprouvèrent que peu de dommage. Aux Riches-Claires, les bâtimens conventuels brûlèrent, mais l'église resta intacte. La maison des Bonnes-Gens (ou hospice de Brusseghem, rue de l'Hôpital), les refuges des abbayes de Grimberghe (rue des Fripiers), de Groenendael (à la Putterie) et de Villers (rue du Chêne) , les hôtels du duc de Holslein, du comte de Bergeyck, de Chimay, de la duchesse de Modène, des comtes de Mérode, de Bruay, de Hornes, la belle maison d Aerschot, disparurent aussi. Par un bonheur presque miraculeux, leMont-de-Piété resta debout au milieu d'un quartier entièrement dévasté (1).

Le bombardement de Bruxelles a fait l'objet de deux publications qui nous permettent d'apprécier toute l'étendue de ce grand désastre. La première, intitulée Beschryvmghe der Fransche moetwil, yheschiet in het bonihardeî^en en verhranden derprincelycke stadtBrusselen, ailes îiaitickenr/y onderzocht, ende nne t'ieven nfgeteekent, en wordt verkocht door Gasper Bouttats,

(1) Befchrrvdighe der Fransche mortivll. — M. Levae, p. 234.

woone7ide in de Pruym-Straet, by de Boi^se, tôt A)iticerpen, consiste en une grande feuille in-plano, sur laquelle on a réuni un plan où est indiqué le foyer de l'incendie, une vue perspective de Bruxelles en flammes, la maison communale et la Maison du roi. représentées au moment de leur destruction, une description abrégée de la ville, enfin, des détails fort curieux sur le bombardement. Selon toute apparence, elle date de 1695.

La seconde, qui est fort rare, et que l'on connaît cependant mieux que la précédente, porte pour titre : Perspectives des ruines de la ville de Biniœelles, désignées au naturel par kj]G\]^'n^ Coppens. 1695. Elle se compose de onze planches, dont la première sert de titre: celle-ci nous montre la ville en proie à l'incendie; sur l'avantplan. une femme assise, personnification de la cité, détourne les yeux de ce spectacle affreux et fixe ses regards sur le plan de Namur, que Mercure lui présente. A ses pieds est un enfant tenant un écusson aux armes de la commune.

Les autres planches portent pour désignations : Débris d'nne partie du Grand-Marché, depuis le coing de la Heuvelstraet (rue de la Colline) vers Saint-Nicolas; vue des ruines de la Fontaine-Bleue et de la maison du Poids-de-la-Yille, tirant vers les PP. Co?'deliers; vue des ruines depuis l'église de Saint-Nicolas vers le Marché ait Poisson; vue des ruines du dedans de la Boucherie ; vue des ruines le long de la Berghstraete et de la chapelle de Sainte-Anne; vue des ruines de la rue de Longs-Chariots ; vue des ruines de la rue de l'église de la Madelaine montant à la Court ; vue des ruines de la rue descendant de la Court vers le Marchéaux-Herbes ; vue des ruines de la rue Perrière l'hôtel de ville, montant vers l'église de Saint- Jean ; vue de la rue tirant du Grand-Marché vers le Manneken-Pis.

Toutes ces gravures nous représentent des rues couvertes de décombres, et des habitations entièrement détruites, ou à moitié dévastées; quelques édifices construits avec plus de solidité, et plusieurs fontaines, comme

celles de la Laitière, près de la grande entrée de l'église de Saint-Nicolas, celle des Trois-Pucelles, celle delà Vierge, dans la rue de Lombard, ont seuls échappé à la destruction. Quelquefois, au milieu des ruines, on distingue de beaux modèles du style Renaissance. Tels sont, entre autres, une grande porte, rue des Longs-Chariots, et un rez-de-chaussée orné de cariatides, dans la rue de la Madeleine.

Augustin Coppens a aussi exécuté la gravure des planches que nous coterons ici n»» 3, 5, 7, 10 et 11. Les n"* 2, 4, 6, 8 et 9 sont de Richard Van Orley. Quant au n« 1, ou titre, il ne porte pas d'indication.

Dès que l'armée française se fut retirée, le gouvernement et le magistrat prirent toutes les mesures nécessaires pour rendre à la ville la sécurité et la prospérité dont elle jouissait avant le coup fatal qui était venu la frapper. Leurs efforts furent couronnés de succès, et, en quelques années, les traces du bombardement disparurent: de nouvelles constructions, élevées pour la plupart dans un style riche et élégant, remplacèrent les bâtimens que l'artillerie de Villeroi avait anéantis, et, nouveau Phénix, Bruxelles sortit de ses cendres plus splendide que jamais.

Pendant qu'ils remplissaient cette tâche, les chefs de la commune bruxelloise eurent à lutter contre des obstacles et des diflicultés sans nombre; heureusement, ils trouvèrent de l'appui dans le gouvernement, et surtout dans l'Electeur, qui aimait Bruxelles et qui voulait conquérir l'affection de ses habitans. Il avait informé Charles II du zèle que ceux-ci avaient déployé pour son service: il s'empressa, par la lettre suivante, de leur faire part de la satisfaction du roi :

Maximilien-Emanuel, par la (jràce de Dieu, dttcq de la haute et basse Bavière et du haut Palatinat, comte palatin du Rhin^ grand Eschanson du saint Empire et Electeur, lantgrave de Leichtenherq , gouverneur des Pais-Bas.

Chers et bien amez, aiant donné part au Roi de ce que s'est passé dans le bombardement de cette ville, Sa Majesté nous marque par sa response sa Royale gratitude de la constance

et fidélité que vous et les habitans avez témoigné dans ce malheur, ce que nous avons bien voulu vous participer, ne doutant pas où les expressions de benignilé et d'amour dont Sa Majesté vous honnore vous seront d'une très grande consolation, et que vous continuerez à donner de votre part des marques de la continuation de votre zèle et attachement à son Roial service, dans touttes les occasions qui se présenteront. A tant Chers et bien amez, notre Seigneur vous ait en sa sainte garde. Du camp de S' Quintin-Lennicq le 5" octobre 1693.

M. Ema>uel.

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