LA LIBERTÉ DE LA PRESSE
La liberté absolue de la presse est un impôt sur
ceux qui lisent : aussi n'est-il demandé en général
que par ceux qui écrivent (2).
On a toujours raisonné sur la liberté de la presse, dans l'hypothèse qu'écrire et publier ses opinions était un droit naturel.
Ecrire et même parler ne sont pas des facultés natives comme la faculté physique du mouvement, puisqu'on peut vivre sans écrire et même sans parler, et qu'on ne peut vivre sans mouvement.
Ecrire et inèm.(t parler sont des facultés acquises, des facultés apprises de la société de nos seinblables. des facultés sociales, dont nous devons par conséquent compte à la société de qui nous les tenons, et
(i) Opinion sur un amendement à f article 4 du projet de loi concernant les écrits périodiqtt-es. (Séance du 16 février 1822 ) — Auguste Comte est encore plus sévère à la presse que Bonald . Il parle de « la phase honteuse et funeste, caractérisée par le développement connexe du journalisme et du régime parlementaire ». (Appel aux conservateurs.)
(2) Pensées.
que nous devons employer à l'utilité et pour le bonheur de nos semblables : en un mot, les facultés natives ne sont que pour nous, les î?iQ.^A\,^^ sociales sont pour les autres ; les facultés natives sont des besoins ; les facultés sociales sont des arts, et l'on dit l'art de parler, l'art d'écrire, et même, quoique improprement, l'art de penser (i).
Sans doute la faculté de parler et d'écrire est naturelle à l'homme, dans ce sens, qu'en trouvant l'art et l'usage établis dans la société, l'homme a reçu naturellement et même exclusivement la faculté de l'apprendre. Mais le droit de publier ses opinions est un droit politique. En effet, publier ses opinions sur les matières qui tiennent à l'ordre public, c'est exercer un pouvoir sur les esprits, un pouvoir public, puisqu'on ne publie jamais des opinions que pour les faire triompher et soumettre la raison des autres à sa propre raison. Or exercer un pouvoir sur ses semblables, là où il y a des pouvoirs publics établis par la constitution, et qui sont chargés de veiller sur le dépôt des doctrines qui sont le fondement des lois et des mœurs, c'est peut-être une usurpation, si ce n'est une concession, raison pour laquelle le gouvernement en règle l'usage, et en interdit l'abus (2).
Les lettres, et ce mot comprend tout ce qui s'écrit
(i) Sur la liberté de la presse. (Défenseur, mai 1820.)
(2) Opinion contre le projet de loi szir la liberté de la presse. (Séance du 19 décembre 1817.)
et se publie dans le genre moral et politique, les lettres ne fussent-elles pour les marchands de papier et de livres, pour les écrivains eux-mêmes, si l'on veut, qu'une spéculation d'intérêt privé, pour nous, législateurs, elles sont un pouvoir public et politique comme celui des armes ou celui des lois, plus hostile même que le pouvoir des armes, plus redoutable même que le pouvoir des lois; un pouvoir qui s'étend, s'élève et s'affermit à mesure que la société avance et qu'il y a plus d'esprit chez les hommes et plus de lumières ou des lumières plus répandues dans la société ; et tandis qu'au premier âge des nations, l'âge de la force physique, le pouvoir des armes est seul respecté ; qu'au second âge, l'âge des mœurs simples et du bon sens, le pouvoir des lois a plus d'empire ; au dernier âge, à celui où nous sommes parvenus, à l'âge de l'esprit, et du bel esprit, le pouvoir des lettres, armé de l'imprimerie, domine presque seul sur l'affaiblissement des deux autres ; et s'il n'est pas leur plus puissant auxiliaire, il devient leur rival.
Je crois, en les considérant ainsi, faire aux lettres l'honneur qu'elles méritent. Dans des temps et chez des peuples qui n avaient pas de doctrines politiques, et dont les riants mensonges de la mythologie étaient tout l'enseignement moral, l'orateur romain a pu ne voir dans les lettres que le plaisir qu'elles procurent à l'homme, consolation dans ses malheurs, ornement de sa prospérité, doux aliment de ses jeunes ans, charmes de sa vieillesse ; mais pour nous, élevés sous l'empire d'une législation sévère, fondée
sur un livre et perfectionnée par un autre livre, la société ne peut, dans son état moral, être troublée que par des écrits ; les lettres ont pris un plus grand caractère ; elles sont devenues l'appui ou le fléau de la société, et désormais les gouvernements qui croyaient pouvoir se passer de leurs secours doivent au moins les estimer assez pour les craindre.
Ce sont, en effet, les lettres chrétiennes qui, dans les neuf siècles qui se sont écoulés de Charlemagne à Bossuet, ont fait la France ce qu'elle était, et ce sont les lettres soi-disant philosophiques qui, dans bien moins de temps, tant la destruction est rapide ! ont fait l'Europe telle que nous la voyons ; et lorsque nous attribuons tant de pouvoir aux lettres, que faisons-nous autre chose que répéter ce qu'ont dit, pendant un siècle et avec tant d'emphase, des écrivains qui ont pris sur nos destinées une si malheureuse influence ; et ici même les uns s'occuperaient-ils à poser avec tant de peine des bornes à la liberté d'écrire, les autres désireraient-ils pour les lettres une liberté à peu près sans bornes, si tous nous ne les regardions comme un pouvoir et un grand pouvoir ?
Dans ce principe, car c'en est un, et dans ce principe seul est la raison de toutes les lois préventives ou répressives que les gouvernements peuvent porter sur la liberté d'écrire. Si les lettres sont un pouvoir public, la liberté d'écrire ne peut être la pro- ])riété d'aucun particulier ; si elles sont un pouvoir public, les écrivains et les journalistes plus que les autres sont des fonctionnaires ; caria qualité est dans la fonction, et non là où le vulgaire la voit, dans le
j5S bonald
parchemin du brevet ou la broderie du costume (i).