HIÉRARCHIE DE PERSONNES ET DE FONCTIONS ESSENTIELLES A LA SOCIÉTÉ
Je considère la famille^ et j'y vois un/^//z/<?/'r qui commande, un sujet(^\ obéit, un ministre (2), moyen ou intermédiaire entre le pouvoir et le sujet, qui reçoit de l'un pour transmettre à l'autre, soumis au pouvoir, ayant autorité sur le sujet, et pour remplir cette double fonction, participant de la nature du pouvoir et de la nature du sujet.
Je considère la religion dans la famille, et j'y vois aussi un pouvoir qui commande, un sujet qui obéit, et un ministre ou prêtre, moyen intermédiaire entre le pouvoir et le sujet, qui reçoit de l'un pour transmettre à l'autre, soumis au pouvoir, ayant autorité sur le sujet, et pour remplir cette double fonction,
(i) Législation prlynilive. Discours prélifninaire. (2) Inutile d'indiquer que la mère est ce ministre, intermédiaire entre le père, pouvoir, et l'enfant, sujet.
participant de la nature du pouvoir et de celle du sujet.
La famille devient un peuple, et la religion, de domestique qu'elle était, devient publique ou nationale ; et chez le peuple comme dans cette religion publique, c'est-à-dire, dans la société politique ou civile comme dans la société religieuse, je vois toujours des pouvoirs qui commandent, des sujets qui obéissent, et entre eux, sous divers noms, des ministres, moyens ou intermédiaires entre le pouvoir et le sujet, qui reçoivent de l'un pour transmettre à l'autre, soumis au pouvoir et ayant autorité sur le sujet, et j'en conclus que cette hiérarchie de personnes et de fonctions forme la constitution naturelle
de toute société (i).
QUE LE POUVOIR n'eST Qu'uN SERVICE
Le divin Maître réprime les mouvements d'orgueil et le désir de domination qu'avaient fait naître dans quelques-uns de ses disciples la fonction d'enseigner et le pouvoir de guérir qu'il leur avait donnés, et leur révèle le grand secret de leur ministère et de tout ministère. Il leur apprend « que le pouvoir n'est (]u'un service ; que le Fils de l'homme lui-même n'est pas venu pour commander, mais pour servir, et que le plus grand entre eux ne doit être que le serviteur des autres ». [Matih., xx, 28 ; xxill, 11.) Certes, on ne s'étonnera pas que nous cherchions dans l'Evangile des maximes et des leçons applicables à la poli-
( r ) Principe constihttif.
212 BOVALD
tique, si l'on remarque que dans toutes les langues chrétiennes les mots servir et service désignent les plus hautes fonctions politiques, judiciaires et militaires. Cette locution vraie et touchante, inconnue aux langues anciennes, a passé de l'Evangile dans les nôtres ; et le pouvoir le plus élevé de la société, le chef visible de l'Eglise, ne prend que le titre de ser^viteur des serviteurs de Dieu ( i ) .
d'ou procède le pouvoir
Le pouvoir est préexistant à toute société, puisque le pouvoir constitue la société, et qu'une société sans aucun pouvoir, sans aucune loi, ne pourrait jamais se constituer. 11 est donc vrai de dire que le pouvoir est primitivement de Dieu : poiestas ex Deo est, qui en a mis la nécessité dans la nature des êtres, et la règle ou la loi dans leurs rapports. Mais comme il y a une souveraineté de Dieu et une souveraineté de l'homme, il y a un exercice divin ou légitime du pouvoir, et un exercice humain, vicieux et purement légal, selon que les lois que le pouvoir porte comme la volonté du souverain, et qui dirigent l'action sociale, sont justes ou injustes, conformes ou non à l'ordre et aux rapports naturels des êtres dans la société ; car une société sans aucune loi serait une contradiction dans les termes, parce qu'il y aurait impossibilité dans l'idée (2).
(i) Méditations politiques tirées de l' Evangile . (2) Essai analytique, chap. m.
BONALD 2l3
J'entends Y^?ir pouvoir émané delà souveraineté de Dieu et conforme à sa volonté, le pouvoir constitué sur ou par des lois politiques ou religieuses (seules constitutives de l'un ou de l'autre pouvoir), lois qui sont le résultat des rapports naturels entre les êtres dans l'une ou l'autre société, par conséquent l'expression des volontés de l'Etre créateur des êtres, et auteur des rapports naturels qui les conservent. Car la société humaine est naturelle à l'homme, comme la société divine ou religieuse : elle est donc dans la volonté de l'Auteur de toute la nature, et par conséquent il y a en Dieu des volontés politiques, comme il y a des volontés religieuses et même des volontés physiques, parce qu'il y a entre l'homme et l'homme des rapports politiques, comme il y a entre Dieu et l'homme des rapports religieux, comme il y a entre les êtres matériels des rapports physiques.
Laissons cependant l'épithète de divin exclusivement au pouvoir de la société religieuse, puisqu'il est réelleine7it, c'est-à-dire sensiblement Dieu même (car le sensible, comme dit Malebranche, n^ est pas le solide)^ et appelons le pouvoir politique, naturel^ lorsqu'il est constitué ou établi sur les lois naturelles ; car il n'y a d établi que ce qui est conforme à la
nature (i).
Le droit divin de la royauté sur les sujets n'est pas autrement divin que celui d'un père sur ses enfants, d'un maître sur ses domestiques^ de tout chef d'un
(i) Ibid., chap. vi.
pfouvernement ou d'une société sur ses subordonnés ; mais le pouvoir public, le pouvoir sur la grande famille de l'Etat est plus auguste et plus important que le pouvoir d'une famille particulière : les atteintes qu'on lui porte produisent de bien plus grands désordres, et c'est ce qui fait qu'on aplus particulièrement parlé de droit divin en l'appliquant à la royauté. Ce droit divin est le droit naturel (car naturel ou divin sont la même chose), c'est-à-dire le moyen d'ordre établi dans la société pour sa conservation par l'auteur de la nature ; et jamais personne n'a imaginé que ce droit divin soit l'effet d'une révélation particulière ou d'une inspiration surnaturelle (i).