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CHAPITRE VI Famille. — Hiérarchie sociale

ARGUMENT

Bonald, qui souvent combat Montesquieu, lui emprunte cette maxiime : « Pour retirer l'Etat des mains du peuple, il faut commencer par retirer la famille des mains des femmes et des enfants. » Famille, Etat, deux sociétés semblables. Une constitution bonne pour celui-ci s'adapte, toutes proportions réduites, à celle-là, et tout changement entre eux est « réciproque ». Aussi Bonald se plaît-il à les comparer, et fait-il de l'un à l'autre, à tout instant, des transpositions. Le roi est père, comme le père est roi. Le roi est époux aussi, et le peuple révolté est un peuple adultère.

Analogues et mêmes semblables. Etat et famille se soutiennent l'un l'autre. En juin 1820, Bonald publiait un curieux article intitulé : Stir remploi de quelques temps du verbe être. Le point de sécurité d'une société lui paraissait pouvoir s'apprécier « par les différentes manières dont la famille y emploie le verbe être ». Partout où elle dit : Je suis ç^ije serai, c'est une marque de confiance d'où l'on peutaugurer quelque stabilité politique. « Dans une société en révolution, aucune famille ne peut dire : Je suis, et moins encore : Je serai.,. » L'année d'avant, à propos des Considérations de M"^^ de Staël, il avait loué la république romaine, qui, seule entre

toutes, « considéra la famille dans ses institutions ; » à quoi elle dut sa « longue durée » et sa « si grande supériorité ». Ainsi, garantir le foyer, c'est garantir la cité elle-même.

Le foyer durera, s'il est fortement gouverné. C'est grâce au pouvoir absolu du père que la « monarchie domestique » fut si longtemps, à Rome, « le correctif de la démocratie politique ». Il s'agit donc de restituer des armes puissantes au paterfamtltas. Après le droit de vie et de mort, que nos mœurs ne toléreraient pas et que, sans doute, Bonald ne songe pas à rétablir, la meilleure de ces armes lui semble être la liberté du testament. Ici encore, il invoque l'exemple de la grande république, où le chef de maison « réglait sa succession comme il le voulait », et de nouveau il cite Montesquieu : « La loi naturelle ordonne aux pères de nourrir leur enfants, mais elle n'oblige pas de les faire héritiers... » On sait pour quelles raisons, tirées de 1' « exemple des nations prospères », Le Play propose la liberté de tester comme remède souverain à nos maladies sociales ; Le Play, que Sainte- Beuve appelait « un Bonald rajeuni, progressif et scientifique ».

Plus pourtant qu'à l'apologie de cette liberté le nom de Bonald s'attache à l'apologie du droit d'aînesse. C'est du Bonald que Balzac a mis dans la bouche de son duc de Chaulieu (Mémoires de deux jeunes mariées) : en proclamant l'égalité successorale, les Français ont « tué l'esprit de famille ». Par le droit d'aînesse le grand royaliste et « traditionniste » rêvait de « constituer chaque famille comme la société même », chaque famille devenant, en effet, une monarchie héréditaire par ordre de primogéniture. Il vovait dans le code Napoléon le dissolvant de la molécule sociale qu'est la famille parce qu'il y voyait le dissolvant de la propriété.

En effet, observait-il, dans les pars où la loi force les enfants à vendre, pour s'en distribuer le prix, ce qui pourrait leur rappeler leurs pères, il ne subsiste plus de foyer. Il ajoutait : il n'y a même plus de société, « parce qu'à chaque génération la société finit et recommence. » Cette phrase, extraite de ses Pensées , le redit avec force : « Une vente de biens dans les campagnes, c'est l'extrait mortuaire d'une famille. »

Quelque chose pourtant est plus immédiatement mortel au groupe familial que le morcellement des patrimoines : c'est le divorce. Aussi Bonald fut-il le champion déclaré de l'indissolubilité conjugale. On verra, dans les pages qui suivent, par quelles raisons de Tordre religieux ou philosophique il la défendit. Indiquons, en passant, celle qui peut-être porte le mieux la marque du philosophe pour qui le point de vue sociologique est en tout souverain. Par le contrat qui les unit, les époux « ont perdu leur individualité ». Il ne leur reste donc plus, en droit, de volonté particulière à opposer à la volonté sociale. Bref, « le divorce suppose des individus » ; or, « le mariage fait, il n'y en a plus ». Et voici maintenant un argument politique. Bonald signale une relation entre la famille dissoluble par le divorce et l'Etat où le régime démocratique délie les sujets (i) : il y a « entre eux parité et analogie de désordre ».

Des familles constituées dans des Etats constitués, tel est l'ordre. Mais pour que ces familles donnent à l'Etat

(i) Il le choque particulièrement que la femme puisse prendre l'initiative de la rupture ; ce qui ne lui appartenait pas chez les Juifs : « La démocratie politique, qui permet au peuple, partie faible de la société politique, de s'élever contre le pouvoir est la compagne nécessaire de la faculté du divorce, véritable démocratie domestique, qui permet aussi à la partie faible de s'élever contre l 'autorité maritale. »

tout ce qu'il en peut attendre de force et de stabilité, il les faut hiérarchisées.

« Les nobles, dans une monarchie, sont l'action vivante du pouvoir, et comme les prêtres de la royauté. » Bonald a plusieurs fois repris cette définition. Pour la préciser, il compare et distingue noblesse et aristocratie : « L'aristocratie est la participation héréditaire au pouvoir législatif... La noblesse est le service héréditaire du pouvoir exécutif... L'aristocratie partage le pouvoir, la noblesse le sert... » Nous ne saurions, dans cette note, analyser môme succinctement, ses vues historiques et philosophiques sur le rôle de notre patriciat français. Aussi bien traite-t-il surtout de la nécessité de cet élément d'équilibre qu'est, dans un Etat, une classe de « familles sociales » (i) ; de sa nécessité et aussi de son recrutement. Car Bonald ne conçoit pas la noblesse fermée. Il la veut ouverte à ceux qui se signalent « par des services éclatants, dans quelque genre que ce soit. » Encore n'estime-t-il point que cela suffise. Il demande qu'on y puisse pénétrer « par des voies moins difficiles et plus accessibles au grand nombre». La société, en effet, ne doit pas compter, pour sa conservation, sur les hommes ni sur les occasions extraordinaires. Mais elle est bien servie par ceux qui remplissent au mieux l'obligation du travail et elle doit les récompenser. Or, qu'est-ce qui les désigne ? l'état de leur fortune. vSauf exception, celui qui s'enrichit est « celui qui travaille le plus et le mieux, qui remplit le plus parfaitement ses devoirs naturels ». Excellente « caution de son aptitude à remplir les devoirs politiques ». Il mérite d'être, distingué, et sa famille d'être anoblie. D'où « nécessité de l'anoblissement par charges ».

(i) A cause de leur office éminemment social, il donne ce nom aux familles nobles.

Bonald admet donc une ascension des familles par le travail et la richesse. Mais il veut cette ascension « lente et successive », de même, que « toutes les opérations de la nature ». Rien de redoutable pour la société comme les promotions subites qui élèvent un homme des derniers rangs et, selon le terme de Saint-Simon, le bombardent aux plus hauts postes. Le vertige le saisira. On résiste rarement à cette « intempérance de fortune ». Bonald défend qu'on brûle les étapes. A cette métaphore M. Paul Bourget a emprunté le titre de l'émouvant récit où il nous propose le spectacle des désastres causés par ce qu'il appelle les « lois d'orgueil ». Contemptrices des principes élémentaires de l'équilibre social, ces lois favorisent la poussée démocratique ; elles incitent individus et familles à l'escalade périlleuse, au lieu de soutenir leur progressif avancement.

Ce chapitre, le dernier du recueil, finira bien par les pages les plus significatives de Bonald sur un sujet qui lui tenait si fort à cœur. On aperçoit, sans que nous insistions, le lien de son opinion sur ce point particulier avec sa pensée générale. L'intérêt social est son premier objet ; il y fait tout confluer. Et sa conception des lois qui le garantissent a l'unité d'un organisme dont toutes les parties sont solidaires. Il a dit de l'ordre : « Cette première source de toutes les beautés, même littéraires. » vSource de beauté pour une vie comme pour un ouvrage. On a vu par la belle étude qui ouvre ce volume quelle ligne droite et une pourrait figurer la vie de Bonald. Elle figurerait en même temps son œuvre, si étroitement liée à sa vie. Je ne sais à quelle page ô^ Outre-mer, à propos d'un haut prélat américain, M. Bourget cite le mot de vSénèque : « Si vous avez rencontré un homme un, vous avez rencontré une grande chose. » Cette « grande chose », Bonald nous en

offre le spectacle. Gagné ou non aux théories du sociologue, on admirera la tenue de cet esprit si loyal et si fort, ouvrier d'une architecture d'idées immense et harmonique, sans une disparate, fût-ce d'un modillon.

SOLIDARITÉ DE l'ÉTAT ET DE LA FAMILLE (l)

Tout système de constitution pour la société politique, qu'on ne peut pas appliquer à la société domestique en en réduisant les proportions à sa mesure, est faux et contre nature. C'est la pierre de touche

des constitutions (2),

Je crois qu'on peut juger avec certitude de l'état intérieur d'une société par les différentes manières dont la famille y emploie le verbe être.

Partout où la famille peut dire avec confiance : Je suis ç^tje serai, il y a sécurité de profession pour le présent, garantie de propriété, et même espoir fondé d'avancement et de progrès pour l'avenir ; et c'est tout ce que les hommes peuvent demander de la société, et tout ce (jue Dieu même leur a donné pour leur bonheur temporel.

Mais dans une société en révolution, aucune famille ne peut dire \ Jesiu's, et moins encore \ Je serai ; il

(i) Cette solidarité a été figurée par Balzac avec énergie. Il met dans la bouche de son duc de Chaulieu cette phrase : « En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille » {^Mémoires de deux jeunes 7nariées.)

(2) Pensées,

n'y a plus ni présent assuré, ni avenir garanti, ni possession tranquille, ni propriété inviolable, ni espérances fondées, et les temps du verbe changent comme les temps de la société.

Alors beaucoup de familles disent : J'ai été ; mot douloureux, mot cruel...

Pourtant les regrets de ce qu'on a perdu sont finis et déterminés comme leur objet. L'imagination n'y ajoute rien et en ôterait plutôt. Tel homme qui a perdu cent mille livres de rente s'estimerait heureux d'en avoir recouvré vingt-cinq ; et en général, sauf quelques exceptions, tout le monde est assez raisonnable sur ce point, et finit par s'arranger dans sa position, où se trouve, du moins pour ceux qui se rappellent la cause de ce sacrifice, cette paix A\x cœur qtn surpasse tout sentiment. {Philip.^ IV, 7.)

Mais dans une société en révolution, si bien des gens peuvent dire : yW <//(?, en France, par un concours extraordinaire de circonstances, comme tout ce qui s'y passe est une succession rapide de révolutions, beaucoup, au lieu dupasse \ J'ai été, emploient le futur conditionnel : J^ aurais été, mot terrible, source intarissable de désespoir pour l'homme, et de troubles pour la société.

Malheur donc à la société où les uns peuvent dire : J'ai été ^ et les autres : J'aurais été^ et où personne ne peut dire : Je suis o\xJe serai/ S'il y a dans ce monde un Etat qui ressemble à l'enfer, c'est à coup sûr celui-là (i).

(i) Sur remploi de qzielqnes tonps du verbe être.

Les républiques, et particulièrement celle d'Angleterre, ne comptent que des individus ; la monarchie française ne voyait que des familles (i) ; et il en résultait, là, plus de mouvement ou d'agitation, ici; plus de repos et de stabilité. La république romaine, seule entre toutes les républiques, considérait aussi la famille dans ses institutions politiques, et c'est ce qui lui a donné une si longue durée et une si grande supériorité sur tous les autres peuples (2).

(i) Balzac, dans Ursule Mirouef, a. reproché à la Révolution d'avoir détruit la famille et laissé subsister seulement des individus. — Comte posa comme « l'axiome élémentaire de la sociologie statique », que « la société se compose de familles et non d'individus ». Le Play, lui aussi, dénie à l'individu la qualité d' « unité sociale ». A Le Play rattachons Gabriel Tarde qui s'autorise, sur ce point, des travaux de ce grand « histologiste social». Tarde fait de la famille la « cellule sociale », le « berceau de l'imitation », à laquelle il réduit tout en sociologie. 11 repousse certaine théorie qui voudrait voir le groupe social, élémentaire dans « la horde, rassemblée n'importe comment et restée unie on ne sait comment ni pourquoi ». Pour lui, « le lien physiologique, qui constituait le fondement principal des petites sociétés domestiques de jadis, puis des tribus, puis des cités antiques, est encore le fondement essentiel des grandes sociétés nationales d'aujourd'hui. » {^Etudes de psychologie sociale, « Les deux éléments de la sociologie, » p. 80-90.)

(1) Observ. sur l'oiivr. de M"" de Staël. — Bonald exprime souvent son admiration pour les Romains. Il loue surtout ce qu'il appelle la partie monarchique de leur constitution, c'est-à-dire leur Sénat, avec son esprit de suite, son traditionalisme. Il les met bien au-dessus des Grecs, particulièrement des Athéniens, en. qui il ne voit que des artistes, il écrirait volontiers des amuseurs,

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