‹ BonaldChapitre 48 sur 108 · SUR LA DÉCLARATION DES DROITS ET LA LÉGISLATION DE I · texte numérisé non relu

SUR LA DÉCLARATION DES DROITS ET LA LÉGISLATION DE I

La lég-islation que la France reçut à cette époque mémorable commença par la Déclaration solennelle des droi/s de niomme et du citoyen. C'est une série, non de vd'â.^ivciç.'s, généi^ales, mais, ce qui est bien différent, de maximes indéterminées ^ placées en tête de la constitution, comme dans Virgile les ombres vaines et les songes légers à l'entrée des enfers : propositions vagues, où la logique des passions trouve seule un sens clair et précis, et que les gens simples prirent pour \^^ principes de la science, uniquement parce qu'elles étaient le commencement du livre (i).

(i) Législation primitive. Discours préliminaire. — Un peu avant que Bonald écrivît ces lignes, Rivarol attaquait par la raillerie la « métaphysique vague » de la Déclaration. Il qualifiait « pièce dangereuse » cet « assortiment des droits de l'homme sauvage et des droits de l'homme social ». Il professait qu' « il faut aux peuples des vérités usuelles, et non des abstractions ». Il demandait : « Pourquoi révéler au monde des vérités purement spéculatives ? » {Journal politiqtie national, i" série, passim). — Sur un ton différent, au nom de la « positivité sociologique », Auguste Comte dénoncera, soixante ans plus tard, « l'impuissance organique de la métaphysique révolutionnaire ». Il voudra en purger « l'empirisme républicain ». — « Chimère métaphysique, » c'est l'élément ruineux que, dès 1790, un républicain d'Amérique, homme de clairvoyance supérieure et de sens pratique, démêlait dans l'œuvre de la Constituante, et il annonçait : « La Révolution est manquée. » (Gouverneur Morkis, Correspondance, 24 janvier et 22 novembre 1790.) Manquée par la faute de collégiens attardés, entêtés d'archéologie vaine autant que de philosophie illusoire,

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SUR l'Égalité

Nous avons acquis une nouvelle passion en France où il n'y en avait déjà que trop : celle de la jalousie. Elle a été décrétée dans l'article 3 de la charte : « Les Français sont tous ég-aleinent admissibles à tous les emplois civils et militaires. » Car, comme la nature a décrété, dans une loi plus ancienne et non écrite,

« écoliers qui, en quittant les bancs, veulent tout rapporter à la mesure des Grecs et des Romains », disait encore Morris. — Quatre ans après, Mallet du Pan, dénombrant les soutiens de la Convention, signale dans leurs rangs « de jeunes romanciers politiques, gâtés par la lecture de Rousseau et de l'histoire des républiques anciennes, pour qui le palais des Tuileries est le Capitole, la Convention le Sénat de Rome... et qui, de bonne foi, se persuadent que la République Française est appelée à déplo^-er les mœurs de Sparte, la législation de Platon et la grandeur de l'ancienne Rome ». {Correspondance de Mallet du Pan avec la cour de Vienne, t. I, p. 42). — Dans sa belle préface à cette correspondance, Taine a jugé « la politique déductive » des hommes de la Révolution, et l'on sait combien fortement il a motivé la condamnation de leur apriorisme dans ses Origines de la France contemporaine (spécialement aux chapitres i et 11 du liv. II de la Révolution). — Certaines pages de Macaulay sur les Essais de James Mill semblent viser nos Constituants. Macaulay s'émerveille qu'un théoricien de gouvernement « pose en principe certains penchants de la nature humaine », et, de ces prémisses « déduise systématiquement toute la science de la politique ». Il se demande si James Mill n'a pas écrit « avant Bacon et Galilée, au temps où les médecins raisonnaient sur le traitement de la fièvre d'après la nature de la chaleur, et où les astronomes prouvaient, avec force syllogismes, que les planètes ne pouvaient pas avoir de mouvement indépendant, parce que les cieux étaient incorruptibles et que la nature avait horreur du vide ». (Macaui.av, Essais politiques et philcsophiqîies, traduction Guillaume Guizot, p. 403.)

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« que tous les hommes ne sont pas également admissibles à tous les emplois, parce que tous ne sont pas capables ; » il y a conflit entre la politique et la nature, entre le fait et le droit. Les hommes s'en tiennent à la loi écrite ; et comme tous se croient admissibles par nature, tous veulent être admis par la politique (i).

Il n'y a aucune égalité entre les individus, pas plus au moral qu'au physique. La nature ne l'a pas voulu, et la politique ne peut pas redresser la nature : mais toutes les familles sont naturellement égales, parce qu'elles sont toutes également bonnes, et par conséquent toutes politiquement égales en capacité de parvenir. L'élévation graduelle des familles est dans

— Dans un livre hautement pensé, Remarques szir V Exposition du Centenaire (chap. x)^ le vicomte de Vogué a critiqué la Déclaration des Droits avec originalité et vigueur, au nom de quelques vérités démontrées ou hypothèses accréditées par la science la plus moderne. — Dans V Etape, M. Paul Bourget a opposé ce qu'Auguste Comte appelait la « positivité sociologique » à ce qu'on nomme la poésie de la Révolution, « état lyrique de la pensée, qui n'admet pas que des idées puissent avoir tort devant des faits ». Il avait auparavant, lors de 1' « Enquête » si brillamment conduite par M. Charles Maurras, « sur la monarchie », formulé ce jugement : « Toutes les hypothèses sur lesquelles s'est faite lu Révolution se trouvent absolument contraires aux conditions que notre philosophie de la nature, appuyée sur l'expérience, nous indique aujourd'hui comme les lois les plus probables de la santé politique. » (V. le i" fascicule de VEnqziête, p. Sy.)

(ï) Pensée^,

le système régulier de la monarchie ; l'élévation brusque des individus dans le système irrégulier et orageux des républiques (.i).

(i) Considérations sur la noblesse. — (On verra plus loin les vues de Bonald sur l'ascension des familles.) — Ici encore Rivarol assaisonne de satire une philosophie toute conforme à celle de Bonald : « Pourquoi l'Assemblée nationale, en statuant sur l'égalité des droits parmi les hommes, n'a-t-elle pas décrété qu'ils auraient tous également des talents et des vertus ? II est vrai que la nature résisterait mieux que la monarchie aux décrets de l'Assemblée.. . On a voulu faire de la France une grande loterie où chacun pût gagner sans y mettre. L'Assemblée nationale, en détruisant la hiérarchie des conditions, si conforme à la nature des monarchies, pense obtenir un meilleur ordre de choses : penserait-elle aussi, en donnant aux notes la même valeur et en les rangeant toutes sur une même ligne, créer d'autres accords et donner au monde une nouvelle harmonie ?» — Les maîtres de la pensée française au xix° siècle ont, presque unanimement, répudié celui des « faux dogmes » de 1789 — pour parler comme Le Play — auquel notre peuple tient le plus. En i85i, Auguste Comte se rend ce témoignage que, « depuis trente ans qu'il tient la plume philosophique », il n'a cessé de représenter l'égalité « comme un ignoble mensonge ». (Lettre au général Bonnet, 1°' décembre i85i.) Liberté, Es^alilé est pour lui une devise « profondément contradictoire » et d'une « incohérence ridicule ». Mais il s'acharne de préférence contre l'égalité. C'est que « l'instinct nivelezir y> lui semble trahir toujours « une infériorité de cœur et d'esprit, qui rend incapable de seconder la xc'g^n^TZi\.\or\occ\den\.7i.\e.y> (Appel anx conservateurs.) — Taine, avec sa couleur de style, a peint vivement les ravages du principe d'égalité, l'un des premiers articles du Contrat social. Il a montré comment cette « idée abstraite » est devenue le « noyau sec et dur » d'un « ])réjugé haineux ». Origines de la Fr. contenip ., la Révolution, liv. II, chap. II, § IV.) — Renan a mis dans la bouche de son Prospero cette profession audacieuse : « Le travail matériel est le f^erf du travail spirituel,.. L^es 4émocrateSj (jui n'admettent pas \d,

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DU SPECTACLE QUE LA FRANCE REVOLUTIONNAIRE DONNA A l'eUROPE

La France, considérée dans le long- cours de sa vie sociale et dans ses relations avec les autres Etats, semble être, dans la société générale de l'Europe civilisée ou de la chrétienté, ce qu'est un premier ministre dans le gouvernement d'un Etat. Née de la nature même, mais élevée par Charlemagne, elle a acri ou concouru dans tout ce qui s'est fait d'important en Europe depuis cet homme prodigieux ; et il semble même, qu'à considérer l'Europe chrétienne

subordination des individus, trouvent cela monstrueux. » (Caliban) C'était bien sa pensée propre. Il a condamné avec insistance le régime démocratique, non pas seulement dans les Dlalogties philosophiques, où, au chapitre des Rêves, il esquisse le plan d'un monde gouverné par une aristocratie de savants, mais à telle page de la Réfo7nne intellectuelle et morale, où nous lisons : « La vie humaine deviendrait impossible si l'homme ne se donnait pas le droit de subordonner l'animal à ses besoins ; elle ne serait guère plus possible si l'on s'en tenait à cette conception abstraite qui fait envisager tous les hommes comme apportant en naissant un même droit à la fortune et aux rangs sociaux. Un tel état de choses, juste en apparence, serait la fin de toute vertu. » Ajoutons que Renan a constaté, à peu près dans les mêmes termes que Gouverneur Morris, la faillite de la RévoliLtion. (V. encore la Réforme intell, et mor.^ p. 46.) — Si un romancier peut être cité après ces philosophes, renvoyons à Balzac. 11 a dit l'infirmité d' « un siècle où les rangs se nivellent, où la manie de l'égalité met de plain pied tous les individus et menace tout, jusqu'à la subordination militaire, dernier retranchement du pouvoir en France ». {Ursule Miroziet.)

comme une grande famille, la prééminence dont la France jouissait entre ses enfants fut exprimée dans le titre de Fils ahié de r Eglise et de ires chrétien^ depuis attaché au pouvoir suprême de cette société.

La France, forte de seize siècles de constitution religieuse et politique, tombée depuis longtemps dans des désordres d'administration qui s'étaient successivement accrus, et qui avaient, comme il arrive toujours, altéré les mœurs avant de renverser les lois, ne pouvait être ramenée à l'ordre que par des efforts proportionnés à la force de sa constitution, à la gravité du mal et à l'importance des fonctions, et pour ainsi dire, de la magistrature qu'elle exerçait sur l'Europe.

Aussi la révolution française présenta, dès les premiers instants, des caractères particuliers et extraordinaires aperçus depuis longtemps par l'auteur des célèbres Considéra/ions sur la France , mais aujourd'hui plus développés, et par là même plus remarquables.

Aussitôt que la révolution éclata en France, tout pouvoir civil, c'est-à-dire conservateur des hommes et des propriétés, cessa dans l'Etat ; ce qui n'est jamais arrivé au même degré dans une autre société, pas même en Angleterre, où il y eut autant de violences individuelles, et peut-être même plus de désordres particuliers, mais où il n'y eut pas cette constitution inverse et négative, si j'ose le dire, qui contrefit l'ordre public et distribua l'injustice, comme un gouvernement régulier distribue la justice entre les citoyens ; et il s'éleva sur toute la France un pou-

voir essentiellement destructeur, sous le nom àç^gotiveniement révolictionnaire , qui soumit le désordre à des règles, constitua l'oppression, et détruisit légalement les hommes et les choses.

Alors la France passa tout entière de l'état civilisé ou de conservation à l'état sauvage ou de destruction, comme dans la société le méchant qui trouble l'ordre public est mis hors des lois civiles, et tombe sous l'action des lois criminelles. « Il peut en être de quelques nations, » dit le célèbre Bacon, « comme de ces hommes que nous appelons hors les lois, exleges, parce qu'ils sont proscrits par les lois civiles de tous les pays. »

Dans cette mémorable catastrophe, les hommes furent instruments plutôt que ministres d'un pouvoir irrésistible, qui, se jouant de leurs volontés et de leurs passions, se servit d'eux, et ne voulut pas qu'il se servissent de lui pour leurs fins personnelles ; et qui repoussa également, et souvent punit exemplairement l'homme fort qui voulut combattre la révolution et l'homme faible qui voulut la tromper ; l'ambitieux qui crut la diriger, et le scélérat qui osa la dépasser et en quelque sorte la dérégler.

Dès lors la France fut, à l'égard des puissances étrangères, comme un homme condamné à une peine afflictive, et qui, sous la main de la justice, n'a plus rien à craindre de la vengeance ; ou comme ces célèbres coupables dont l'antiquité fabuleuse nous a transcrit le crime et les châtiments, et que les païens regardaient avec une religieuse terreur, tels que des victimes dévouées aux dieux, dits sacer.

Cependant ceux qui avaient fait des lois de la société et des leçons de l'histoire l'objet de leurs méditations, jugeaient l'importance de la cause par la g-ravité des effets et calculaient la durée de la maladie sur la violence des accès ; ils cherchaient à estimer jusqu'à quel point un siècle entier d'erreur dans les leçons et de licence dans les exemples, depuis la rég-ence jusqu'à nos jours, à ne pas remonter plus haut, avait affaibli la croyance des vérités fondamentales de l'ordre social et accru la fougue des passions ; et ce que dix siècles d'instruction et de discipline, depuis Charlemagne jusqu'à Bossuet, pouvaient avoir mis de force dans la raison et de solidité dans les vertus. Dès lors ils purent iout craindre des Français, et ils durent tout en espérer ; et il fut raisonnable de conjecturer que cet enfant prodigue, après avoir dissipé dans la débauche son antique et brillant patrimoine, tomberait dans les dernières extrémités du malheur et de l'opprobre, mais que, rentré en lui-même, il jetterait enfin les yeux sur l'abjection de son état, et voudrait remonter au rang dont il était déchu.

La révolution française a passé, et de bien loin, toutes les craintes et toutes les espérances. Assemblage inouï de faiblesse et de force, d'opprobre et de grandeur, de délire et de raison, de crimes et même de vertus, la tête dans les cieux et les pieds dans les enfers, elle a atteint les deux points extrêmes de la ligne qu'il a été donné à l'homme de parcourir, et elle a offert à l'Europe, dans tous les genres, des scandales

OU des modèles qui ne seront jamais surpassés (i).

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