PHILOSOPHIE DU SACRIFICE SA VALEUR RELIGIEUSE ET SOCIALE
Le sacrifice est le don de soi que le ministre fait au pouvoir, au nom et dans l'intérêt des sujets, et par lequel il offre la société tout entière, en offrant Vhomme et la propriété, qui composent toute la société.
Ce don de soi existe dans la société domestique, où la femme se donne corps et biens à son époux, pour ne faire qu'un avec lui, et être, disent les Livres Saints, l'os de ses os, et la chair de sa chair (Gen., II, 23), et, chez tous les peuples, le don de la virginité s'est appelé sacrifice, et en a eu le mérite lorsqu'il a été fait à la Divinité.
Ce don de soi existe dans la société politique ou le corps des ministres, où la noblesse se donne corps et biens au pouvoir dans l'intérêt delà défense de la société. La noblesse a/iglaise, dit Montesquieu, s'ensevelit sous les débris dic trône. Et sir Thomas Windham disait à ses fils, en mourant : Mes enfants. Je vous recommande de ne jamais abandonner la couronne, quand inême elle pendrait d'un buisson,
Le sacrifice existe surtout dans la société religieuse et sans parler encore du grand sacrifice de la religion chrétienne, qu'est-ce, je demande, que ce renoncement aux douceurs delà vie domestique et aux soins
lucratifs des affaires temporelles que s'imposent les ministres de la relig"ion, pour s'occuper exclusivement de l'instruction des peuples et du service des autels ? Que sont les austérités des cénobites, le dévouement des saintes filles au soulagement des pauvres et des malades, et à l'éducation de l'enfance ? Que sont les travaux des missionnaires ; que sont même dans les fausses religions les cruautés qu'exercent sur eux-mêmes les bonzes et les faquirs; qu'est-ce autre chose que le don de soi et de véritables sacrifices ?
En effet, la société une fois convaincue de l'existence d'un Etre suprême, arbitre souverain des événements, dispensateur équitable des biens et des maux, des récompenses et des châtiments, que pouvait-elle faire autre chose pour reconnaître son souverain domaine, mériter ses bienfaits ou fléchir sa justice ? Que pouvait-elle donner au maître souverain de tous les hommes et de tous les biens qu'ellemême tout entière, c'est-à-dire riioijune et la propriété ? Et effectivement, nous voyons dans toutes les sociétés, sous une forme ou sous une autre, l'offrande de l'homme et de la propriété ; et je le demande^ si cette grande idée du sacrifice, fondée sur l'inébranlable conviction de l'existence de la Divinité et de sa toute-puissance, n'eût pas été si fortement enracinée dans l'esprit des hommes, quelle est l'imposture, la séduction ou l'éloquence, qui eût
pu faire violence aux sentiments de la nature, au point de persuader aux mères de faire brûler leursenfants dans les bras d'airain d'une horrible idole ; et de quel malheur plus grand que celui de perdre ainsi les doux fruits de leur tendresse voulaient-elles se préserver ? Quel est le délire qui dévouerait les prêtres indiens à des pénitences barbares, pires que la mort, et que la justice n'oserait pas infliger à des malfaiteurs ; ou pousserait les Japonais à se faire écraser sous les roues des chars qui portent leurs fausses divinités, et les Chinois à sacrifier leurs enfants à V Esprit du flei^ve ? Et cependant ces détestables sacrifices ont été ou sont encore pratiqués partout où le vrai Dieu n'a pas été connu ; ils le furent chez les Romains et jusque dans les derniers temps, de l'Empire. Hélas ! ils l'ont été chez nous-mêmes, et il entrait aussi des idées de sacrifice dans les nombreuses exécutions faites au pied de la statue de la liberté, et l'on en a vu la preuve dans les discours et les écrits du temps. Non, l'imposture et l'hypocrisie ne vont pas jusque-là^ et les erreurs ne sont jamais que des vérités défigurées.
Il était donc dans la nature de l'homme et de la société, le sacrifice de l'homme et de la propriété. Le raisonnement en donne le motif, l'histoire en constate le fait. Mais il était aussi dans la nature de la Divinité que l'homme fût offert et ne fût pas immolé, et la preuve de cette vérité philosophique se trouve dans les Livres saints, où Dieu exige delà société domestique, représentée par Abraham, le sacrifice de son fils, et, satisfait de son obéissance,
ne permet pas qu'il soit consommé, et agrée le sang de l'animal à la place de celui de l'homme (i).