SUR LA NOUVEAUTÉ DES IDEES ET DES INSTITUTIONS
La vérité, quoique oubliée des hommes, n'est jamais nouvelle (i); elle est du commencement, ab iiiiiio , (Ecclï., XXIV, 14.) L'erreur est toujours une nouveauté dans le monde ; elle est sans ancêtres et sans postérité ; mais par cela même elle flatte l'orgueil,
(i) Taine a dit le dommage que nous avons subi du fait de •cette interversion : « Du premier rang-, la tradition descend au second, et du second rang, la raison monte au premier... Rien de mieux, si la doctrine eut été complète, et si la raison, instruite dès lors par l'histoire, devenue critique, eût été en état de comprendre la rivale qu'elle rem^plaçait. Car alors, au lieu de voir en elle une usurpatrice qu'il fallait expulser, elle eut reconnu en elle une sœur aînée à qui l'on doit laisser sa part. Le préjugé héréditaire est une sorte de raison qui s'ignore. Il a ses titres aussi bien que la raison elle-même. Mais il ne sait pas les retrouver ; à la place des bons, il en allègue d'apocryphes. Ses archives sont •enterrées ; il faut pour les dégager des recherches dont il n'est pas capable ; elles subsistent pourtant, et aujourd'hui l'histoire les remet en lumière. — Quand on le considère de près, on trouve que, comme la science, il a pour source une longue accumulation d'expériences : les hommes après une multitude de tâtonnements •et d'essais, ont fini par éprouver que telle façon de vivre ou de penser était la seule accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes, la plus bienfaisante, et le régime ou dogme qui aujour- •d'hui nous semble une convention arbitraire a d'abord été un expé- •dient avéré de salut public. » [Origines de la France contemporaine, l'Ancien Régime, liv. III, §§ 11 et m.) C'est dans le même esprit que Renan écrivait : « L'expérience manquée de la Révolution nous a guéris du culte de la raison. » {Ré/orme intell,, p. 40.)
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et chacun de ceux qui la propagent, s'en croit le père (i).
Les idées nouvelles doivent faire une rigoureuse q lia rai li aine 2M2lX\.\. de s'introduire dans la société. La France doit la peste politique qui la ravage à l'omission de cette mesure indispensable (2).
Le nouveau, quoi qu'on dise, est tellement suspect, qu'on veut toujours lui chercher une origine ancienne ; et les politiques novateurs sont à cet égard comme les hérésiarques, qui vont fouillant dans les siècles les plus reculés pour trouver quelque ancêtre à leur doctrine.
Une institution n'est pas bonne, précisément parce qu'elle est ancienne ; mais elle est ancienne, ou plutôt elle est perpétuelle (car qu'est-ce que les hommes qui vivent un jour appellent ancien ?), lorsqu'elle est bonne ou parce qu'elle est bonne (3).
Toutes les formes de lois civiles ou criminelles, assez indifférentes en elles-mêmes, sont bonnes lors qu'elles sont anciennes, (ju'un peuple y a plié ses mœurs et ses habitudes, et que le temps en a fait connaître les avantages, ou fait disparaître les inconvénients (4).
(i) Ibid.
(2) Pensées.
(3) Théorie dti pouvoir , part. III, liv. I, chap. xii.
(4) Observ. sur l'ouv. de M"" de Staël.
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L'avenir ne doit être que la combinaison du passé et du présent (i).
(i) Peîtsées. — Cette pensée ferait une excellente épigraphe à la « politique positive » d'Auguste Comte, pour qui la grande loi vitale de l'association politique est la loi de continuiié (affirmée avant lui par Leibnitz, dans les Nouveaux essais stir l'entendement humarn). Pour la renforcer de plus d'autorité, il y montre la face sociologique de la « loi de persistance qui règne partout » et dont celle dite de Kepler n'est qu'un cas particulier. Il la relie en outre à la biologie, défendant contre les évolutionnistes la perpétuité des espèces, qui garantit « l'hérédité organique, le maintien spontané de l'intégrité du type». L'«instinct conservateur» lui apparaît une condition indispensable de salut pour un peuple. Il déplore les atteintes portées en France « à la transmission sociale». Pour tout progrès à accomplir, il pense qu'il doit être « tenu compte de l'ensemble des antécédents humains », (Appel aux conservateurs.) Stuart Mill a relevé chez lui, comme « étrange », cette sentence : que les vivants doivent être « gouvernés par les morts». Plus étrange est l'étonnement qu'elle cause au citoyen d'un pays traditionaliste comme l'Angleterre. Pareille surprise se comprendrait mieux chez un Américain. M. Paul Bourget éprouvait, en ce pays neuf que sont les Etats-Unis, « des soifs d'autrefois ». Il y sentait la « nostalgie d'une terre d'histoire où il y ait des morts derrière ceux qui vivent». {^Outre-Mer, t. I, Dédicace à M. James Gordon Bennet, et p. 74^ 75.) Il a voulu montrer, dans V Etape, l'« aberration » qui « consiste à vouloir que chaque génération recommence la société ». Le tort de la famille dont il raconte l'histoire est de « ne vivre pas avec ses morts », d' « aller contre sa race, au lieu d'en être la continuation, le prolongement ». Comme Auguste Comte, M. Bourget a cherché au traditionalisme un fondement dans la biologie. Nous extrayons les lignes suivantes d'un discours, prononcé récemment par lui et publié par la Gazette de France du 6 juin 1904 : « Un des biologistes les plus distingués de ce temps-ci, M. René Quinton, vient de dégager, après
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Qu'on ne nous parle plus des vicissitudes des choses humaines, et de la nécessité des révolutions, pour faire oublier l'inutilité de celles que l'on veut faire, ou les crimes de celles que l'on a faites. Il n'y a de vicissitudes et de révolutions que dans le matériel de la société, comme il n'y a de changement de fig-ures et de formes que dans la matière (i).
des années du plus patient et du plus intelligent travail, une loi de la vie qu'il a appelée la loi de constance. Par une série d'expériences très ingénieusement conduites et qui ont fait sensation dans les laboratoires, il a montré que tous les organismes de l'échelle zoologique tendent à maintenir les cellules qui les composent dans un milieu chimiquement identique à leur milieu originel. Vous savez qu'aujourd'hui les savants s'accordent à justifier la phrase célèbre de la Genèse : « Et l'esprit de Dieu était sur les eaux, » et qu'ils considèrent que ce milieu originel est le milieu marin. M. Quinton a établi que, chez tous les animaux, ce milieu se conserve identique. Chez l'homme, par exemple, le plasma sanguin est constitué par des sels dont la composition chimique est
exactement celle de l'eau de mer Il y a donc partout constance
absolue du milieu vital. Mais qu'est-ce que cette loi de constance, sinon l'antique adage dont un des maîtres du traditionalisme, le spirituel et profond Rivarol avait fait sa devise : Res eode^n modi conservantur qtio generantitr. Les choses se conservent par les mêmes conditions qui les ont engendrées. » — M. Maurice Barres, qui ne conclut pas, politiquement, tout à fait comme M. Bourget, s'est approprié la maxime : « Les vivants sont gouvernés par les morts, » Ses Déracinés recommandent la fidélité à la tradition. Il se donne pour mission de propager cette idée : « Nous valons d'autant mieux que nous acceptons d'être commandés par la série de nos ancêtres. » — Le vicomte de Vogué a dit, lui aussi, la force de la tradition dans les Morts qtii Parlent. Ce titre signifie assez la portée du livre.
(i) Recherches philosophiques, Considérations générales.
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