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DIVORCE ET POLYGAMIE

« Le divorce » n'est au fond qu'une polygamie économique, puisqu'il permet la pluralité en permettant la séparation (2).

(i) Théorie du pouvoir, part. 11^ livre V, chap. vu.

(2) Théorie du pouvoir, part. I, livre I, chap. m. — Sur la supériorité du mariage indissoluble, nous lisons une belle page dans le nouveau volume posthume de Renan, Mélanges religieux et historiques : « La famille serait-elle en danger quand nous voyons la plus sainte des institutions sociales, le mariage, se perfectionner peu à peu dans la conscience de l'humanité ; quand nous voyons la femme monter du rang d'esclave ou de chose achetée à la

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LE DROIT d'AIXESSE GARANT DE LA DUREE DES FAMILLES

Partout où le droit de primogéniture, respecté dans les temps les plus anciens et des peuples les plus sages, a été aboli, il a fallu y revenir d'une manière ou d'une autre, puisqu'iln'y a- pas de famille propriétaire de terres qui puisse subsister avec l'égalité absolue de partage qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, détruit tout établissement agricole et ne produit à la fin qu'une égalité de misère (i).

« Je me sens fort, » dit Montesquieu, « quand j'ai pour moi les Romains. Eh bien ! ces Romains si grands en république, si forts en aristocratie, nos maîtres en législation, accordèrent un pouvoir immense au père de famille. » Et qu'avait besoin la loi des Douze Tables, ou toute autre loi, d'instituer formellement le droit d'aînesse, pour conserver le bien dans les familles, lorsqu'elles établissaient le

dignité de compag'ne, partageant avec son époux les mêmes droits et les mêmes devoirs ; quand nous voyons la dissolubilité du mariage inspirer une répugnance de plus en plus invincible aux peuples civilisés, et le jour approche où, sous l'influence d'une moralité plus élevée, la conscience publique se montrera sévère pour le renouvellement d'un serment qui devrait être éternel. » (Article paru dans le Journal général de l'htstr. publ.^ le 7 mai i85i.)

(i) Pensées.

pouvoir bien autrement conservateur du père de famille, en lui donnant une autorité absolue sur ses enfants, autorité respectée après sa mort comme de son vivant ; monarchie domestique qui fut, pendant les plus beaux siècles de la république, le correctif de la démocratie politique ; et lorsqu'elle eut été détruite par la démocratie et les désordres qu'elle avait introduits dans les familles comme dans l'Etat, Auguste essaya de la rétablir et institua le droit d'aînesse dans les familles, en même temps qu'il établissait la monarchie dans l'Etat...

Certes, quand le père de famille avait droit de vie et de mort sur ses enfants, croit-on qu'il n'eût pas le pouvoir de régler sa succession comme il le voulait, et de pourvoir ainsi à la perpétuité de sa famille ? Mais, quand on cite Montesquieu, il faut le citer en entier, et opposer son autorité à toutes ces lois prétendues naturelles sur l'égalité des partages. « La loi naturelle, » dit-il, « ordonne aux pères de nourrir leurs enfants ; mais elle n'oblige pas de les faire héritiers : et le partage des biens, les lois sur ce partage, la succession après la mort de celui qui a eu ce partage, tout cela ne peut avoir été réglé que par la société, et, par conséquent, par des lois politiques ou civiles (i). »

Une loi civile très sociale, parce qu'elle est très monarchique ; très monarchique, parce qu'elle est

(i) De la fainilL' et du droit d'aînesse.

une conséquence directe de la loi politique de l'hérédité des professions, comme cette loi politique est elle-même une conséquence nécessaire de la loi fondamentale des distinctions sociales, est la loi qui établit l'inégalité des partages entre les enfants d'un même père, et qui, constituant chaque famille comme la société même, y établit en quelque sorte la royauté par le droit d'aînesse, et l'indivisibilité et presque l'inaliénabilité du patrimoine par la nécessité de convenance où sont les frères de prendre en argent leur portion légitimaire, et de laisser dans la maison paternelle l'intégrité des possessions.

On n'est pas digne de gouverner les hommes, lorsqu'on ne sent pas l'influence d'une loi pareille sur les habitudes d'un peuple, c'est-à-dire, sur ses vertus. Cette maison a été la demeure de mes pères, elle sera le berceau de mes descendants. Là, j'ai vu la vieillesse sourire à mes premiers travaux, et je verrai moi-même l'enfance essayer ses forces naissantes. Ces champs ont été cultivés par mes pères, je les cultive moi-même pour mes enfants. Des souvenirs aussi chers, des sentiments aussi doux se lient au goût le plus puissant sur le cœur de l'homme, le goût de la propriété, et font le bonheur de l'homme en assurant le repos de la société ; je dis plus, elles assurent sa perpétuité. Les familles sont beaucoup plus nombreuses là où le nombre des enfants, quel qu'il soit, laisse dans la famille une partie des biens suffisants à sa conservation.

Dans les pays où, par l'égalité des partages, la loi force les enfants de vendre tout ce qui pourrait leur

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rappeler leurs pères, il n'y a jamais de famille ; je dirai plus, il n'y a jamais de société, parce qu'à chaque génération la société finit et recommence (i). Les novateurs, avec leurs lois faites pour le moment qui suit, pour l'homme qui passe, hachent iitenii la société. Il me semble voir un enfant qui a coupé un serpent en plusieurs parties ; il s'applaudit de les voir sautiller, s'agiter en tout sens : il croit voir plus de vie oit il voit plus de iitouvement : mais bientôt ce reste d^esprits animaux, que chaque partie tenait du corps dont elle avait été détachée, s'exhale : tout meurt ; et l'enfant étonné ne voit sur le sable que des morceaux infects et inanimés.

On me dira qu'en appelant l'aîné à la propriété, j'en exclus tous ses frères : j'aurais trop à répondre ; je me contenterai de dire que le gouvernement nç doit considérer l'homme que dans les familles, comme la constitution ne considère les familles que dans les professions. Ainsi, quandl'administration, enFrance, s'applaudissait de voiries droits de contrôle augmenter par la fréquence des mutations de propriété, elle se réjouissait de voir de nouvelles familles s'élever sur les débris des anciennes : ce qui est un mal, même lorsque la nature le fait, et un grand mal, lorsque

(i) « Le pouvoir de perpétuer nos propriétés dans nos familles est une des circonstances les plus intéressantes et les plus importantes qui soient attachées à la propriété, et celle qui contribue le plus à la perpétuité de la société elle-même ; elle fait tourner nos vices au profit de nos vertus : par ce moyen l'on peut enter la générosité sur l'avarice. » (Ed. Burke, Réflexions sur la Révolution de France.)

l'administration y coopère par des impôts excessifs, par l'introduction d'une nouvelle espèce de propriété qui ne manque pas d'inspirer le dégoût des propriétés foncières, par la facilité que l'on trouve à faire des fortunes rapides, etc. Peu d'années avant la révolution, on vit à la fois, chez les notaires de Paris, neuf mille terres en vente. C'était, pour un Etat, un symptôme de mort prochaine (i).

Il faudrait n'avoir aucune notion des choses de ce monde, du vif attachement qu'inspire à l'homme la propriété qu'il cultive et qui le nourrit et des habitudes qu'elle fait naître, pour croire que le père de famille met plus d'intérêt à donner quelque chose de plus à ses puînés, qu'à conserver dans sa maison et transmettre à ses descendants les propriétés qu'il a reçues de ses pères, et qu'il a passé sa vie à cultiver, à améliorer, à embellir. Ce n'est pas sans un profond sentiment de douleur et d'amertume qu'il prévoit que l'égalité des partages va, dès qu'il ne sera plus, dis-

(i) Théorie du pouvoir, part. ï, liv. XII, chap. xi. — C'est à Le Play qu'il faut renvoyerici, et nonà telle page ou à telchapitre, mais à la Réforme sociale, à l' Orga7tisation de la famille, à l' Organisation du iraviil. . . à toute son œuvre. Il voyait, pour notre pays, clans la liberté testamentaire, le moyen de régénération le plus puissant par la reconstitution de la famille sur le type de la « famillesouche ». — M. Paul B'iurget s'est, lui aussi, déclaré pour cette réforme. Il lui a paru que la durée de la famille « a pour condition le droit d'aînesse, tout au moins la liberté de tester, et l'inégalité en apparence la plus injuste: celle de l'héritage. » {Outre Mer, 1. I, p. 53.)

siper son ouvrage et faire passer ses biens en mains étrangères, peut-être en celles d'un voisin jaloux, peut-être d'un ennemi : il se dit à lui-même, comme le berger de Virgile {^Bacolic, Eglog. i, vers. 72) :

Barbarus has segetes !

et le

. . veteres migrate coloni.

{Ibid., Eglog. 9, vers. 4.)

lui revient souvent à la pensée. Un riche cultivateur, que l'auteur de cet écrit félicitait sur le bon état de ses belles propriétés, lui répondit avec un accent de douleur difficile à rendre : «11 est vrai, elle est belle et bien cultivée, ma propriété ; mes pères depuis plusieurs siècles, et moi depuis cinquante ans, nous avons travaillé à l'étendre, à l'améliorer, à l'embellir ; mais vous voyez ma nombreuse famille, et avec leurs lois sur le partage, mes enfants seront un jour valets, là où ils sont maîtres. » Mais le père a un intérêt plus puissant encore que celui de ses affections et de ses habitudes, surtout lespetits propriétaires, si communs en France, et qui sont quelque chose dans l'Etat, quoiqu'ils ne soient ni électeurs ni éligibles.

Si le père de famille, dans une petite exploitation agricole, doit partager également son bien entre tous ses enfants, aucun n'a intérêt à rester auprès de ses parents pour travailler gratuitement à améliorer un bien dont les frères, à la mort dupère, retireront autant que lui. Les enfants, à mesure qu'ils sont en âge de travailler, quittent donc la maison paternelle pour aller chercher de forts salaires dans d'autres exploitations agricoles ou dans les établissements d'industrie.

Les parents cependant avancent en âge, et bientôt la vieillesse ou les infirmités ne leur permettent plus de cultiver leur bien. Ils le vendent pièce àpièce àmesure de leurs besoins, ou le laissent dépérir ; et dès qu'ils ne sont plus, les enfants viennent partager ce qui reste, maudissent quelquefois leur père de ce qu'il a ébréché leur patrimoine, ou trop souvent plaident entre eux pour ce partage ; et les cœurs restent encore plus divisés que les propriétés ne sont morcelées.

La quotité disponible du quart ne remédie pas entièrement à ce malheur ; parce que celui des frères, et plus souvent l'aîné, qui, pnr vanité ou tout autre motif, veut garderies bâtiments de l'exploitation, n'acquiert qu'une valeur improductive aux dépens de propriétés plus utiles, une propriété d'un entretien ruineux, et même inutile en partie, parce que les bâtiments, ordinairement contigus et indivisibles, avaient été construits pour une exploitation plus considérable que celle qui reste après le partage. Ces bâtiments ne tardent pas à tomber en ruines, le sol se couvre de masures, les frères vendent leur portion à des voisins, et la famille périt sans retour.

Et la mère, si elle survit à son époux, la mère, seule autorité que reconnaisse l'enfance et que respecte encore la jeunesse, que deviendra-t-elle? Veuve de son mari, veuve de ses enfants qui, sans point de ralliement, s'en vont chacun de leur côté, elle voit vendre la couche nuptiale, le berceau où elle avait allaité ses enfants, la maison pour laquelle elle avait quitté la maison paternelle et où elle avait cru finir ses jours ; elle reste isolée, sans considération et sans

dignité, abandonnée à la fois et de sa famille à qui elle avait donné le jour, et de celle où elle l'avait reçu.

Et les puînés ont-ils à se féliciter, autant qu'on le croit, de l'égalité des partages ? Sans doute dans quelques familles opulentes et peu nombreuses, les premières parts sont plus fortes ; mais chaque enfant veut faire une famille ; et ce bien, divisé d'abord en petit nombre, se divise de nouveau entre un plus grand et tôt ou tard ce morcellement croît en raison géométrique. Chez les petits propriétaires, ce mal se fait sentir à la première génération ; chacun cependant reste attaché à sa petite fraction de propriété, se tourmente et s'exténue lui-même pour en tirer une chétive subsistance qu'il aurait gagnée avec moins de peine et plus de profit dans une autre profession ; il meurt jeune, ou ne pouvant vivre lui et ses enfants de sa propriété, il ravage celle de ses voisins. Il faut habiter un pays où tout le monde est propriétaire pour se faire une idée juste des inconvénients et du malheur du morcellement infini des biens territoriaux.

L'égalité des partages porte un coup mortel à la propriété. Quel intérêt peut mettre le propriétaire à l'acquisition et à l'amélioration d'une propriété qui lui donne tant d'embarras pendant sa vie, et qui doit, à sa mort, disparaître en fractions imperceptibles, et aller grossir le patrimoine d'une famille étrangère ? Comment oserait-il se livrer à des spéculations d'à-

mélioration qu'il peut ne pas achever et que personne après lui ne continuera ? Qui avancera les fonds nécessaires, au risque de se voir ballotté entre de nombreux héritiers ? Les enfants ne diront plus comme leur père lui-même a dit : « Ce sont les arbres que mon père a plantés, les champs qu'il a défrichés, la fontaine qu'il a creusée ; » il ne restera plus de monument de l'intellig-ence et des labeurs de leur père ; ces souvenirs si touchants qui font naître et qui inspirent le désir d'en laisser de semblables à ses enfants, s'effacent entièrement, et des enfants ne savent plus où a été leur berceau, ni où repose la cendre de leurs pères.

Le droit d'aînesse, dans la société domestique, a les mêmes effets que l'hérédité par ordre de primogéniture dans la société politique ; et si la monarchie du père de famille arrêta si longtemps la république romaine sur les bords du précipice où l'entraînait la démocratie, et fut avec la religion l'ancre qui retint ce vaisseau pendant la tempête, quelle force de stabilité et de conservation ne donnera-t-elle pas à l'Etat monarchique, lorsque le pouvoir domestique et le pouvoir public, le pouvoir des mœurs et celui des lois, constitués l'un comme l'autre, se prêteront

un mutuel appui (i) ?

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