‹ BonaldChapitre 40 sur 108 · SUR LE SACRIFICE DE LA VIE OU LE DON DE SOI · texte numérisé non relu

SUR LE SACRIFICE DE LA VIE OU LE DON DE SOI

Le sacrifice de la vie ou le don de soi est la preuve directe et de fait de l'existence propre de l'être <2d:/?/, de l'être qui pense et qui veut, de sa distinction d'avec V être pas siy qui reçoit le mouvement et exécute l'action, et de la supériorité de l'un sur l'autre : le sacrifice de la vie, lorsqu'il est légitime et commandé par de grands devoirs, est encore l'acte le plus étendu et le plus souverain de la puissance de l'homme sur luimême, c'est-à-dire de sa liberté, et le premier titre de sa dignité. Mais le sacrifice est encore le dogme fondamental de la société religieuse ; mais il est, sous le nom de dévouement à la patrie, le premier moyen de conservation delà société politique ; mais il est, dans l'union des sexes, par le mariage et le do7i mutuel de sot que les deux époux se font l'un à l'autre, lé plus fort lien de la société domestique ; car la pudeur a aussi son sacrifice, et il en a eu chez tous les peuples le nom et le mérite. . . Le sacrifice ou le don de soi explique donc tout le moral de l'homme... Il est donc la raison universelle de la société... Le lecteur qui cherche de bonne foi la vérité pénétrera sans peine les conséquences que nous ne faisons qu'indiquer. Il y trouvera peut-être

(i) Principe constitutif de la société ^ chap. xvii.

de grands motifs aux croyances les plus élevées du christianisme, qui a fait de la nécessité du sacrifice le premier et le plus fondamental de ses dogmes. La religion chrétienne est, à le bien prendre, la philosophie/r<2;^5'r<?;^</<2;^/^^ pour me servir d'une expression qu'on applique aux sciences physiques : la raison, dans ses méditations, rencontre ses dogmes, comme la morale ses préceptes, et la politique même ses conseils ; et c'est ce qui fait la supériorité morale et même politique des peuples chrétiens, nourris dès l'enfance du lait substantiel de cette doctrine, et dont l'instruction la plus élémentaire n'est que la thèse des principes de la plus haute philosophie (i).

DU SACRIFICE NÉCESSAIRE DE l'iNDIVIDU A LA SOCIÉTÉ

PAR LA SE JUSTIFIE LE DROIT d'aINESSE

Le philosophe vous prouvera, par de doctes raisonnements, qu'il faut que tous les enfants partagent

(i) Recherches philosophiques, chap. ix. — Balzac a une belle page contre l'individualisme égoïste, né, en France, de la Révolution : « L'amour de soi s'est substitué à l'amour du corps collectif. Les corporations et les hanses du moyen âge, auxquelles on reviendra, sont impossibles encore ; aussi les seules sociétés qui subsistent sont-elles des institutions religieuses auxquelles on fait la plus rude guerre en ce moment, car la tendance naturelle des malades est de s'attaquer aux remèdes et souvent aux médecins. La France ignore l'abnégation. » (L'Envers de l'histoire contemporaine . Deuxième épisode : l'Initié,')

ég-alement le bien de la famille ; la nature vous prouvera, par de grands malheurs, qu'il faut, pour que le corps social subsiste, conserver les familles et consommer les individus (i).

C'est une chose naturelle assurément que le partage égal entre tous les enfants des biens du père commun. Mais la nature qu'on invoque à l'appui de cette égalité de partage, est la nature de l'individu qui ne cherche que des jouissances personnelles sans s'inquiéter des intérêts de la société. Cependant la société domestique, j'entends la famille agricole, qui a aussi sa nature et veut sa conservation, en décide autrement (2).

Ce n'est, j'ose le dire, ni la politique de barreau (3) ni celle de comptoir qu'il faut consulter sur cette grave question. Ces deux professions, par habitude, par intérêt et par devoir, sont exclusivement occupées des intérêts privés et des affections personnelles, qu'il faut sacrifier aux intérêts généraux de la société et des affections publiques.

Ce n'est pas non plus à Paris où l'on prend une rue pour une patrie, un loyer d'appartement de trois,

(i) Théorie du pozivoir, part. III, liv. II, chap. i.

(2) Pensées,

(3) Bonald répond ici à un article de Dupin contre le droit d'aînesse.

six OU neuf ans, pour une maison paternelle, et des

rentes sur le grand livre pour un patrimoine, que les

motifs profonds de la loi proposée (i) peuvent être

appréciés.

Demander si le droit d'aînesse est de droit divin ou de droit naturel, est une absurdité. Car ce n'est pas pour les aînés, qui ne sont pas plus aux yeux de Dieu et de la nature que leurs cadets, même dans les familles royales, que la loi est faite : c'est pour la ^^;^servaiion et la perpéittité de la famille propriétaire. Or \^s> familles qui cultivent la terre, que le Père du g-enre humain lui a donnée pour sa demeure, sont assîtrément de droit divin et naturel. C'est ainsi que la loi de l'hérédité de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, est faite pour la perpétuité des Etats ; et c'est la nature qui, par les mêmes motifs et pour les mêmes fins, l'a établie dans la société domestique, comme dans la société publique, dont la famille est l'élément et le type.

Disons donc que ce qu'on appelle droit d'aînesse n'est qu'une locution abrégée pour exprimer le premier et seul moyen de la perpétuité des familles, et il est si vrai que le droit d'aînesse n'est pas un droit de l'aîné qu'il ne dépend que du père de transporter le droit d'aînesse au plus jeune de ses enfants.

Les individus ne voient que des individus comme cîtx, dans un temps surtout où l'on a tout individua-

(i) Il s'agit du projet dit « des successions » déposé à la Chambre des pairs, le lo février 1826, par le garde des sceaux de Peyronnet.

lise dans la société ; l'Etat ne voit et ne doit voir r homme que dans la famille, comme // ne voit la famille que dans T Etat ; et à ses yeux, il n'y 71 pas d'atttre individu qne la famille ( i ) .

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