SUR LE RÉGIME REPRÉSENTATIF ET LE GOUVERNEMENT PAR LES ASSEMBLEES
La démocratie est dans un état offensif, parce qu'il est dans sa nature qu'elle cherche à conquérir le pouvoir ; la royauté est dans un état défensif, puisqu'il est dans sa nature qu'elle veuille le défendre.
Il est vrai que la démocratie n'attaque pas toujours directement la royauté ; la loi, par une fiction tant soit peu ultramontaine (2), a déclaré que le roi ne pouvait mal faire, et même que seul il ne devait rien faire. Elle l'a placé dans la constitution de la société à peu prèscomme le déisme place la Divinité dans l'univers, je veux dire, dans une sphère inaccessible aux agitations de ce bas monde, et où les passions ni le soin des affaires humaines ne sauraient troubler son repos.
(i) Pensées.
(2) Ironie rare chez Bonald. Qu'on se garde d'y voir le trait d'un gallican. Sur le gallicanisme, Bonald a déclaré son sentiment dans ses Réjlexions sur le mémoire du comte de Montlosier (1826).
Les rois, dans un gouvernement représentatif, sont placés sur la hauteur loin du combat, et s'ils ont été quelquefois forcés d'en descendre et de s'engager eux-mêmes dans la mêlée, demandez à l'Angleterre et à la France ce qu'ils sont devenus !
Mais la démocratie se dédommage des respects forcés qu'elle prodigue à la royauté, et de l'infaillibilité qu'elle lui attribue, sur les premiers agents de son autorité, les hérauts de ses volontés législatives, les instruments de son action administrative, les ministres, en un mot, chargés de toutes les iniquités, comme ils le sont de toutes les affaires et de toute la responsabilité du succès. Ceux-là sont en quelque sorte hors de la loi commune, assaillis sur tous les points, et obligés de faire face à toutes les attaques. La démocratie, pour les combattre avec plus d'avantage, les isole du roi, dont il leur est même interdit de faire servir le nom à l'appui des propositions faites en son nom ; elle les isole de tous ceux dont ils peuvent employer les services ou rechercher l'amitié^ en les flétrissant du nom de serviles ou de ministériels y injure qui passera de main en main aux défenseurs de tous les ministres, quels qu'ils soient. Ailleurs les gouvernements sont tranquilles et les peuples heureux à moins de frais et sans trop s'occuper de ceux qui les gouvernent ; et l'on dirait que, dans ce seul gouvernement, les ministres, objet d'une censure si âpre et si continuelle, sont plus sujets à faillir, parce qu'ils sont plus surveillés ; ou plus corrompus, parce qu'ils sont plus responsables.
Comment peut-on harceler continuellement les
serviteurs, sans nuire à la considération du maître qui les a choisis ? Comment peut-on prétendre que tout va mal dans l'Etat, sans porter atteinte au respect et à l'affection dus à celui qui en est le chef? C'est là le mystère du g-ouvernement représentatif, tel que l'entendent nos adversaires, c'est même à leurs yeux son chef-d'œuvre, et pour ceux qui ont la foi, il sert merveilleusement à tranquilliser les consciences de l'opposition qui défend la royauté comme d'autres l'attaquent, je veux dire, avec les passions de la démocratie, et quelquefois avec son secours (i).
Le type du g-ouvernement représentatif est en Angleterre. Il y a été formé sans dessein combiné d'avance, par les chances variées des événements, les troubles civils, les guerres étrangères, l'audace et la puissance des barons, la faiblesse ou les violences de quelques souverains, et surtout par la nécessité continuelle où se trouvaient les rois d'Angleterre, perpétuellement en guerre avec la France, l'Ecosse ou l'Irlande, de demander à leurs peuples, pour la soutenir, des subsides qu'ils n'osaient pas toujours imposer d'autorité ; et c'est un des avantages pour les rois, ou des inconvénients pour les peuples, de cette forme de gouvernement, si toutefois il y a avantage pour les rois dans ce qui est inconvénient pour les peuples.
Ce gouvernement mixte n'est proprement ni
( I ) De V opposition dans le s^ouvernement et de la liberté de la presse.
monarchie, ni aristocratie, ni démocratie ; mais il tient de tous les trois. 11 en a eu, en Angleterre, selon les temps, les biens et les maux, et il a successivement passé par toutes les violences du despotisme, toute l'insolence de l'aristocratie, toute la turbulence et les orag-es de la démocratie.
Ce gouvernement composé plaît aux beaux esprits parce qu'il faut beaucoup d'art pour diriger la course de ce char au milieu des précipices dont la route est semée, parce qu'on y parle beaucoup et que l'on y écrit encore davantage. 11 plaît au commerce et à l'industrie, dont il favorise, et quelquefois outre mesure, le développement : il plaît à l'ambition, qui trouve, dans ses fréquentes révolutions d'administration, des chances inespérées de succès. Aussi, lorsque le règne du bel esprit eut commencé en France, et que l'égalité de représentation, et bientôt la supériorité de force et d'influence, eut été donnée, dans l'assemblée constituante, à la partie de la nation exclusivement occupée de commerce et d'industrie, la France, après plusieurs essais tous plus malheureux les uns que les autres, passa du despotisme militaire de Bonaparte sous cette forme de gouvernement qui réalisait bien des projets, calmait beaucoup de crainte, et tranquillisait beaucoup d'intérêts (i).
L'essence du gouvernement représentatif est mys-
(i) Pyincipe consiihtUf, chap. xiv.
térieuse comme celle de la religion ; la foi politique a aussi ses obscurités et ses contradictions apparentes ; et lorsqu'on veut pénétrer la raison de ses dogmes, ou en expliquer le sens, on est malgré soi livré à d'interminables disputes. Bien avant que le roi nous eût donné une Charte, et plus encore après qu'il nous l'a donnée, que n'a-t-on pas dit, que n'a-t-on pas écrit sur le bonheur d'avoir une constitution modelée sur celle de l'Angleterre, et sur la prospérité qu'elle promettait à tous les peuples assez sages pour l'adopter ? Nous ne voulons être ni plus ni moins libres que les Anglais, disait dans une circonstance mémorable un homme fameux ; et cette constitution était une autre terre promise à laquelle on était trop heureux d'arriver, même par quarante ans de combats et de fatigues dans le désert. Notre langue politique changeait avec nos idées ; et il n'y a pas longtemps que dans un procès célèbre, il n'était question que CiiiJtpeachineiit, d'attemder, de bi'il (f indemnité^ et encore aujourd'hui, dans la chambre des pairs, la constitution anglaise est l'objet d'un culte particulier ; l'encens fume toujours aux pieds de cette divinité, et le respect pour cette aïeule vénérable de toutes les constitutions représentatives nées et à naître, a été porté si loin, qu'un membre de cette chambre, connu autrefois par les plus ingénieux badinages, et qui se fait remarquer aujourd'hui par la sévérité un peu amère de ses opinions, a demandé qu'à l'instar de la chambre haute d'Angleterre, les pairs pussent être doublés, et que les membres qui y représentent la nation pussent eux-mêmes
être représentés, et faire des lois par procureur. Si nous pressions les conséquences des principes que nous avons entendu professer à cette tribune ( i ) , dans la discussion présente ou celle qui a précédé, nous serions conduits à d'étranges résultats ; et je crois que deux partisans du g-ouvernement représentatif ne pourraient bientôt, pas plus que les augures de Rome, se rencontrer sans rire.
* * Les révolutions ministérielles seront, je crois,
plus fréquentes en France qu'en Angleterre, à cause de l'inconstance de notre humeur et de la précipitation de nos jugements ; d'ailleurs, nous comprenons
(i) Celte page est extraite d'un discours prononcé à la Chambre des députés, le 24 février 1816. Il est imprimé, dans les « Œuvres politiques » de Bonald, sous ce titre : Opinion sur le projet de loi relatif aux élections . — Bonald, dans sa correspondance, raillait souvent la Charte et le régime qu'elle consacrait. Au cours d'une lettre à J. de Maistre, qui séjournait momentanément à Paris, il le félicitait avec ironie de la « satisfaction » qu'il devait éprouver « de vivre dans un pays assez heureux pour avoir enfin une constitution écrite, un pouvoir divisé en deux Chambres, des Chambres divisées en parti ministériel et en parti d'opposition, et tout l'accessoire de ces divisions constitutionnelles, au milieu desquelles et au moyen desquelles doit s'élever et s'affermir la paix du dedans et du dehors, le retour à la religion, l'affection pour ses maîtres légitimes, la justice, l'ordre et la sécurité publique. » Il ajoutait : « Comment a-t-on pu jusqu'à présent, dans votre patrie, fermer les yeux à de si grands bienfaits ? et comment le peuple piémontais et savoyard a-t-il préféré le bonheur routinier dont il jouissait autrefois, à l'avenir brillant et bruyant que les nouvelles institutions promettent aux Etats qui les adoptent ? » (Lettre du II juillet 1817, publiée dans les Lettres et Opuscîcles de J. de Maistre, tome II, p, 75.)
beaucoup moins bien que les Anglais le gouvernement représentatif ; plus indépendants qu'aucun autre peuple dans les habitudes ordinaires delà vie, et indépendants jusqu'à l'originalité, les Anglais ne portent pas cette indépendance dans les discussions parlementaires ; ils pensent que l'opinion de chacun doit céder à l'opinion de ceux avec qui il combat, et qu'un gouvernement fondé sur des majorités de nombre serait impossible si chacun voulait, sous prétexte d'indépendance d'opinion, se frayer une route particulière. Les destitutions fréquentes qui sont la suite des révolutions ministérielles, font ressembler les gouvernements populaires aux gouvernements despotiques avec lesquels ils ont déjà assez d'autres rapports ; mais, si quelques-uns ont à s'en plaindre, d'autres, en plus grand nombre^ s'en accommodent, et tout se compense. Il n'y a, dans tous ces changements et toutes ces révolutions, de perte que pour la tranquillité publique, chose en général dont on s'occupe fort peu dans ces sortes de gouvernements. Un goitvernement libre ^ dit Montesquieu, est toujoîLvs agité. Quand vons voyez un Etat tranqicille, dit J.-J. Rousseau, soyez assuré que la liberté ny est pas. Ces philosophes ont cru que l'homme et la société étaient faits pour vivre dans le trouble et l'agitation ; et, si telle est leur destinée, les gouvernements représentatifs sont, sans contredit, ceux qui conviennent le mieux à la nature de l'homme et à celle de la société (i).
(i) Principe constitutif, chap. xiv.
Peut-être ne faudrait-il jamais assembler les hommes qu'à l'église ou sous les armes, parce que là, sous les yeux du pouvoir, et réunis pour les plus g-rands devoirs de la société politique et religieuse, loin de se communiquer les uns aux autres leurs vices, ils se donnent mutuellement l'exemple des vertus, et ne font qu'écouter et obéir. Partout ailleurs les hommes assemblés fermentent comme des matières entassées ; et l'on est affligé pour l'humanité de voir qu'une assemblée est presque toujours l'opposé d'une réunion, que les passions se combattent beaucoup plus que les sentiments ne s'accordent, et qu'il y a dans toute assemblée populaire moins de raison à proportion qu'il y a plus d'êtres raisonnables, (i)
(i) Des spectacles relativement ati peuple. — Montesquieu pensait de même des assemblées de savants. A propos de certaine délibération de l'Université de Paris, Rica, des Lettres persanes, écrit : « Il semble, mon cher ***, que les tètes des plus grands hommes s'étrécissent lorsqu'elles sont assemblées ; et que^ là où il y a plus de sages, il y ait aussi moins de sagesse. » (Lettre CIX ) — Commentant l'œuvre de la Constituante, Rivarol écrivait : « Les passions, qui sont les orateurs des grandes assemblées, n'ont pas permis à la raison de se faire entendre. » {Journal politiqtie national, i" série, n" xix.) Rivarol disait encore : « La supposition la plus favorable qu'on puisse faire pour une assemblée est de la comparer à une tète médiocrement bonne ; encore celleci mettra-t-elle plus de suite et de célérité dans ses plans ; et cela parce qu'un homme est l'ouvrage de la nature, et qu'une assemblée est l'ouvrage des hommes. Tous les parlements réunis n'auraient pas fait V Esprit des lois^ et toutes les académies de
Qui aurait jamais pu croire que l'art de se précautionner contre la religion et la royauté, ces deux premiers et plus grands bienfaits de l'auteur de toute société, comme on se précautionne contre un ennemi public, deviendrait un dogme politique et le fondement des modernes constitutions ? C'est l'obscurcissement absolu de la raison humaine ; et, pour la honte éternelle de notre siècle, c'est ce qu'on appelle le progrès des lumières (i).
France ne produiraient pas Athalie. Et voilà sans doute pourquoi on dit de toute assemblée qu'elle est un corps et non un esprit ; et, quand on parle de L'esprit de corps, on entend la plus mauvaise espèce des esprits. » {Ibid.^ n°ii.) Ne voyons pas dans le trait final, où se joue l'homme d'esprit, une contradiction sérieuse du sentiment de Bonald sur l'utilité des corps dans un Etat et les services que rend l'esprit de corps. — On sait quelle satire énorme du gouvernement par les assemblées Aristophane a développée dans certaine scène des Chevaliers, où le charcutier raconte son duel avec Cléon devant le Sénat. Plus loin, le poète met dans la bouche du même personnage ce mot profond sur le peuple, personnifié par un vieillard : « Chez lui, ce vieillard est le plus raisonnable des hommes ; mais, sitôt qu'il siège sur ces bancs de pierre là-bas (à la Pnyx), aussitôt il baye aux corneilles. »
(i) Pensées, — Ici encore, nous trouvons l'auteur du Système de politique positive d'accord avec celui de la Théorie du pottvoir. Nul n'a médit plus vivement qu'Auguste Comte du régime parlementaire. 11 l'abhorre comme un « système de défiance et d'irresponsabilité ». Il accuse la « dispersion parlementaire » de « dissimuler la confusion entre le conseil et le commandement ». (Appel aux cousei^vateurs.)
DES JOURNAUX (l)
Les journaux politiques, genre de littérature qui s'est introduit parmi nous, appartiennent aux lettres et sont nés de l'alliance que, dans leur caducité, les lettres ont contractée avec la politique. Enfants ingrats, ils tueront les lettres, comme les spectacles tueront l'art du théâtre. Et ce serait une raison pour borner le nombre des journaux, plutôt encore dans le véritable intérêt des lettres que dans celui de la politique.
L'utilité des journaux, pour alimenter la curiosité publique, est incontestable. Le gouvernement fait à ce besoin, si c'en est un, de grands sacrifices, mèmesur les frais de transport, et il lui en coûte cher pour nous envoyer de fausses nouvelles et trop souvent des poisons ; mais je ne vois pas, je l'avoue, avec la même évidence, leur nécessité pour la force du gouvernement et la tranquillité des peuples. Si les uns appuient, les autres cherchent à renverser. Ce sont des avocats qui plaident pour et contre, mais devant des juges différents ; car chacun ne lit que les journaux de son opinion, et au lieu de former une opinion publique, ils en forment deux essentiellement opposées l'une à l'autre, par conséquent deux peuples divisés dans un même Etat : car si deux particuliers, quoique divisés d'opinion, peuvent vivre ensemble en bonne intelligence, deux publics ne le peuvent
(i) Sur la presse, son histoire, sa « technique », ses services, ses méfaits, voir le livre récent, riche de documentation et d'idées, publié par M. Georges Foxsegrive : Cotnmenl lire les Journaux ?
pas. Mais cette guerre intestine que les journaux entretiennent est absolument nécessaire à la vie des Etats, suivant les modernes publicistes. C'est une idée nouvelle qui a fait fortune dans notre vieille Europe, qui sur toutes choses a peur d'être tranquille, et qui cherche le bonheur dans l'agitation, après l'avoir si longtemps trouvé dans le repos. Il faut donc laisser le champ libre aux combattants, et se borner à exiger que le combat soit loyal et que les puissances belligérantes n'emploient que des armes innocentes. Tel estl'objet de toutes lesloisrépressives, et particulièrement de celles que nous discutons.
Cependant les journaux sont d'une merveilleuse ressource dans certaines formes de gouvernement, et les Anorlais l'ont bien senti. Leur licence amuse et trompe l'éternelle indocilité du cœur humain, et fait croire aux peuples qu'il? sont libres. L'homme qui le matin lit dans le journal des injures au gouvernement et à ses agents, et des annonces perpétuelles de réformes et de changements dans l'administration, s'applaudit de son indépendance, presque de son courage ; croit que le roi n'est pas son maître, que tout ce qu'il appelle des abus va cesser, et s'en retourne plus satisfait, comme le villageois qui a lu dans son almanach la prédiction pour l'année suivante d'une abondante récolte de blé et de vin. Cette illusion a été jusqu'ici assez innocente dans un pays tranquille depuis longtemps, chez un peuple à peu près nomade, dont la moitié passe la mer tous les ans, et qui ne s'occupe de politique, et peut-être un peu trop de politique étrangère, que sous le rapport de ses intérêts
privés ; mais cette illusion a de grands dangers dans un pays récemment agité, où les factions sont toutes vivantes, et chez un peuple sédentaire, moins occupé d'intérêts privés que de systèmes ou de chimères poli tiques, et dont l'esprit vif et le caractère ardent veulent sur-le-champ changer les espérances en réalités (i).