CHAPITRE IV
Tradition.
ARGUMENT
«La société en France, dit Bonald, est une troupe qui a rompu ses rangs. » Lui qui était l'ennemi des néologismes, il a osé celui-ci : nous sommes déconstitués. Pourquoi ? parce que nous avons détruit la constitution que la « nature » nous avait faite. La nature, nous savons qu'il entend par là l'inconsciente volonté générale, opérant à force de temps. Celte brève formule exprime bien la pensée du sociologue : « La constitution d'un peuple est son histoire mise en action. » Il qualifie le temps l'indispensable « premier ministre » de tout pouvoir digne de ce nom. Il ne condamnepas àl'absolueimmobilité les institutions d'un pays, mais il veut que l'avenir soit « la combinaison du passé et du présent ». Point de solution de continuité, point de ces brisures que font les révolutions. La nôtre, en particulier, fut un reniement brutal de nos antécédents nationaux. Antitraditionaliste par principe, comme les encyclopédistes qui la préparèrent. M. Emile Faguet l'a justement noté : « \J Encyclopédie est si hostile à l'esprit de tradition, qu'elle évite d'être historique ; » il lui répugne de considérer « la suite des choses », et, en quoi que ce soit, excepté en philoso-
phie, de « remonter » (i). Pour Bonald, la Révolution, même non ensanglantée et pure de tout crime, eût été haïssable, parce que novatrice. Il exigeait pour les idées nouvelles « une rigoureuse quarantaine ». La France, écrivait-il, «doit la peste politique qui la ravage à l'omission de cette mesure ». A peine eût-il trouvé excessive, je crois, cette législation des Thuriens, commentée par Montaigne, d'après laquelle quiconque voulait abolir une coutume ou en inaugurer une autre, devait se présenter au peuple la corde au col.
Un de nos contemporains, bien différent du chrétien Bonald, le philosophe de Par delà le bien et le mal, regrette de voir l'humanité moderne dépourvue de la « sûreté ^instinct, conséquence d'une longue activité dans un même sens, pratiquée par une même espèce d'hommes. »I1 ajoute: « Ce qui est aujourd'hui le plus profondément corrodé, c'est l'instinct et la volonté de la tradiHo7î. » Elle a trouvé pourtant dans la seconde moitié du siècle dernier, et elle trouve encore des apologistes décidés. Auguste Comte voulait que sa doctrine fût« l'organe de l'avenir déduit du passé ». Il affirmait la « domination nécessaire des morts sur les vivants ». La loi de continuité, rattachée par lui à la biologie, est la base où Renan appuyait son royalisme, lorsque, en février 1871, il écrivait à M. Berthelot : « L'âme d'une nation... doit être guidée par un certain nombre de pasteurs officiels formant la continuité de la nation, » Cette même loi, M. Paul Bourget l'invoquait, lorsque, dans X Etape, il reprochait à nos révo-
(i) Excepté en philosophie, où, observe encore M. Faguet, « elle ne déteste pas de faire revivre les systèmes anciens pour les opposer aux idées chrétiennes ». (E. Faguet, Propos littéraires, 2' série, p. i 52.)
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lutionnaires de méconnaître le principe même du progrès, « qui est celui du développement par continuité », et nous l'entendions naguère professer, en une forme définitive, un traditionalisme où Bonald eût reconnu le plus pur de son esprit : « Les générations successives sont les étapes d'une même marche... Nous sommes les bénéficiaires et les usufruitiers des énergies qui nous ont faits... Nous les prolongeons. Nous sommes leur addition vivante. Notre force individuelle n'est que le moment d'un héritage collectif. Ce qu'il y a de plus profond en nous, de plus réel, ce sont nos traditions. Si l'on veut airir sur notre réalité la plus intime, c'est à ces traditions qu'il faut toucher. »
Il n'est rien de plus organique et de plus un que la pensée de Bonald. A son traditionalisme se lie son sentiment sur l'utilité des corps politiques héréditaires. Une chambre de députés, avec ses renouvellements périodiques, lui semble de peu de poids à côté d'une pairie, corps « toujours vivant », « toujours le même », qui « ne se renouvelle pas », mais « se continue, puisque « le fils v prend la place du père». S'il condamne la loi du partage égal et déplore le morcellement de la propriété, qui en résulte, c'est encore comme traditionaliste, l'émiettement du sol préparant la dissolution de l'héritage moral. Et voyez comme il motive la préférence qu'il donne à l'agriculture sur l'industrie et le commerce : « Sans doute, la terre n'est pas fplus monarchique que démocratique ; qui en doute ? mais qui peut douter aussi que les hommes ne tiennent d'un genre de vie différent ou de la différente constitution de leur existence sociale, des habitudes, des sentiments, un esprit différent ? Ainsi la famille monarchiquement constituée, où l'autorité du père de famille respectée de ses enfants passe après sa mort à l'aîné d'entre eux... s'unit naturellement au gouvernement monarchique de l'Etat,
et la stabilité, la régulante, la tranquillité, l'espoir de perpétuité et de conservation de ce gouvernement, convient aux habitudes paisibles, uniformes et laborieuses de la vie des champs ; tandis, au contraire, que les familles industrielles et commerçantes, avec leur esprit d'acquisitions et d'entreprises hasardeuses, avides de nouveautés et qui prospèrent dans les révolutions, s'accommodent beaucoup mieux de la turbulence et de la mobilité des gouvernements républicains. » Aussi les familles agricoles, qui conservent avec le sol, les idées héritées, doivent-elles seules compter, aux yeux de Bonald, comme «familles politiques ».
A-t-il voulu, par sa théorie de l'origine du langage, donner un appui métaphysique à son traditionalisme ? De la révélation primitive de la parole et de sa transmission nécessaire, il conclut que la société est dépositaire de toutes les « vérités générales, fondamentales, sociales ». Nous les recevons d'elle avec le parler. En nous l'apprenant, elle nous fait, du même coup, cette «communication d'un trésor accumulé ». Bonald dit quelque part : «La langue française, la première de nos autorités nationales. » Tout idiome est ainsi un maître à penser pour qui le parle. Et, par lui, c'est la société elle-même qui enseigne. A propos de Condillac et du problème des idées, Bonald avance que «la connaissance des vérités morales, qui sont nos idées, est innée, non dans l'homme, mais dans la société ». Il dit autre part : « La nature nous donne des cerveaux, la société nous donne ses pensées ; » et encore : « Nous sommes mauvais par nature, bons par la société (i). »
(i) Nous voici loin de Rousseau. Nous n'eu sommes pas plus près avec Balzac qui a dit : « L'homme n'est ni bon ni méchant ; il naît avec des instincts et des aptitudes ; la société, loin de le dépra-
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Sainte-Beuve a bien traduit Bonald en cette phrase : « Ce n'est que hors de lui et par la société que l'homme s'instruit et s'élève,... » — par la société, détentrice héréditaire de la vérité incorporée à la parole. Que les soidisant C7''éateurs, philosophes ou poètes, rabattent de leur orgueil. Fond et forme, leurs ouvrages expriment la société. Un grand écrivain avouait « rendre au public » ce que le public lui avait « prêté ». Ce pourrait être, sans l'intention de malice qu'il y ajoutait, la confession de tous. La mise au jour d'un livre est toujours, suivant le mot de La Bruyère, une «restitution». Beaucoup plus que ceux qui les signent, c'est la société qui produit les chefsd'œuvre. Aussi n'en paraît-il que de temps à autre, parce que, au lendemain de ces « accidents remarquables », les « besoins de la société étant satisfaits, » elle « se repose ». Et ces œuvres supérieures sont si bien siennes qu'elles s'annexent de plein droit à son « patrimoine ». Ce sont « les immeubles de sa fortune littéraire ». Les ouvrages seulement ingénieux composent son « mobilier, qui change avec la mode ». Bonald signifiait bien son mépris de tout ce qui émane seulement du génie personnel, lorsqu'il proposait d'expurger en quelque sorte les auteurs célèbres de ce qui est proprement d'eux : «Tout ce qui serait de l'écrivain social serait conservé, tout ce qui serait de l'homme serait supprimé ; et si je ne pouvais faire le triage, je n'hésiterais pas à tout sacrifier. »
A perdre ce qui ne vient pas d'elle, mais d'un individu, fût-ce le plus éminent, la société ne subirait aucun dommage. Du moins, un ennemi déclaré du sens propre devait-il en juger ainsi. Or, personne, depuis Bossuet, ne fit avec pareille énergie le procès du libre examen.
ver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionne, le rend meilleur. » (Avant- propos de la Comédie humaine.)
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Bonald lient pour un révolté l'horaine qui soumet au contrôle de sa raison les affirmations traditionnelles, base des sociétés. Par quelle outrecuidance s'arroge-t-il, lui, simple individu, « le droit de juger et de réformer le général » ? Par quelle folie sa « raison particulière » aspire-t-elle à « détrôner la raison universelle » ? Le monde moral n'a pas été, comme le monde physique, livré à nos disputes. On y fait une mauvaise entrée en disant : « Que sais-je ? » Tout admirateur qu'il soit de Descartes, Bonald condamne le doute méthodique. Il adhère à la philosophie fondée par Lamennais sur l'autorité du genre humain (i). S'il marque peu de faveur aux psychologues de profession, c'est qu'il craint que, par l'habitude du repliement sur soi, l'homme n'arrive à se prendre pour centre, pour foyer de certitude.
Auguste Comte rejette pour d'autres motifs la psychologie, niant la possibilité même de l'étude des faits mentaux par introspection (2). Mais il n'est pas moins que Bonald opposé au sens propre (3), lui qui a dit : « La soumission est la base du perfectionnement. » De là ])rocède ce qu'on a pu nommer son catholicisme athée. De même que Bonald, il condamne le protestantisme pour le coup qu'il porta à l'autorité appuvée sur la tradition. Il estime que, par le principe de la Réforme, l'individu « s'insurge contre l'espèce ». Et peut-être son disciple et continuateur, Pierre Laffitte, a-t-il renchéri sur sa sévérité. Savez-vous, disait spirituellement M. Charles Maurras, que Al. Laffitte « a rencontré des
(i) Rappelons que le traditionalisme selon la formule de Lamennais a été condamné par Grégoire XVI et par le Concile du Vatican.
(2) 11 semble bien, d'ailleurs, que Bonald lui-même conteste cetle possibilité. (V. t. III, p. 169. Edition Voigne.)
(3) Comptons aussi, parmi les ennemis du sens propre, Balzac, qui a écrit : « Les peuples n'ont pas besoin de maîtres pour douter. »
ferments révolutionnaires jusque chez Bossuet et qu'il
a pointé chez Joseph de Maistre au moins une concession
au libre examen » ?