QUE LA POLITIQUE EST UNE SCIENCE EXPÉRIMENTALE
La constitution d'un peuple est son histoire mise en action. Ainsi, à ne connaître que les lois politiques d'une nation depuis longtemps anéantie, on pourrait deviner les événements de sa vie politique, à peu près comme, dans X Auatomie compaj^ée, on peut refaire l'animal iofnoré dont on retrouve la moindre partie, ou comme, dans l'art de la sculpture, on pourmais il ne peut même pas conserver le langage tel qu'il lui est transmis. En effet, si l'on observe cette transmission, on constate que l'enfant est incapable de reproduire, dans son intégralité, le parler de sa mère. A un autre point de vue, la déperdition de la force significative des mots amène en partie les énormes changements que subit le lexique. Ainsi, nous avons remplacé le mot ^^/«/parcelui, moins noble, de testa «cruchon». Mais ce terme, trop relevé, tend à disparaître dans l'idiome populaire, où il est remplacé par des équivalents inférieurs.
C'est donc en une déformation continuelle que consiste précisément l'évolution du langage.
5° Aussi loin qu'on peut remonter dans l'étude des langues, on les trouve parfaites. On ne voit, de la plus haute antiquité à nous, qu'une dégradation continue dont l'homme a pu se servir, mais qu'il a été incapable d'empêcher.
6° Phonétiquement, le langage humain est un, en ce sens que le mécanisme des diverses langues est essentiellement le même, et que les évolutions phonétiques sont soumises aux mêmes lois.
7° La création humaine du langage, en admettant qu'elle fut possible^ exigerait une antiquité de l'homme que la géologie semble nous refuser. Quel temps ne devons-nous pas accorder à la constitution de nos systèmes linguistiques, si l'on songe qu'en certains points le français actuel est plus archaïque que le grec d'Homère ?
rait rétablir les proportions d'une statue dont on aurait conservé des fragments (i).
Je ne dis pas : Voilà mon système ; car je ne fais pas de système ; mais j'ose dire : Voilà le système de la nature dans l'organisation des sociétés politiques, tel qu'il résulte de l'histoire de ces sociétés. En effet, c'est l'histoire de l'homme et des sociétés qu'il faut interroger sur la perfection ou l'imperfection des institutions politiques qui ont pour objet le bonheur de l'un et la durée des autres (2).
(i) Mélanges . Pensées. — Joseph de Maistre a dit : «L'histoire est la politique expérimentale : c'est la meilleure ou plutôt la seule bonne. » {Mélanges, p. 479.)
(2) Théorie du pouvoir^ part. I, liv. I, chap. xiii. — Bonald a demandé des leçons, non pas seulement au passé, mais aux faits contemporains ; surtout, nous le verrons, au grand fait de la Révolution. Il a donc pratiqué celte méthode d'observation dont Le Play, longtemps après lui, devait se réclamer si haut et faire un si large emploi, autorisant des faits constatés son plan de Réf Oléine sociale. (V. son livre ainsi intitulé. Introduction, chap. vu.)
C'est aussi en y appliquant la méthode qui assure le progrès des sciences naturelles qu'Auguste Comte se flattait de « rendre positive » la sociologie et, « par là, de compléter le caractère positif de toutes les spéculations humaines ».
Le discrédit de l'apriorismc en politique est aujourd'hui complet. Waldeck-Rousseau raillait la vieille « scolastique », la vieille « théologie républicaine ». Préfaçant le Fédéralisme éconontique de J. Paul Boncour, il a, en disciple de Comte, affirmé le caractère positif de la sociologie et condamné les « règles absolues », les « prévisions d'une logique qui fait abstraction du jeu des intérêts et de la réaction du fait sur les calculs en apparence les mieux fondées ». E^nfin il a proclamé la souveraineté de l'expérience, qui « impose à toutes les conceptions son contrôle décisif, les transforme, les anéantit ou les vivifie ».
qu'il faut cependant a l'expérience politique
DES principes DIRECTEURS
Il faut avoir des principes sûrs de politique pour tirer quelque profit de l'expérience des événements, par la même raison qu'il faut connaître sa route pour se remettre dans le chemin (i).
Ceux qui, dans le g-ouvernement des affaires humaines, se dirig-ent uniquement par des faits historiques et ce qu'ils appellent l'expérience, plutôt que par des principes qui apprennent à lier les faits et â en tirer l'expérience, ressemblent tout à fait à des navigateurs qui ne prendraient ni compas, ni boussole, mais seulement des relations de voyage et des journaux de marins (2).
CONTRE l'aPRIORISME de MONTESQUIEU (3) ET DE ROUSSEAU
Deux hommes, que leurs contemporains ont nommés des hommes de génie, parce qu'il ont jugé leurs écrits sur leur style, et leur doctrine sur le
( i ) Pensées.
(2) Ibid. — Le Play recommandait, lui aussi, « l'emploi simultané de l'observation et du raisonnement » {loc. cit.).
(3) Peut-être faudrait-il ne pas mettre, à ce point de vue, ces deux philosophes sur le même pied. Montesquieu est, en effet, bien autrement nourri d'observation que Rousseau.
bruit qu'elle a fait, mais que la postérité, qui juge les écrits par leurs résultats et les opinions par les événements, appellera des hommes de beaucoup d'esprit (car on erre avec esprit, et non avec génie), Montesquieu et Jean-Jacques Rousseau, écrivirent tous deux sur la politique avec un succès égal, parce que les talents étaient semblables, et que les intentions n'étaient pas très différentes. Tous deux admirent coimne base de la science de la société ou du moins établirent, dès l'entrée, la bonté native de l'homme, et un prétendu état humain de pure nature antérieur à la société. « L'homme est né bon, dit J.-J. Rousseau, et la société le déprave... Tout ce qui n'est pas dans la nature a des inconvénients, et la société civile plus que toiU le reste. » — « Dans l'état de \2ipure nature, dit Montesquieu, les hommes ne chercheraient pas à s'attaquer, et la paix serait leur première loi naturelle. » Montesquieu, partisan de l'unité de pouvoir par état et par préjugé, et du gouvernement populaire par affection philosophique ; favorable aux sociétés tmitaires par ses aveux, et aux sociétés opposées par ses principes, sans plan et sans système, écrivit V Esprit des lois avec le même esprit, et, dans quelques endroits, avec la même manière qu'il avait écrit les Lettres persanes ; et cherchant sans cesse l'esprit de ce qui est, et jamais la règle de ce qui doit être, il trouva la raison des lois les plus contradictoires, et même des lois qui sont contre toute raison. L'auteur du Contrat social dans la société ne vit que l'individu, et dans l'Europe ne vit que Genève ; il confondit dans
l'homme la domination avec la liberté, dans la société la turbulence avec la force, l'agitation avec le mouvement, l'inquiétude avec l'indépendance, et il voulut réduire en théorie le gouvernement populaire, c'est-à-dire fixer l'inconstance et ordonner le désordre. L'instruction politique de la génération présente fut toute renfermée dans ces deux ouvrages : l'un, conséquent à ses principes, appelant tout le monde à la domination, est fait pour séduire des hommes orgueilleux et avides du pouvoir ; l'autre, heureusement inconséquent, rachetant l'erreur des principes par de grandes vérités dans les détails, est fait pour en imposer à des esprits inattentifs et à des cœurs honnêtes ; l'un et l'autre soutenus par un style qui éblouit par son éclat, ou qui étonne par sa précision, accrédités par des noms fameux, et, ce qui est plus décisif, appuyés par un parti puissant. \J Esprit des lois fut l'oracle des philosophes du grand monde, le Contrat social fut l'évangile des philosophes de collège ou de comptoir ; et comme les écoles tiennent toujours quelque chose du tour d'esprit du caractère de leurs fondateurs, les adeptes de J.-J. Rousseau, tranchants comme leur maître, attaquèrent à force ouverte les principes de l'ordre social, que les partisans de Montesquieu ne défendirent qu'avec la faiblesse et l'irrésolution que donnent une doctrine équivoque et un maître timide et indécis.
C'était assez, c'était même trop de théories ; il était tenips que l'Europe fit un cours pratique de gouvernement populaire, et la France, destinée à être un exemple pour les autres nations, quand elle renonce
à en être le modèle, fut choisie pour cette terrible expérience.
Elle n'a pas été favorable aux partisans des principes populaires, et leurs assertions précipitées et fastueuses sur la force et la durée des Etats populaires, surtout des Etats fédératifs, sur la liberté dont on y jouit, sur les vertus qui en sont le principe et qui s'y développent, ont été cruellement démenties par des événements trop publics et trop récents, pour qu'il soit nécessaire d'en retracer ici l'ineffaçable souvenir.
L'erreur de ces écrivains politiques vient de la même cause que celle qui a égaré les inventeurs de tant de systèmes physiques. Ils se sont hâtés de faire des théories, avant que le temps leur eût révélé un assez grand nombre de faits, et des faits assez décisifs. Il a surtout manqué à leur instruction le plus décisif de tous les événements, la révolution française, réservée, ce semble, pour la dernière instruction de l'univers (i).
{i) Législation primitive y Discours pyéliiniuaire. — Rivarol adressait le même reproche aux théoriciens politiques de l'époque : « Les philosophes actuels composent d'abord leur république, comme Platon, sur une théorie rigoureuse ; ils ont un modèle idéal dans la tête, qu'ils veulent mettre à la place du monde qui existe. » {Joîirnal ■politiqtie national, i" série, n° xii.) — Il est presque inutile d'indiquer les chapitres si connus où Taine a instruit le procès de cet esprit, qu'il appelle « raison classique ». On légifère pour des êtres abstraits. On n'a « aucune idée juste du paysan, de l'ouvrier, du bourgeois provincial ou même du petit noble de campagne » ; on ne les aperçoit « que de loin, demi-effacés, tout transformés par la théorie philosophique et par le brouillard
CONTRE l'imitation « A PRIORI » DES CONSTITUTIONS ÉTRANGÈRES
La première et la plus funeste erreur politique où soit tombée la France, livrée un moment à toutes les erreurs, a été \ anglomanie , mise à la mode par Voltaire et d'autres écrivains de l'école du XYlll*^ siècle.
Cette fureur d'imitation qui a passé des livres dans les mœurs, et des mœurs dans les lois, a fait croire à quelques esprits appelés, par le malheur des
sentimental ». On « ferme les yeux sur l'homme réel ». De « son magasin de notions courantes », on « tire la notion de l'homme en général », et l'on « bâtit là-dessus dans les espaces ». Bref, « on construit la politique sur le modèle des mathématiques ». Une note de Taine nous renvoie à la page où le théoricien du Contrat social calcule mathématiquement la fraction de souveraineté qui revient à chacun. Renvoyons nous-mème au portrait que Taine a tracé de Rousseau, « véritable poète et poète malade, qui, au lieu des choses, voyait ses rêves ». i^Les Origines de la France contemporaine, l'Ancien régime, liv. III, chap. m et iv.) — L'auteur des Origines conclut : « Appliquez le Contrat social, si bon vous semble, mais ne l'appliquez qu'aux hommes pour lesquels on l'a fabriqué. Ce sont des hommes abstraits, qui ne sont d'aucun siècle ni d'aucun pays, pures entités écloses sous la baguette métaphysique. » {La Révolution, liv. II, § ii.) — J. de Maistre disait spirituellement : « J'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, Q^on peut être Persan. Mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré dans ma vie : s'il existe, c'est bien à mon insu. » {Cojisidcrations sur la France, chap. vi.) — On peut dire que
temps, à régénérer la France, qu'une constitution ang-laise, ou plutôt à l' anglaise ^ était le plus pressant besoin d'une nation qui vivait depuis quatorze cents ans sur ses propres lois, de siècle en siècle plus forte de puissance territoriale, et plus avancée dans tous les arts de l'intellig-ence (i).
La constitution anglaise avait été le produit des événements ; celle de France fut une imitation a priori, plus raisonnée que raisonnable de celle d'Angleterre, dont quelques écrivains avaient fait après coup la théorie, comme on a fait des poétiques sur des poèmes (2).
cette idéologie est aujourd'hui tout à fait discréditée. Nous relevons, dans un récent numéro du Temps, des lignes significatives à cet égard. Il s'agit d'une grève à Marseille, et le rédacteur commente l'attitude et le langage de ceux qui incarnent les intérêts en lutte : «... On discerne, parmi les violences des termes, une vague aspiration à réglementer abstraitement pour l'inscrit maritime en soi, comme si la diversité n'était pas la loi même de l'existence, comme si la conception du xviii" siècle et la notion de « l'homme en soi », pour qui Rousseau légiférait, n'était pas depuis longtemps ruinée par l'expérience. Est-ce à cette unité factice qu'on prétend sacrifier les réalités? » {^Le Temps du 25 août 1904. )
(i) Considérations sur la France et V Angleterre (avril 1806).
(2) Principe constitutif, chap. xiv. — L'anglomanie, « mise à la mode par Voltaire, » régnait encore, et de plus belle en 181 5. ). de Maistre s'en irritait : « Je ne sais à quoi nous mène cette manie constitutionnelle ; on fourre de tout côté le gouvernement anglais^ qui n'est bon que chez lui. » (Correspondance diplomatique, t. II, lettre datée de Saint-Pétersbourg, 27 juillet-8 août 181 5)»