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de Malte. » Il fit part également de la prise de Malte aux consuls à Tunis, à Tripoli et à Alger en leur disant d'en aviser les beys et de « leur laisser entrevoir que la puissance qui a pris Malte en trois ou quatre jours serait dans le cas de les punir, s'ils s'écartaient un moment des égards qu'ils doivent à la République. »
Enfin avant de quitter Malte, Bonaparte chercha à s'assurer un point d'appui en Albanie et dans l'Épire. A cet effet, il envoya son aide de camp, Lavallette avec une lettre pour le fameux Ali, pacha de Janina, qui jusqu'alors avait montré des dispositions favorables envers la République Française :
Quartier général, Malte, 29 prairial an YI (17 juin 1798).
Mon très respectable ami, après vous avoir offert les vœux que je fais pour votre prospérité et la conservation de vos jours, j'ai l'honneur de vous informer que depuis longtemps je connais l'attachement que vous avez pour la République Française ; ce qui me faisait désirer de trouver le moyen de vous donner des preuves de l'estime que je vous porte.
L'occasion me paraissant favorable, je me suis empressé de vous écrire cette lettre amicale, et j'ai chargé un de mes aides de camp de vous la porter pour vous la remettre en mains propres. Je l'ai chargé aussi de vous faire certaines ouvertures de ma part, et, comme il ne sait point votre langue, veuillez bien faire choix d'un interprète fidèle et sûr pour les conversations qu'il aura avec vous. Je vous prie d'ajouter foi à tout ce qu'il vous dira de ma part, et do me le renvoyer promptement avec une réponse écrite en turc, de votre propre main. Veuillez bien agréer mes vœux et les assurances démon sincère dévouement (1).
(l) Correspondance de Napoléon I", pièce 2684, et Instructions au citoyen Lavallette, pièce 2683.
Malheureusement le pacha était alors hors de son gouvernement, occupé à combattre Passawan- Oglou. 11 avait joint les Turcs au camp sous Wîddin, avec un contingent de quinze mille hommes, et il commandait de ce côté, toutes les forces de la Porte Ottomane. Cette absence d'Ali contraria les projets de Bonaparte; les négociations ne purent être entamées, et tout se réduisit à quelques lettres sans résultat.
L'Ordre avait un vaisseau de guerre de soixantequatre sur la rade, et un sur le chantier. L'amiral français prit, pour augmenter les bâtiments légers de la flotte, deux demi-galères et deux chebecs. Il fit embarquer îi bord de ses vaisseaux les matelots qui étaient au service de l'Ordre. Huit cents Turcs, qui étaient esclaves au bagne, furent habillés et répartis entre les vaisseaux de ligne. Une légion des bataillons dit maltais suivit l'armée ; elle fut formée par les soldats qui étaient au service de l'Ordre. Les grenadiers de la garde du Grand ^laitre furent embarqués aussi. Des habitants parlant arabe s'attachèrent aux généraux et aux administrations.
II y avait dans la place douze cents pièces de canon, quarante mille fusils, un million de poudre. L'artillerie fit embarquer, de ces objets, tout ce qu'elle jugea lui être nécessaire pour compléter et augmenter son matériel. L'escadre fît son eau et SCS vivres. Les mairasins de l)lé étaient très consi-
durables; il y en avait pour nourrir la ville pendant trois ans.
'Tl",
Le Grand Maître partit le 17 pour Trieste. Quant aux chevaliers, les uns furent autorisés à rester k Malte en raison de leur attachement h la France ; les autres rentrèrent dans leurs pays ou accompagnèrent le Grand Maître, et trente-quatre sollicitèrent l'honneur de servir sous les drapeaux de la République Française. Tl furent embarqués comme volontaires à la suite de l'armée (1).
Le général Baraguey d'Hilliers, pour des raisons de santé, demanda à retourner en France. Il s'embarqua sur la frégate la Sensible (capitaine Bourde) et fut chargé par le général en chef d'apporter au Directoire (2) le grand drapeau de l'Ordre de Malte, les drapeaux du régiment de Malte et des Gardes du Grand Maître ; le drapeau pris par le chef de brigade Marmont, une pièce de quatre qui, par son travail méritait d'être conservée ; le modèle en argent de la première galère qu'avait eue l'Ordre de Rhodes ; un surtout de table venant de Chine, très bien travaillé et qui servait au Grand Maître dans les grandes cciémonies (3).
(( Le général Vaubois prit le commandement de Tîle avec trois mille hommes environ, neuf cents de la 7® légère ; cinq cent dix-huit de la G*' demibrîgade de ligne ; deux cent quatre-vingt-cinq d<'
(1) Archives du Dépôt t!c l.i (iiiorrc. — L'slo des cliovaliers d'aprôs un ordre de Bonaparte au 15 iuin 1798. D'autres rh<;valiers, dont les noms ne figurent pas sur cette liste, partirent égalenu'nt eu Egypte et y remplirent des fonctions.
12; Ordre à Berthier du 10 juin et lotir»- ui Directoire du 18 juin.
i3) La frégate qui ramenait le général lia rapjuey d'Hilliers fut prise parles Anglais le 26 juin 1798, mjilgré une intrépide défense à laquelle prit une bonne part le général.
la 41® ; six cent cinquante de la 80^ ; sept cents de la 19^ (deuxième bataillon) et cinq compagnies d'artillerie ; il en fallait huit mille pour la défendre. Le général Berthier donna des ordres pour que six mille hommes des dépôts de Farmée qui étaient à Toulon s'y rendissent ; que mille hommes y fussent envoyés de Corse, quinze cents de Cività- Vecchia, quinze cents de Gênes. Pour compléter les vivres, il manquait des viandes salées et des médicaments ; il le fit connaître à l'administration de la marine. Le général en chef fit sentir au Directoire la nécessité de faire passer à la Valette les renforts et les approvisionnements qui manquaient, afin d'assurer le service de cette place importante : huit mille hommes pouvaient se maintenir maîtres de l'ile, et se trouveraient alors en positipn de recevoir des rafraîchissements ; mais, selon sa coutume, le Directoire ne pourvut a rien. Vaubois fut abandonné à ses propres forces (1) ».
L'armée d'Orient s'affaiblissait de trois mille hommes, mais elle se renforça de deux mille hommes de la légion maltaise.
Le vaisseau amiral donna le signe du départ le 19 juin, juste un mois après avoir quitté la rade de Toulon. La prise de Malte ne retarda la marche de l'armée que de dix jours.
(DOKiivrcs do Napoléon. Corruspondancc de Napoléon. Lettres an Directoire .
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La flotte prend sa direction sur Candie. — Occupations de Bonaparte sur V Orient, — Nouvelles de la flotte anglaise. — Proclamation à l'armée faisant connaître le but de l'expédition (22 juin). — La flotte arrive en vue d'Alexandrie (!«' juillet). — Ordres pour le débarquement. — Bonaparte découvre la colonne de Pompée. — Assaut et prise d'Alexandrie (2 juillet). — Proclamation au peuple de l'Egypte. — Renvoi des esclaves turcs dans leur patrie. — Les Arabes-Bédouins. — Bonaparte organise tous les services à Alexandrie. — Ordre du jour pour faire respecter la religion, les personnes et les propriétés. — Création d'un divan. Travaux de défense. — L'escadre mouille à Aboukir. — Instructions à Kleber, nommé commandant d'Alexandrie (7 juillet).
La flotte française, en quittant les parages de Malte, poussée par un vent frais du nord-ouest, continua sa route directement a Test dans la grande mer qui sépare l'île de Malte de celle de Candie. Il fut connu qu'on se dirigeait d'abord sur Candie. Les opinions se partagèrent sur la destination ultérieure. Allait-on relever Athènes ou Sparte ? Le drapeau tricolore allait-il flotter sur le sérail ou sur les Pyramides et les ruines de l'antique Thèbes? Ou allait-on d'Alger se diriger sur l'Inde ? Ces incertitudes entretinrent celles de Nelson.
<c A bord de rOrient, le général Bonaparte se plaisait à causer fréquemment avec Monge et BerthoUet; ces entretiens roulaient le plus habituelle-
ment sur la chimie, sur les mathématiques et la religion. Le général Caffarelli, dont la conversai;ion nourrie de faits, était en même temps vive, spirituelle et gaie, était un de ceux avec lesquels il s'entretenait le plus volontiers. Quelquefois Bonaparte causait avec l'amiral Brueys ; c'était presque toujours pour s'instruire des différentes manœuvres, et rien n'étonnait plus l'amiral que la sagacité de ses questions. Souvent aussi, il s'entretenait pendant des heures entières avec les capitaines des bâtiments que l'on hélait. Jamais il ne manquait de leur demander d'où ils venaient ; quel était le lieu de leur destination ; quelles rencontres ils avaient faites ; quelles mers ils avaient parcourues. Sa curiosité satisfaite, il les laissait continuer leur route, après avoir exigé d'eux la promesse de ne rien dire de la rencontre qu'ils avaient faite de l'escadre française. La politique de la France Toecupait fréquemment, et surtout il se plaisait à reporter ses regards sur l'éclat de ses dernières campagnes, cherchant à lire dans ses triomphes passés le présage heureux de ses triomphes futurs. L'Orient présentait presque l'image d'une ville dont les femmes auraient été exclues, et cette ville (lottante était alors peuplée de deux mille habitants, parmi lesquels se trouvait un grand nombre d'hommes distingués ; aussi, chaque jour, le général invitait-il phisieurs personnes à dîner avec lui, sans compter Brueys, Berthier, les chefs de brigade et sa maison ordinaire (1). »
■ Il M«''iiioin*s (le HoiirritMjnc.
Après sept jours d'une navigation fort douce, escadre arriva devant Candie. Le lendemain, la régate qui avait été détachée sur Naples rejoignit * Orient et apporta la nouvelle que Nelson, avec treize vaisseaux de soixante-quatorze, avait paru devant cette capitale le 20 juin, d'où il s'était dirigé sur Malte. A ces nouvelles, le général Bonaparte ordonna de naviguer de manière à attaquer l'Afrique à trente lieues à l'ouest, vers le cap Deris (El-Herf), au vent d'Alexandrie, afin de ne se présenter devant ce port qu'après avoir reçu les rapports de ce qui s'y passait. Le but de l'expédition n'était déjà plus un secret pour personne. Alors^ que l'on interrogeait encore l'horizon et que la terre n'apparaissait pas encore, le général Bonaparte avait fait distribuer à bord de tous les bâtiments la proclamation suivante :
Proclamation à V armée de terre (1).
Quartier général à bord de V Orient y 4 messidor an VI (22 juin 1798).
Bonaparte, membre de l'Institut national, général en chef de l'armée d'Egypte.
Soldats !
Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde son incalculables.
Vous porterez à l'Angleterre le coup le plus sûr et le plus sensible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort.
(l) Cette proclamation, rédigée et imprimée à bord de l'Orient, le 4 messidor (22 juin) n'a été mise à Tordre de Tarmée que lo 10 messidor (2)^ juin), avant«veille du débarquement à Alexandrie.
Nous ferons quelques marcheA fatigantes ; nous liyreront plusieurs combats ; nous réussirons dans toutes nos entreprises ; les destins sont pour nous.
Les beys mameluks qui favorisent exclusivement le commerce anglais, qui ont couvert d'avanies nos négociants et tyrannisent les malheureux habitants du Nil, quelques jours après notre arrivée n'existeront plus.
Les peuples avec lesquels nous allons vivre sontmahomé* tans ; leur premier article de foi est celui-ci :
€ Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. > Ne les contredisez pas ; agissez avec eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens ; ayez des égards pour leurs muftis et leurs imams, comme vous en avez eu pour les rabbins et les évêques.
Ayez pour les cérémonies que prescrit VAlcoran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus-Christ.
Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l'Europe : il faut vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels nous allons traitent les femmes différemment que nous ,* mais, dans tous les pays, celui qui viole est un monstre.
Le pillage n'enrichit qu'un petit nombre d'hommes; il nous déshonore, il détruit nos ressources, il nous rend ennemis des peuples qu'il est de notre intérêt d'avoir pour amis.
La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons à chaque pas des souvenirs dignes d'exciter l'émulation des Français.
C'était la première fois que Bonaparte, parlant officiellement de l'Egypte, prenait le titre de général en chef de Tarmée qui allait la conquérir; et pour faire entrevoir que cette invasion avait un caractère non seulement pacifique, mais sérieux; pour indiquer que, dans sa marche, l'étude du pays, la sainte cause de la civilisation le préoccu-
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eraîent d'une manière essentielle, il plaçait en ète de sa proclamation le titre de membre de ? Institut avant celui de général.
 l'époque dont nous écrivons lliistoire, la population de l'Egypte se compose de trois races principales, les Coptes, les Arabes et les Turcs. Les Coptes, qui sont encore chrétiens, sont les anciens naturels du pays. Ils sont au nombre de 90 à 100.000 âmes. Ils ne sont pas guerriers, iU sont hommes d^affaires, receveurs des finances, banquiers. Ils ont leurs évêques, des églises et des couvents ; ils ne reconnaissent pas le Pape.
Les Arabes, anciens compagnons d'Amrou, lieutenant d'Omar, ont été pendant longtemps les seuls maîtres du pays, et forment encore la partie la plus nombreuse de la population. Les uns habitent les villes ; les autres sont répandus dans les campagnes, dans le désert. Ils obéissent à des cheiks, dont quelques-uns sont de la famille du Prophète, magistrats populaires et qui sont à la fois les plus nobles et les plus instruits d'entre les Arabes: dans les divans, les cheiks représentent l'autorité municipale ; dans les mosquées, ils interprètent la loi. Ils possèdent de nombreux troupeaux d'esclaves, originaires des sources du Nil. Au-dessous des cheiks sont les marchands arabes, la foule des propriétaires du sol et les fellahs, ouvriers à gages ou mendiants. Les Arabes du désert ou Bédouins sont une population nomade, partagée en soixante tribus qui comptent environ cent vingt mille âmes. Ils ne
connaîssent pas le travail, mais ils ont des troupeaux nombreux qu'ils engraissent dans les oasis de la rive gauche du Nil et qu'ils vendent ensuite dansles marchés ; ils servent, en outre, d'escorte aux caravanes. Leur principal métier est le brigandage. Il n'y a pas une ville, en Egypte, dont on puisse franchir les portes avec sûreté ; autour de tous le* lieux habités rôdent quelques Arabes montés sur des chevaux agiles, épiant leur proie, prompts à la saisir et à s'enfuir dans les montagnes ; quelquefoismême, ils se réunissent, attaquent des villages, et retournent ensuite au désert, chargés de butin. Il y a telle tribu d'Arabes de quinze cents âmes qui occupe un territoire de cent lieues carrées, et quî^ n'y trouvant pas même sa subsistance, disputeconstamment aux tribus voisines la possession de quelques landes, de quelques mares près desquelles les chameaux trouvent à brouter des arbustes nains et des ronces desséchées. Les Arabes du désert peuvent fournir dix-huit à vingt mille cavaliers^ braves, mais bons pour harceler l'ennemi, jamais, pour le combattre.
La troisième race se partage en Turcs et en Mameluks. — La race ottomane, Turcs ou Osmanlis, se compose des descendants des familles qui firent la conquête du pays dans le xvi® siècle, ou de ceux qui s'y sont établis depuis, venant de la Turquie, en qualité d'eflendis, de cadis, d'émirs, ou pour occuper des places dans les six corps de milice. Cette race, avec les femmes, les enfants, les vieillards, est en 1798, au nombre de quarante mille^
tous demeurant au Caire, à Alexandrie, Damiette et Rosette.
Les Mameluks se sont établis en Egypte dans le X® siècle. Saladin Le Grand était Mameluk. Ils régnèrent en Egypte et en Syrie jusqu'au xvi" siècle. Sélim, empereur des Ottomans, détruisit leur domination et réunit la Syrie et TEgypte k son empire. II laissa quarante mille hommes pour garder sa conquête, et les divisa en sept corps de milice : six composés d'Ottomans, le septième de Mameluks; il réunit à cet effet tous ceux qui avaient survécu à leur défaite. Il confia h un pacha, à vingt-quatre beys, h. un corps d'effendis, à deux divans, le gouvernement du pays. De ces vingtquatre beys, l'un était le kiâya ou lieutenant du pacha; trois commandaient les places d'Alexandrie, de Damiette, de Suez; ils recevaient des ordres directement de Constantinople; le cinquième était trésorier ; le sixième émir-hadji; le septième chargé de porter le tribut au sultan ; quatre étaient chargés du commandement des provinces frontières; les treize autres beys restaient à la disposition du pacha. Le grand divan était composé du bey-kiâya. de l'émir-hadji, du trésorier, du premier effendi, des quatre muftis, des quatre grands cheiks et de sept députés des sept corps de milice. L'aga des janissaires était le principal général. Les ^loghrebins sont originaires du Maroc, de Tunis, d'Alger, de Tripoli. Ils proviennent des pèlerins de la Mecque qui se sont mariés, à leur passage, avec des noires ou des femmes d'Abyssinie, du Sennaar, de Berber,
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OU des filles de Syriens, de Grecs, d'Arméniens^ de Juifs, de Français. Ils formaient, en 1798, une population de cent mille âmes. Le septième corps, celui des Mameluks, composé des plus beaux hommes et des plus braves, devint le plus nombreux. Les six premiers corps s'affaiblirent; bientôt ils ne furent plus que sept mille hommes, tandis que les Mameluks seuls étaient plus de six mille. En 1646, la révolution fut entière; les Turcs furent éloignés des places, et les Mameluks s'emparèrent de tout. Leur chef prit le titre de cheik el-beleddn Caire. Le pacha tomba dans le mépris. En 1767, Ali-Bey, cheik el-beled, se déclara indépendant, battit monnaie à son coin, s'empara de la Mecque, fit la guerre en Syrie, s'allia aux Russes. Alors tous les beys furent, comme ils l'ont été depuis, des Mameluks. En 1798, les vingt-quatre beys, égaux de droit, ne Tétaient pas de fait. Ils se faisaient la guerre, et le plus fort, soumettant les autres, avait une souveraineté viagère. 11 était tout à fait indé* pendant du pacha représentant le sultan de Constantinople, le souffrait tout au plus au Caire dans une sorte de nullité, et souvent lui refusait le miri, c'est-a-dire l'impôt foncier, qui, représentant le droit de la conquête, appartenait au Sultan. L'Egypte était donc une véritable féodalité, comme celle de l'Europe au Moyen âge; elle présentait à la fois un peuple conquis, une milice conquérante, en révolte contre son souverain; enfin une ancienne classe abrutie, au service et au gage du plus fort. On évaluait à cinquante mille les Mameluks, hommes,
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femmes, enfants qui existaient en 1798. Ils pouvaient mettre douze mille hommes à cheval.
Les souverains réels de l'Egypte, les chefs principaux des Mameluks étaient à Tépoque de l'expédition française, deux beys qui, longtemps ennemis, avaient fini par faire la paix et par se partager le pouvoir. Ibrahim-Bey, sous le titre de Cheik el-beledy dirigeait l'administration, et Mourad-Bey, en qualité d'Émir-Had/iy était à la tête de l'armée. Unis par l'intérêt, mais toujours rivaux, ces dominateurs de l'Egypte avaient, depuis douze ans qu'ils possédaient le pouvoir, déjoué un grand nombre de trames ourdies contre eux par les anciens beys, et battu les armées que la Porte Ottomane avait envoyées pour ressaisir son autorité. Mourad-Bey avait une taille ordinaire ; son visage coupé par une large balafre, était imposant, son regard vif et perçant, sa physionomie intelligente et spirituelle. La nature l'avait doué d'une grande énergie et d'une force de corps extraordinaire. 11 possédait ce maintien et cet air de dignité que donne ordinairement l'exercice d'un grand pouvoir. Il était somptueux dans ses habits, et sa magnificence égalait quelquefois celle des anciens despotes de l'Asie. On lui reprochait plusieurs actes de cruauté, commandés peut-être par les habitudes orientales ; mais on convenait généralement que la fermeté, la franchise et la loyauté formaient le fond de son caractère.
« Bonaparte, qui au génie du capitaine savait unir le tact et l'adresse du fondateur, et qui avait
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administré assez de pays conquis pour s'en être fait un art particulier, jugea sur-le-champ la politique qu'il îivait à suivre en Egypte. Il fallait d'abord arracher cette contrée à ses véritables maîtres, c'est-à-dire aux Mameluks. C'était cette classe qu'il fallait combattre et détruire par les armes et la politique. D'ailleurs on avait des raisons à faire valoir contre eux, car ils n'avaient cessé de maltraiter les Français ; quant à la Porte, il fallait paraître ne pas attaquer sa souveraineté, et affecter au contraire de la respecter. Telle qu'elle était devenue, cette souveraineté était peu importante. On pouvait traiter avec la Porte, soit pour la cession de l'Egypte, en lui faisant certains avantages ailleurs, soit par un partage d'autorité qm n'aurait rien de fâcheux; car en laissant le pacha au Caire, comme il y avait été jusqu'ici, et en héritant de la puissance des Mameluks, on n'avait pas grand'chose à regretter. Quant aux habitants, il fallait, pour se les attacher, gagner la véritable population, c'est-à-dire celle des Arabes. En respectant les cheiks, en caressant leur vieil orgueil, en augmentant leur pouvoir, en flattant un désir secret qu'on trouvait en eux, comme on Pavait trouvé en Italie, comme on le trouve partout; celui du rétablissement de l'antique patrie, de la patrie arabe, on était assuré de dominer le pays et de se rattacher entièrement. Bien plus, en ménageant les propriétés et les personnes, chez un peuple qui était habitué à regarder la conquête comme donnant droit de meurtre, de pillage et de dévastation.
on allait causer une surprise des plus avantageuses à l'armée française; et, si, en outre, on respectait les femmes et le Prophète, la conquête des cœurs était aussi assurée que celle du sol. » Le général Bonaparte va suivre ces errements aussi justes que profonds ; dans toutes ces proclamations il va employer le style solennel et imposant qui convient à la race arabe.
La flotte arriva le 1°*" juillet, à la pointe du jour, devant Alexandrie. Les minarets et les murailles détachant sur un fond bleu d'azur leur silhouette jaunâtre, venaient de signaler à l'armée le but de son voyage. La frégate la Junon fut envoyée au port d'Alexandrie pour savoir ce qui se passait dans la ville et faire venir à bord du vaisseau amiral le consul français, Magallon, neveu. Celui-ci apprit au général en chef que Nelson, avec treize vaisseaux de soixante-quatorze et une frégate, avait paru le 28 juin devant Alexandrie, annonçant qu'il était à la recherche d'une armée française ; qu'il avait continué sa navigation pour se porter sur les côtes de Caramanie ; que les Turcs, fort alarmés, travaillaient jour et nuit à réparer les brèches de leurs murailles ; que les chrétiens étaient sous le couteau, et qu'il était de toute nécessité d'employer la force pour se rendre maître d'Alexandrie La nouvelle du voisinage de l'escadre anglaise détermina le général Bonaparte à hâter le débarquement. Alors le convoi s'approcha de terre à la hauteur du Marabout. Pendant ces premiers préparatifs, le général en chef écrivait h Idris Bey,
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commandant de la caravelle turque en station dans le port d'Alexandrie (1) :
a Les beys ont couvert nos commerçants d'avanies, je viens en demander réparation.
Je serai demain dans Alexandrie, vous ne devez avoir inquiétude ; vous appartenez à notre grand ami le Sultan : conduisez-vous en conséquence. Mais, si vous commettez la moindre hostilité contre l'armée française, je vous traiterai en ennemi, et vous en serez cause, car cela est loin de mon intention et de mon cœur. »
Le vent s'était levé et la mer était très houleuse; peut-être eût-il été prudent d'attendre encore quelques heures pour opérer le débarquement, surtout sur une côte bordée de récifs, telle que celle d'Alexandrie, mais il n'y avait point de temps à' perdre, les Anglais pouvaient paraître d'un moment h l'autre, et Bonaparte sentait bien que s'ils profi* taient du désordre inévitable dans une telle opéra* tion, il lui serait difficile de ne point essuyer quelque échec, malgré tous les moyens de défense dont il pouvait disposer. Alors, les ordres furent donnés en conséquence pour que les troupes descendis» sent à terre.
(( Le vaisseau amiral, ayant abordé un autre vaisseau, fut oblige de mouiller à trois lieues de la côte. La mer était grosse ; les soldats éprouvèrent beaucoup de difficulté k entrer dans les chaloupes et à traverser les rochers qui ferment la rade d'Alexandrie et qui se trouvent en avant de la
il) (;orn"*poudant»o de Napoléon I", pièco 27il.
plage où s'opérait le débarquement. Dix-neuf se noyèrent. L'amiral donna la main au général en chef pour l'aider à descendre dans son canot, et, le voyant s'éloigner, il s'écria : « Ma fortune m^abandonne (1). »
Le général Menou, avec sa division, débarqua le premier, à neuf heures du soir, au Marabout. Il était conduit par un pilote provençal qui avait la pratique de ces parages. Le général en chef Bonaparte, après quelques fatigues et des risques, mit pied à terre, une heure après minuit, près du santon Sidi el-Palibri. A trois heures, il fît battre au ralliement et passa la revue des troupes débarquées : (( La lune brillait de tout son éclat ; on voyait comme en plein jour le sol blanchâtre de l'aride Afrique. Après une longue et périlleuse traversée, on se trouvait sur la plage de la vieille Flgypte, habitée par des nations orientales, bien étrangères à nos mœurs, à nos habitudes et à notre religion. Cependant, pressé par les circonstances, il fallait avec une poignée d'hommes, sans artillerie, sans cavalerie, attaquer et prendre une place défendue par une population sous les armes et fanatisée. Que de périls, que d'événements, que de chances, que de fatigues on avait encore à essuyer! »
Desaix, avec six cents hommes de sa division, resta pour garder le débarcadère et organiser les troupes à mesure qu'elles toucheraient terre. La division Kleber, qui se composait de la 2*^ denii-
(1) Mémoires de Napoléon.
74 DONAPARTE
brigade d'infanterie légère et des 25* et 75* demi^ brigades de bataille, n'avait guère alors que mille hommes présents sous les armes. La division Mcnou, formée par les 22^ demi-brigade légère, 13® et 69® de bataille, avait deux mille cinq cents hommes. Les 4® légère, IS*' et 32® de bataille, qui formaient la division Bon, n'avaient de réuni qu'un total général de quinze cents hommes. La division Reynîer, composée des 9** et 85", n'avait que quelques hommes. La petite armée marcha sur trois colonnes : ^lenoii h la gauche, Kleber au centre. Bon ii la droite. Le général en chef marchait à pied; aucun cheval n'était encore débarqué.
La vue d'une flotte de près de trois cents voiles, parmi lesquelles on en comptait un grand nombre de premier rang, fut un spectacle qui agita vivement les habitants d'Alexandrie pendant toute la soirée du l®*" juillet. Si cette armée était destinée ii s*emparer de leur ville, ils s'attendaient qu^ellc irait mouiller dans la rade d'Aboukir et que le temps qu'il lui faudrait pour effectuer son débarquement leur donnerait plusieurs jours de répit. Mais à une heure après minuit, Mohammed el-Koraïm, commandant de la 'ville, apprit par un Arabe-Bédouin, que les infidèles s'étaient emparés du fort du Marabout, que la mer était couverte de leurs chaloupes et la plogo toute noire des hommes qui débarquaient. 11 monta à cheval à la tête de vingt Mameluks. II se rencontra au jour avec une compagnie de tirailleurs français qui étaient en flanqueurs, la chargea, coupa hi t(>te du capitaine qui la commandait et la
promena en triomphe dans les rues d'Alexandrîe. Cette vue électrisa la population. A cinq heures, les premiers Bédouins furent aperçus sur les flancs de l'armée, et peu après on en vit quatre ou cinq cents ; c'était la tribu des Henady, Arabes les plus féroces de ces déserts. Ils étaient presque nus, noirs et maigres ; leurs chevaux paraissaient des haridelles ; au casque près, c'était Don Quichotte tel que le représentent les gravures. Mais ces haridelles se mouvaient avec la rapidité de l'éclair ; lancées au galop, elles s'arrêtaient court, qualité particulière au cheval de ces contrées. S'apercevant que l'armée n'avait pas de cavalerie, ils s'enhardirent et se jetèrent dans les intervalles et derrière les colonnes. Il y eut un moment d'alarme. La communication avec le débarcadère fut interceptée. On fit halte pour se former. De son côté Desaix plaça ses postes et se mit sous les armes. Si ces cinq cents Arabes eussent été des Mameluks, ils auraient pu obtenir de grands succès dans ce premier moment, où l'imagination du soldat était éveillée et en disposition de recevoir toutes les impressions ; maïs ces Arabes étaient aussi lâches que les Mameluks qui avaient chargé une heure avant étaient braves. Les tirailleurs français se rallièrent quatre à quatre et se portèrent contre cette cavalerie sans hésiter. La marche de l'armée devint lente ; elle craignait des embûches. Au lever du soleil, la chaleur fut insupportable. Le vent du nord-ouest, si rafraîchissant dans cette saison, ne se leva que sur les neuf heures.
76 «ONAI»AUTIi
A six heures, Bonaparte découvrit la colonne de Pompée ; peu après, la muraille dentelée de l'enceinte des Arabes et successivement les minarets de la ville, les mâts de la caravelle turque qui était mouillée dans le port. A huit heures, se trouvant h la portée du canon, il monta sur le piédestal de la colonne de Pompée pour reconnaître la place. Les murailles étaient hautes et fort épaisses ; il aurait fallu de gros canons pour les ouvrir ; mais il existait beaucoup de brèches réparées h la hâte. (]es murailles étaient couvertes de peuple qui paraissait dans une grande agitation ; c'étaient des cavaliers, des fantassins armés de fusils et de lances, des femmes, des enfants, des vieillards, etc. Bonaparte donna ses ordres. Le général Kleber partit de la colonne de Pompée pour escalader la muraille, dans le temps que le général Bon forçait la porte de Rosette, et que le général Menou bloquant le château Triangulaire avec une partie de sa division se portait avec le reste sur une autre partie de Tenreinte. La fusillade s'engagea; quoique mal servi, le canon des assiégés fit quelque impression sur les assiégeants qui n'en avaient pas. Les tirailleurs Irancais, avec cette intelligence qui leur est propre, se logèrt'nt siii* les monticules de sable. Les trois attaques réussirent. Menou entra le premier dans la place. Il reçut sept blessures, dont heureusement aucune n'était dangereuse. Le général Kleber, au [)icd de la muraille, désignait l'endroit où il voulait <[ue ses grenadiers montassent, mais il reçut une halle au front qui le jeta par terre ; sa blessure,
quoique extrêmement grave n'était pas mortelle ; les grenadiers de sa division en doublèrent de courage et entrèrent dans la place. La 4® demi-brigade, commandée par le général Marmont, enfonça a coups de hache la porte de Rosette, et toute la division du général Bon entra dans l'enceinte des Arabes. Alors les ennemis se réfugièrent dans le château Triangulaire, dans le phare et la nouvelle ville. Chaque maison était pour eux une citadelle; les tirailleurs pénétrèrent a la tête des rues et une vive fusillade s'engagea. Bonaparte envoya le capitaine de la caravelle turque qui l'avait joint, faire des propositions d'accommodement. Cet officier fit comprendre aux cheiks, aux ulémas et aux notables que la ville courait le danger d'une entière destruction. Ils se soumirent. Bonaparte entra au milieu d'eux dans la ville et descendit à la maison du consul de France ; il était midi : comme il tournait une rue, une balle partie d'une fenêtre rasa la botte de sa jambe gauche. Les chasseurs de son escorte montèrent sur le toit, entrèrent dans la maison et trouvèrent un Turc seul, barricadé dans sa chambre, ayant autour de lui, six fusils ; il fut tué sur place. Le gouverneur de la place, Koraïm se retira dans le Phare avec les plus braves de sa garde; il y fut bloqué. Toute la nuit se passa en négociations, qui eurent une heureuse issue, car Koraïm capitula, s'attacha au général en chef, se reconnut son esclave, lui prêta serment ; Bonaparte le chargea de la police des habitants et il s'acquitta de sa mission avec le zèle le plus
ardent, il rétablit l'ordre, fit opérer le désarmement et procura à rarmée tout ce qui était nécessaire.
<( Un personnage important par le crédit dont il jouissait, qui s'attacha aussi à Bonaparte et lui fut constamment fidèle, le chef El-Messiri était ulema, chérifet chef de la religion de la ville,, fort honoré par son savoir et sa sainteté. Plus éclairé que ses compatriotes, il avait des idées de justice et de bon gouvernement, ce qui contrastait avec tous ceux qui l'environnaient. Koraïm avait de Tinfluence par son audace, la bravoure de ses principaux esclaves et ses grandes richesses ; le cheik El-Messiri, par ses vertus, sa piété et la justice qui guidait toutes ses actions. »
La prise d'Alexandrie nous coûtait une quarantaine d'hommes tués et quatre-vingts à cent blessés. Le général en chef voulant rendre un hommage h ceux qui avaient succombé dans cette première étape glorieuse décida que tous les hommes de l'armée française tués à la prise d'Alexandrie seraient enterrés au pied de la colonne de Pompée et leurs noms sôraient gravés sur la colonne (i).
Say, capitaine du génie, fut promu chef de bataillon. Sulkowski, aide de camp du général Bonaparte, Auguste Damas, aide de camp de Kleber, furent nommés chef d'escadron ; Duplessis fut nommé chef de l)rlgade du 7° de hussards; Pou-
(li Arrrt»' si}j;iu> IU)iiiii>arl(S i juillet 17î)S.
chclon, quartier-maître, fut nommé lieutenant à la 32® et le sergent Baptiste, de la 18° demibrigade, sous-lieutenant. Rigal, lieutenant à la 25® demi-brigade, fut promu capitaine ; Sabatier, sergent-major, fut nommé sous-lieutenant (1).
Dans la soirée du 2 juillet, le convoi entra dans le Port-Vieux, les deux vaisseaux de soixantequatre et les deux frégates d'escorte en tète. L'artillerie, le génie, l'administration, choisirent leurs magasins, leurs emplacements; ils travaillèrent toute la nuit à débarquer les chevaux, les bagages et le matériel. Le général Dcsaix sortit le soir même pour se rendre au village d'El-Beydah, à trois lieues d'Alexandrie, sur la route du Caire. Par ce moyen, il formait l'avant-garde de l'armée. Le général en chef lui disait :
Vous ne rencontrerez probablement que quelques pelotons de cavalerie; masquez votre cavalerie : ne leur présentez que des pelotons d'infanterie, ce qui leur donnera la confiance de se tenir à portée de la cavalerie, et pourra vous mettre à même d'en prendre quelques-uns. Ne faites point usage de votre artillerie légère. Il faut la ménager pour le grand jour où nous aurons à combattre quatre ou cinq mille chevaux.
Ne faites aucun usage de votre artillerie à moins que ce ne soit contre des maisons.
L'art, ici, consiste à tenir tous mes moyens extraordinaires cachés, pour n'en faire usage, et les surprendre
(1) Aprrs la lecture du message faite par le Directoire dans la séance <lu 14 septembre, annonçant l'entrée des Français en Egypte, Charrier paie un tribut de reconnaissance aux vainqueurs de l'Egypte, dont les rapides succès, dit-il, épuisent Tadmiration, moins encore que des moyens de l'exprimer ; il tait décréter que « l'armée française victorieuse en i'gyptey a bien mérité de la patrie » [Moniteur du IG sept. 1798j.
d'Hiitant plus, que lorsque nous aurons de grandes forces â combattre (1).
La division Bon suivit de près Desaix, mais pour prendre position à une lieue seulement d'Alexandrie -2] et être entre lui et le général en chef.
Le général Berthier fit afficher dans la ville la proclamation suivante, imprimée en français, en arabr* et en turc :
Quartier général, Alexandrie, 14 messidor an YI (2 jaillit 1708) 18 du mois de muharrem, l'an de l'hégire.
Bonaparte, membre de l'Institut national, général en chef.
Depuis assez longtemps les beys qui gouvernent TÉgypte insultent à la nation française et couvrent ses négociants d'avanies : l'heure de leur châtiment est arrivée.
Depuis trop longtemps ce ramassis d'esclaves achetés dans la Géorgie et le Caucase tyrannise la plus belle partie du iiiundi? ; mais Dieu, de qui dépend tout, a ordonné qae leur cmpirç finit.
Peuples de l'Egypte, on vous dira que je viens détruire votre religion ; ne le croyez pas ! Répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte, plus que les Mameluks, Dieu, son prophète et VAlcoran.
Dites leur (|ue tous les hommes sont égaux devant Die a ; la sa^esst!, les talents et les vertus mettent seuls de la différence entre eux.
Or, quelle sagesse, quels talents, quelles vertus distin guent les Mameluks, pour qu'ils aient exclusivement toat ce qui rend la vie aimable et douce.
Y a-l-il une belle terre ? elle appartient aux Mameluks. Y a-t-il une belle esclave, un beau cheval, une belle maison ? cela appartient aux Mameluks.
Si l'Egypte est leur ferme, qu'ils montrent le bail qae
(t-â) Correspondance de Napoléon, pièces 2722, 3724, 2725.
Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple.
Tous les Égyptiens seront appelés à gérer toutes les places ; les plus sages, les plus instruits, les plus vertueux gouverneront ; et le peuple sera heureux.
Il y avait parmi vous jadis de grandes villes, de grands canaux, un grand commerce. Qui a tout détruit, si ce n'est Tavarice, les injustices et la tyrannie des Mameluks ?
Cadis, cheiks, imams, tchorbadjis, dites au peuple que nous sommes amis des vrais musulmans.
N'est-ce pas nous qui avons détruit le Pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux musulmans ? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux musulmans ? N'est-ce pas nous qui avons été dans tous les siècles les amis du Grand Seigneur (que Dieu accomplisse ses désirs !) et l'ennemi de ses ennemis ? Les Mameluks, au contraire, ne se sont-ils pas toujours révoltés contre l'autorité du Grand Seigneur, qu'ils méconnaissent encore ? Ils ne font que leurs caprices.
Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! Ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres ! Ils auront le temps d'apprendre à nous connaître, et ils se rangeront avec nous.
Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s'armeront pour les Mameluks et combattront contre nous ! Il n'y aura pas d'espérance pour eux: ils périront.
Article 1«'. — Tous les villages situés dans un rayon de trois lieues des endroits où passera l'armée enverront une députation pour faire connaître au général commandant les troupes qu'ils sont dans l'obéissance, et le prévenir qu'ils ont arboré le drapeau de l'armée bleu, blanc et rouge.
Art. 2. — Tous les villages qui prendront les armes contre l'armée seront brûlés.
Art. 3. — Tous les villages qui se seront soumis à l'armée mettront avec le pavillon du Grand Seigneur, notre ami, celui de l'armée.
Art. 4. — Les cheiks feront mettre les scellés sur les biens, maisons, propriétés qui appartiennent aux Mameluks, et auront soin que rien ne soit détourné.
Art. 5. — Les cheiks, les cadis et les imams continueront
les fonctions de leurs places. Chaque habitant restera chez lui, et les prières continueront comme à l'ordinaire. Chacun remerciera Dieu de la destruction des Mameluks et criera : Gloire au Sultan ! gloire ù l'armée française, son amie ! malédiction aux Mameluks et bonheur aux peuples d'Egypte ! (I)
Puis, Bonaparte fit porter au Caîre par un officier turc de la caravelle, la lettre destînée k Seid Abou- Bekr, pacha d'Egypte qu'il avait écrite le .'JO juin étant encore sur V Orient (2) :
Le Directoire exécutif de la République Française s'est adressé plusieurs fois à la Sublime Porte pour demander le châtiment des beys d'Egypte, qui accablaient les commerçants français.
Mais la Sublime Porte a déclaré que les beys, gens capricieux et avides, n'écoutaient pas les principes de la justice, et que non seulement elle n'autorisait pas les ontragpes qu'ils faisaient à ses bons et anciens amis les Français, maU que même elle ôtait sa protection.
La République Française s'est décidée à envoyer une ])uissaule armée pour mettre fin aux brigandages des beyt d'Egypte, ainsi qu'elle a été obligée de le faire plusieare fois, dans ce siècle, contre le bey de Tunis et d'Alger.
Toi, qui devrais être le maître des beys, et que cependant ils tiennent au Caire sans autorité et sans pouvoir, tu dois voir mon arrrivée avec plaisir.
Tu es sans doute instruit que je ne viens point pour rien faire contre VAlcoran ni contre le Sultan. Tu sais que la nation française est la seule et unique alliée que le Sultan ait en l'urope.
Viens donc à ma rencontre, et maudis avec moi la race impie des b(\vs.
Les sept cents esclaves turcs délivres à Malte
(Il Archives du Dépôt de la guorn; (>l Corri'spoDduiU'u de Napoltton.
rm.
(2) C()rrfS|n>iulan<'f de Napoléon, pi«'C<' 271î>.
BN EGYPTE 83 *
furent renvoyés par terre dans leur patrie : il y en avait de Tripoli, d'Alger, de Tunis, du Maroc, de Damas, de la Syrie, de Smyrne, même de Constantinople. Ils avaient été bien nourris, bien habillés, traités avec distinction ; on leur avait distribué des sommes d'argent suffisantes pour faire leur route ; leurs cœurs étaient pleins de reconnaissance. On leur donna un grand nombre d'exemplaires de la proclamation adressée au peuple d'Egypte (1) et ils répandirent dans tout l'empire turc la nouvelle de la victoire des Français, l'opinion de leur puissance, de leurs bonnes intentions pour les musulmans; ils ne tarirent pas sur la générosité de Bonaparte , leur langue suffisait à peine ii l'expression de tous les sentiments dont ils étaient pleins. Ils produisirent dans tout l'Orient la plus heureuse sensation.
Il fallait à l'armée des chevaux pour remonter sa cavalerie, des chameaux pour porter ses bagages et ses vivres. Les ressources qu'offrait Alexandrie étaient peu considérables ; les Arabes du Bahyreh pouvaient seuls satisfaire à tout. Il était important d'ailleurs de se les concilier, afin de maintenir libres les communications et lesderrières de l'armée. Koraïm, notre allié, leur expédia des sauf-conduits par des dromadaires; il était leur protecteur : ils accoururent à sa voix. Le 4 juillet, trente cheiks des tribus des Henâdy, des Aoulad-A'ly et des Beny-Aounous, se présentèrent au quartier général.
(1) Archives du Dépôt de la guerre. Ordre du général en clicf daté du 3 judlct 1708.
La vue de ces hommes du désert excita vivement la curiosité du soldat, et tout ce qu'ils voyaient à l'armée française excitait vivement la leur : ils touchaient à tout. Ils signèrent un traité par lequel ils s'engagèrent à maintenir libre la route d'Alexandrie à Damanhour, même pour les hommes isolés; à livrer dans quarante-huit heures, pour le prix de deux cent quarante livres, trois cents chevaux, et pour le prix de cent vingt livres, cinq cents dromadaires ; à louer mille chameaux avec leurs conducteurs; à restituer tous les prisonniers qu'ils avaient faits. Ils mangèrent et burent avec le général en chef. Ils reçurent comme arrhes et en présent mille louis d'or. L'armée se félicita de cet heureux événement, qui parut d'un heureux présage. Le lendemain ils rendirent les douze soldats qu'ils avaient fait prisonniers, livrèrent quatrevingts chevaux et une centaine de chameaux; le reste fut promis pour les jours suivants (1). »
Le général en chef employa les cinq jours qu'il resta à Alexandrie à établir l'autorité française, à organiser tous les services avec cette activité et ce talent supérieur que l'on ne pouvait jamais assez admirer. Son premier acte fut d'adresser un ordre du jour aux généraux de division pour faire respocler la religion, les personnes et les propriétés:
Le gi'iiéral en chef veut que les Turcs remplissent leurs actos (i(* rolif^ion dans les mosquées comme par le passé; il il fait expresse défense à lout Français, militaire ou autre, d'outrer dans les mosquées et de se tenir rassemblés à la porte duiio musquée.
( 1 ) Mr moires de yapolcon (Egypte et Syrie). Correspondance, piéco S752.
Yoas donnerez Tordre 2 •EJutTnie -àusd ta £t±3u.-^rùçiitK d'assembler la troupe pijizr Lai Irr* îe*: .ct:^^. "^"111* également relire l'ordre du féoiinl -■si '.ru'.i 7*tiMiz*\ it et à ceux qni Tiolent. Too* fe«x fi^drtr îi^til ri- j : Tiendraient. Il est de La dernier* bnyietani;-: n^^ Ls fOÛLiÊ paye tont ce qu'il prend daiL* L* xillt» -«^ ri»^ !«•* Titts 3k soient ni volés ni insultés. yjtL± iii-Tiaîf ii.>i« -sa ~ia'*^ £>:*» amis et ne faire la fimerr^ ;t ixx yaTip^LijL*^
Il Youlat que la jastic»? hrt ^^ni'A^ c»>=.n-r «v^aiit par les cadis et établît cine co=i2iî**>>:: p*j:ir percevoir les impôts accoutumés-. II it iV-rruer un divan, ou conseil municipal, coznf^^s^ ce chriks et de notables d'Alexandrie, afin de Ir« consulter sur toutes les mesures que l'autorité miîiTaire aurait à prendre l]. Quant â ror^:ai]tisatioD militaire et à la défense d'Alexandrie il y pour\~u! avec la plus grande sagacité. — Tout ce qu'il prescrivit pour l'établissement des fortifications fut exécutif par le chef de brigade Crétin, un des meilleurs olHciers du corps du génie 2 .
Quant à Tescadre. elle n'était pas encore entrée dans le port et il restait beaucoup d'artillerie et de
(1) Archiyes da Dépôt de la guerre et Correspondance, pièce 2735. Commission poar fixer la valeur des différentes monnaies. .Lettiv
à Berthier^ ^^PP^ ^® ^ guerre . :
Ordre pour rechange de lingots d'or €;t d'argent en monnaies du pavs (Correspondance, pièce 2766) ;
Ordre pour le maintien des impôts établis : prélèvement imméiliat d'une somme de cent cinquante mille francs. ! Correspondance, pii'ce 2767) ;
Ordre pour rétablissement d'un lazaret, (Correspondance, pièce i'it ;
Comnussion à nommer dans chaque province pour les impôts. •Correspondance, pièce 2783) :
Ordre pour l'établissement des imprimeries française, arabe et jjjrecque (Dépôt de la guerre).
(2) « U V avait beaucoup d'obstaclos ; il les surmonta tous, et en pou de mois il occupa les trois hauteurs dominantes par des forts ; il déplova dans ces travaux tous les secrets de son art. Le Marabout, le Phare' et les avenues des ports furent garnis de l>at tories de 3G et de mortiers à grande portée. Toutes les fois que les Anglais voulurent depuis s'en approcner, ils eurent lieu de s'en repentir. 0 (Mémoires de Napoléon).
matériel à débarquer ; elle tenait la mer parce que les pilotes turcs s'étaient refusés à diriger les vaisseaux de soixante-quatorze et, à plus forte raison, ceux de quatre-vingts. Il était cependant urgent et prudent de savoir de l'amiral Brueys si les gros vaisseaux pourraient entrer dans le port d'Alexandrie:
Le général en chef désire que vous preniez toutes vos mesures, avec vos embarcations, pour faire débarquer tout ce qui appartient à l'armée. Le général en chef est persuadé que vous avez déjà fait sonder. Il désire que l'escadre entre dans le port; et en attendant, il pense que vous devriez mettre sous voile et croiser pour vous approcher du port, d'où vous êtes mouillé beaucoup trop loin pour notre communication (IJ...
L'amiral désira aller mouiller dans la rade d'Aboukir pour se débarrasser et s'alléger. II représenta qu'il lui faudrait huit jours pour le faire a la voile, tandis qu'il le ferait en trois jours au mouillage. Une commission de marins fut chargée de sonder le port et d'en faire un rapport. En attendant la flotte fut mise à l'ancre dans la rade d'Aboukir. Bonaparte ordonna a Brueys de faire décider promptement la question, et de se rendre il (^orfou, s'il était reconnu que les vaisseaux ne j)()uvaiont [)as entrer dans Alexandrie (2).
(1) Dôpôt (I(; la guerre. A l'amiral Brucvs par ordre du général en <'\w\. Ci juillet 17'.>S;.
i2i (icpi'iKiaiil le capitaine Barrù lit son rapport le 13 juillet. U déclara <iu<! r(!sru(irc pouvait cnlrcr sans craiulu. Bonaparte on oxpédia aur-le— Hianip l'ordre à l'amiral. Mais le rapport du capitaine Barre fut critiqué. 1/aniiral assembla st^s conlre-amiraux et ses capitaines de vaisseaux ; ce conseil maritime <Iéci(Ia ((u'il fallait une vérification. Dans ce temps le ^«'•néral en ehcf partit d'Alexandrie pour se diriircr sur le Caire. En ])artaul il réitéra Tordre d'entrer dans le port a Alexandrie ; mais, si eela était reconnu impossible, il lui ordonnait do se rendre à CorfoUi où il trouverait <les ordres du ministre de France à Constantinople, et» 4ians lu cas ou il n'eu trouverait pas, de faire route p(mr Toulon et â*y
On était en juillet, le Nil allait inonder les campagnes. Bonaparte voulait arriver au Caire avant rinondation, et puis il n'ignorait pas que sous le voile des traditions se cachent quelquefois des vérités profondes dont il faut étudier le sens, si Ton veut exercer sur le pays conquis Tînlluence que la force des armes ne saurait seule garantir. Il savait que d'après les traditions, l'occupation du Caire deviendra le signal de la prise de TEgypte ; il devait donc se hâter de s'emparer de la ville sainte pour frapper d'une terreur soudaine l'esprit superstitieux du peuple ; il mit l'armée en mouvement, afin d'atteindre son but. Tout d'abord il laissa une bonne garnison de huit a neuf mille hommes à Alexandrie et en donna le commandement ainsi que celui de la colonne mobile du général Dumuy à Kleber, que sa blessure condamnait à ne pas faire des marches pénibles. II lui laissa ces instructions :
Quartier général, Alexandrie, 19 messidor an VI (7 juillet 1798J (1).
Vous prendrez. Citoyen Général, le commandement d'Alexandrie, d'Aboukir et de la colonne mobile que commande le général Dumuy, et qui est destinée à se tenir sur les derrières de l'armée pour faciliter ses communications.
L'état-major vous fera connaître les différents individus qui composent l'état-major de la place d'Alexandrie et chaque
f)rendrc sous son escorte le convoi qu'il trouverait prêt à partir, sur cquel étaient six mille hommes appartenant aux régiments ao. l'armée, et qui" étaient restés en arrière pour cause de maladie, de congé, la marche des troupes sur Toulon ayant été secrète et rapide. (Mémoires de Napoléon).
(i) Archives du Dépôt de la guerre et Correspondance de Napoléon, pièce 2778.
chef d'arme ; ils vous feront part des ordres qu'ils ont reçus de moi pour l'organisation des difiPérents services.
Un des objets les plus essentiels est de pourvoir de suite à l'établissement d^un lazaret ; de suivre les difiEérentes consignes que cela exige avec la plus grande rigueur, et de faire établir deux hôpitaux distincts dans Alexandrie, un pour les blessés, l'autre pour les malades.
Maintenir autant que cela sera possible, une bonne intelligence avec les Arabes.
Avoir les plus grands égards pour les muftis et les principaux cheiks du pays.
Dès l'instant qu'il n'y aura plus à Alexandrie que la garnison, les services pourront se régulariser et différents magasins s'établir.
L'escadre va mouiller à Aboukir. Elle doit chercher à mouiller de manière à être protégée par les batteries que nous y établirons. Si elle peut réussir, vous sentez combien il est intéressant de pousser vivement les travaux.
Il est également essentiel que le général Dumuy se mette en campagne, avec sa colonne mobile, le plus tôt possible. La première position que je désirerais qu'il vînt occuper, c'est entre Alexandrie et Damanhour, à El-Keryoun, où il y a beaucoup d'eau. L^ordonnateur en chef lui fera donner dix tentes, avec lesquelles il pourra camper avec la plus grande partie de son monde.
Il sera essentiel de lui recommander de faire nettoyer les puits d'El-Beydah.
Il sera nécessaire également que vous veillez à ce qu'il y ait toujours sur le lac d 'Aboukir, pour la communication d'Alexandrie à Rosette, par terre une trentaine de barques du pays.
L'élal-major vous enverra l'ordre que j'ai donné pour l'organisation du pays. U faut accoutumer ces gens peu à peu à nos manières et à notre manière de voir, et, en attendant, leur laisser entre eux une grande latitude dans leurs affaires intérieures, surtout ne point se mêler de leur justice, (]ui, étant toute sur des lois divines, tient entièrement au Coran.
Je vous engage cependant à ne vous livrer à ces différentes occupations que tout juste ce qu'il faut pour ne pas retarder le rétablissement de votre santé, qu'il est plus essentiel pour
TTî^sr:
le bien de l'armée de conserver dans ces climats éloignés de la France que partout ailleurs.
Je vous salue,
Bo?(APARTE.
Koraïm, le gouverneur d'Alexandrie avant l'arrivée des Français, fut maintenu dans ses fonctions. Le général en chef lui annonça ainsi sa nouvelle investiture :
A Seid Mohammed El-Kora!m.
Quartier général, Alexandrie, 19 messidor an YI (7 juillet
Le général en chef, extrêmement satisfait de la conduite qu'a tenu depuis l'arrivée de l'armée française Seid Mohammed El-Koraïm, le nomme à la place de gouverneur de Tarrondissement d'Alexandrie. Il lui transmettra ses ordres par le général Kleber, qui commande tout l'arrondissement, ce qui ne l'empêchera pas de correspondre avec le général en chef toutes les fois qu'il le désirera.
Le général Kleber s'adressera à lui pour tous les besoins qu'il pourra avoir pour le service de l'armée française et la police de l'arrondissement des Arabes (1).
(1) Dépôt de la guerre et Correspondance. Pièce 2785.
00 BONAPARTK
Mouvement en avant des divisions Desnix, Bon, lley Desaix forme Tavant-garde de l'armée ; souffrances i rées ])ar les troupes ; les eflcts du mirage dans le d^ — Bonaparte quitte Alexandrie (9 juillet) ; il arrive s manhour; mort du général Mireur; combat d*El-Ra nyeh (10 juillet); bataille de Chobràkhyt (12 juillet) soldats appellent les Anes des savants ; pourquoi le { rai Caffarelli a toujours un pied en France ; on aperce Pyramides (19 juillet) ; bataille des Pyramides (21 jui Allocution de Bonaparte. — Le général Dupuy preod session du Caire (22 juillet); Proclamation auxiiabît les grands cheiks se rendent auprès du général Bona; au Caire (25 juillet); ses premières mesures pour asi les positions de l'armée ; établissement des hôpitaux les malades et les blessés; création d'un divan. — ( nisation administrative et militaire des provinces.
Le G, le général Vial était parti à Damanhou: suivant la même route que les généraux Desaix, et Heynier, et passant par El-Beydah, El-A'Kî et Birket-Gheytas; Menou se rendit à Ro! prendre le commandement de tout Tarrondî ment de Rosette. Il avait pour garnison un bâtai d'inlanterie, une batterie d'artillerie non attc cinq cents cavaliers à pied ayant leurs selle auxquels il devait procurer des chevaux, enfin c bâtiments armés. Le 5 juillet, le général Du avec la division Kleber et les deux brigades cavaliers à pied (chacune de quinze c< hommes sous les généraux Zajonchek et Andréo
partît clWboukir pour Rosette où il arriva le G en môme temps que la flotille légère commandéo par le chef de division Perrée : deux demi-galères, trois demi-chebecs, quatre avisos et six djermcs armées ; total : quinze bâtiments, montés par six cents marins. Cette flottille, chargée de vivres, d'artillerie, de munitions et de bagages, avait pour mission de longer la côte jusqu'à rembouchure du Nil, et le remonter en même temps que Tarmée. Le général Andréossy, directeur des équipages de pont était sur la flotille. Une réserve de deux mille six cents hommes était sous les ordres du général Murât. L'artillerie à pied et à cheval était composée de quarante-deux bouches h feu, six forges, six affûts de rechange, cinquante caissons, le tout attelé par cinq cents chevaux ou mulets; le reste des approvisionnements était porté à dos de mulet. La force totale était de vingt-et-un mille hommes de toates armes (1).
Deux routes se présentaient pour la marche sur le Caire : l'une traverse une partie du désert à la • sortie d'Alexandrie, passe par la ville de Damanhour, vient gagner la rive gauche du Nil au bourg d'El-Rahmânyeh, suit cette route jusqu'au village ûEmbabey, où l'on traverse le Nil pour parvenir ^Boulak, espèce de faubourg du Caire et part de <îetle ville, sur la rive droite. L'autre chemin suit le 1' rivage de la mer jusqu'au village d'Edko, d'où s €lles*en éloigne pour gagner Rosette, située sur la
(1/ Œuvres de Napoléon.
branche du \il qui porte le nom de cette ville, k quelque distance de son embouchure ou boghâz;le chemin prend ensuite la rive gauche du Nil, en passant par Homad, Deirout et El-Alfi, et vient aboutir à la route d'El-Rahmûnveh.
Le chemin par Rosette offrait moins de difficultés que celui par Damanhour, mais ce dernier était plus court, il était à quinze lieues d'Alexandrie, et Bonaparte, accoutumé aux voies promptes, se détermina à marcher par le désert, en longeant le canal qui conduit les eaux du Xil à Alexandrie, dans le temps des inondations, et qui se trouvait alors entièrement à sec, jusqu'au bourg d'El-Rahmftnyeh. Bonaparte quitta Alexandrie, avec tout l'état-major général, le 9 juillet, à cinq heures précises (1).
La di>'ision Desaix, qui formait l'avant-garde et présentait un effectif de quatre mille six cents combattants, avait quitté Alexandrie comme on sait, dans la nuit du 3 au 4 juillet. Elle prit sa direction vers la petite ville de Damanhour, k travers un pays absolument désert, et arriva à la pointe du jour, au village d'El-Beydah. Là, le général ne rencontra que les vestiges de quelques habitations détruites depuis longtemps, et deux puits que les Arabes du désert avaient récemment comblés avee des pierres et cette terre salée d'où l'on extrait le natron (2).
(Il Dôpot do la guerre. — Ordre au sous-chef de l'ëtat-mi^jor de le tonir pri't à brider à cinq heures précises pour partir.
(i) Niitron ou Natrum, carbonate de soude natif, composé salin, d'a> blanc grisAtre, qui se forme journellement à la surface des temiss sablonneux, tantôt sous une forme pulvcrulente, tantôt en masses S^id<>s «>t compactes comme la pierre. Le natron abonde dans les etintrées
Desaix donna sur-le-champ des ordres pour faire vider et curer ces puits, et la troupe put s'y procurer de l'eau, mais en quantité tellement insuffisante, que la cavalerie fut obligée de s'écarter sur la gauche, pour gagner un village à une lieue et demie de distance, à l'effet d'y faire boire les hommes et les chevaux. L'infanterie était trop harassée de sa marche de nuit pour que le général put lui offrir cette ressource que le prompt tarissement des deux puits rendait nécessaire. Les troupes prirent position en avant du canal d'Alexandrie qui touche remplacement d'El-Beydah, faisant face à la plaine, et ayant à dos ce canal et le lac Ma'dyeh qui l'avoisine.
La division de Desaix eut tellement à souffrir du manque d*eau et de l'ardeur du soleil, que Desaix lui-même, si difficile a émouvoir dans les plus grands dangers, partagea l'abattement de ses soldats. Il écrivit au général en chef: « Si l'armée ne traverse pas le désert avec la rapidité de l'éclair, elle périra. » Les troupes supportaient avec impatience des fatigues si nouvelles pour des hommes habitués à combattre dans les plaines fertiles de l'Italie et de l'Allemagne. Leur soif ne pouvait être suffisamment étanchée par l'eau saumâtre du petit nombre de puits qu'ils rencontraient sur leur route. Elle s'augmentait au contraire par les illusions décevantes du mirage, qui changeait en une eau Iraîche et limpide les vapeurs brûlantes exalées du sein de la terre. C'était le supplice de Tantale
méridionales ; mais aucune n'en produit une quantité aussi considérable i;uc r Egypte.
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renouvelé chaque jour ! L'onde fuyait à mesure qu'on cherchait à s'avancer vers elle. Un grand nombre de soldats succombèrent ainsi abattus par la soif. »
La division Bon devait marcher immédiatement après celle du général Desaix. En conséquence, le général Marmonl partit aussi d'Alexandrie le 3 juillet, dans l'après-midi, avec la 4® demi-brigade légère, et vint prendre position à une lieue de la ville dans la direction d'El-Beydah. M arment fut rejoint dans cet endroit par l'adjudant-général Beauvais, chargé par le général en chef de préparer l'emplacement du quartier général de l'armée. Le 4 juillet, le reste de la division Bon et les divisions Reynier et Menou suivirent le mouvement des troupes précédentes.
Le général en chef marcha toute la nuit; il traversa les bivouacs de plusieurs divisions. A trois heures après minuit, la lune était couchée; il faisait extrêmement obscur ; le feu des grand'gardes de 1« division Bon était éteint ; les chasseurs d'escorte donnèrent dans ces bivouacs ; la sentinelle tira. Un seul cri : Aux armes I mit toute la division sur pied. Le feu de deux rangs commença et dura assez longtemps. Enfin on se reconnut. L'armée était saisie d'une espèce de terreur, les imaginations étaient fort échauffées; tout était nouveau, et tout lui déplaisait.
(( A huit heures du matin, après une marche de seize heures, Bonaparte aperçut enfin Damanhour. r^a ville était environnée d'une forôt de palmiers.
Les mosquées paraissaient nombreuses, des minarets se dessinaient avec grâce. Plusieurs monticules voisins étaient couverts de santons (1). La ville se présentait a son avantage : c'était Modène, Crémone ou Ferrare. Il y eut du mécompte. Desaix se porta h la rencontre du général en chef et le mena dans une espèce de grange, sans fenêtres, sans portes. Là, étaient réunis les cheiks el-beled, le chaheb, le serraf, les imams, les principaux cheiks, qui lui offrirent une jatte de lait et des galettes cuites sous les cendres. Quel régal pour Tétat-major de l'armée d'Italie ! Ce n'était pas ainsi qu'il était reçu à Milan, il Brescia, a Vérone, dans la docte Bologne; mais il fallut bien prendre le parti d'en rire. Les Francs qui suivaient l'armée et surtout le citoyen Magallon (2), devinrent l'objet des brocards du soldat. Los pauvres gens î ils ne connaissaient encore de l'Egypte que Rosette et Alexandrie. Descendant le Nil sur des djermes, sous les yeux inquiets des Turcs, ils n'étaient entrés dans aucun village, et s'étaient fait des idées du pays sur le pittoresque du lal)leau qui se présentait à leur vue du haut des mats. »
(1> Espèce dti tiioIdcs mahomelans, vagabonds, qui passent leur existence en pèlerinages à Jérusalem, à Bagdad, à Damas, au moût Carmel et autres lieux, qu'ils ont en grande véuération parce que leurs prétendus saints y sont eulerrés. Leur industrie, en route, consiste n simuler la folie, aùn d'attirer sur eux les regards et les aumônes d(; la multitude. Ils sont généralenumt tète et jambes nues, lo corps à raoiti.; couvert d'une mauvaise peau do bète sauvage. Véritables épicuriens, ils ne se refusent d'ailleurs aucun des plaisirs qui peuvent s'ofl'rir à eux ,: et quand les ressources de la charité publique leur innnqnont, ils ne s<^ font pas scrupule do dévaliser les caravanes quand celles-ci ne sont pas assez fortes pour se défendre.
(2| Magallon, négociant français, avait demeuré longtemps au Caire, où il était consul oe France. Parti de Toulon avec Tarmée et embarqué, à ,boriI de L'Orient, il était attaché au quartier général, et avait fait do l'Egypte le tableau le plus brillant (G-énéral Bertrand, Œuvres de Napoléon).
Le quartier général s'établit dans une prairie artificielle^ sur la lisière d'un très beau bois d'acacias. L'eau était bonne et abondante. Les bivouacs étaient à l'ombre ; la paille, les légumes, la viande ne manquaient pas. On avait encore du biscuit de mer. Les hommes et chevaux avaient besoin de repos ; on séjourna le 9. Le général de brigade Mireur, se rendant d'un bivouac a un autre malgré les observations que lui firent les grand'gardes, lut surpris dans une petite vallée à cent pas d'elles par quatre Arabes et percé de coups de lance. C'était un officier distingué; l'armée le regretta (1). Le 10, avant le jour, l'armée se remit en marche. Elle rencontra le Nil, à El-Rahmânyeh, à neuf heures du matin, et salua par des cris de joie la vue de ce fleuve miraculeux. Généraux et soldats, tous s'y précipitèrent tout habillés pour se rafraîchir. El-Rahmanyeh était un gros bourg, moins grand que Damanhour, mais plus fertile et plus riche (2). »
Cependant la nouvelle arriva au Caire, le 5 juillet, ([u'une armée d'infidèles était débarquée, qu'elle était fort nonibi'eusc en infanterie, mais qu'elle n'avait pas de cavalerie. Les beys et leurs kâchefs poussèrent des cris de joie; le Caire fut illuminé. « Ce sont des pastèques à couper », disaient-ils. Il n'était aucun Mameluk qui ne se promit de porter une centaine de tûtes; cette armée fùt-elle de cent mille hommes, serait anéantie, puisqu'il fau-
(1) « Mireur. c'était l'hoinmo des dangers, dos avant-postes; MB so.iuiu'il était in((iii('t si l'ciinvini nu se trouvait en face. « (Antominarchi).
(2} Mcinoi/rs de y<ijni/i'on .
lirait qu'elle traversât les plaines qui bordent le Nil. C'est avec ces illusions qu'ils se préparèrent à marcher à la rencontre de l'armée française. Un bey partit, le 5 au soir, avec six cents Mameluks pour se porter sur Damanhour, rallier les Arabes du Bahyreh et retarder la marche de l'armée. Il arriva le 10 à Damanhour, comme la division Desaix, qui formait alors l'arrière-garde, quittait ses bivouacs. Desaix marchait en colonne serrée, par division, son artillerie à la tète et à la queue, ses bagages au centre entre ses deux brigades. A la vue de l'ennemi, il fit prendre les distances de peloton et continua sa marche, côtoyé, cscarmouchant avec cette belle cavalerie, qui enfin se décida a le charger. Aussitôt Desaix commanda « par peloton, à droite et à gauche en bataille, feu de deux rangs. » Il serait difficile de peindre l'étonnement et le mécompte qu'éprouvèrent les Mameluks, quand ils virent lu contenance de cette infanterie et l'épouvantable feu de mitraille et de mousqueterie qui leur portait la mort, si loin dans toutes les directions. Quelques braves moururent sur les baïonnettes. Le gros de lu troupe s'éloigna hors de la portée du canon. Desaix rompit alors son carré, continua sa marche, n'ayant perdu dans ce combat d'El-Rahmânyeh que quatre hommes. Quand Mourad-Bcy apprit cet ' i étrange événement, qu'il ne pouvait s'expliquer, il s emporta contre le bey et ses kàchefs, et les traita ^le lâches, qui s'étaient laissé imposer par le nom- "^e, comme si des Mameluks devaient jamais compter pour quelque chose les piétons en plaine.
L'armée séjourna le 10, le 11 et le 12 h EI-Rahmânveh. La flol tille et la division Dugua la joignirent le 12 au matin. La flottille était nécessaire pour pouvoir manœuvrer sur les deux rives et pour combattre celle des Mameluks, qui était nombreuse et bien armée. Le nombre des Bédouins s'accroissait chaque jour. Les Français se trouvaient dans le camp d'El-Rahmanyeh comme bloqués. Les Bédouins avaient des postes à portée de fusil des* ^rand*gardes. Ils s'étalent aperçus que les chevaux français ne valaient rien, ce qui leur avait inspiré le plus grand mépris pour notre cavalerie.
L'armée se trouvait alars placée de la manière suivante : Kleber était îi Alexandrie avec le convoi et l'escadre, qu'on supposait entrée dans le port; il tenait gainison dans le château d'Aboukir ; il avait la 09*-' demi-brigade, mille canonniers, sapeurs • et ouvriers, deux mille hommes des dépôts des corps d'infanterie et de cavalerie a pied ; total : six mille cinq cents hommes de ligne et trois mille • cinq cents hommes formant les équipages des bâtiments de transport, organisés en garde nationale ; ■ ce qui lui formait, indépendamment de rescadre, une garnison de neuf à dix mille hommes. Menou était à Rosette avec mille deux cents hommes et trois avisos. Le camp d'El-Rahmânyeh était de vingt mille hommes. Le génie avait retranché une mosquée située sur la hauteur de Damanhour ; elle contenait trois cents hommes et deux pièces de canon, (jui furent enlevés par la garnison d'Alexac- ■ drie. Une redoute jugée nécessaire a El-Rahmunyeh
fut construite pour trois cents hommes et trois pièces de canon ; le chef de division Perrée y laissa une barque armée pour la police du Nil.
Mourad-Bey était parti, le 6, du Caire, avec trois mille Mameluks, deux mille janissaires à pied et une flottille nombreuse, composée d'une soixantaine de bâtiments, dont vingt-cinq armés. Il avait convoqué tous les Arabes du Fayoum. Il espérait arriver à temps h Damanhour pour soutenir son avantgarde. Il était Suivi par Ibrahim-Bey avec une force plus considérable encore. Il apprit à Terraneh Tévénement d'El-Rahmanyeh, la prise de Rosette et la marche de l'armée sur le Caire. Il se porta sur Chobrâkhyt, y construisit deux batteries de neuf pièces de canon, et fit travailler à retrancher le village, où il porta ses janissaires. Sa flottille prit position, la gauche appuyée au rivage et la droite au Delta.
« Le 12, k sept heures du soir, Tarmée française campa au village de Minyet-Salamch, à une lieue d'El-Rahmânyeh. Elle eut ordre de prendre les armes à une heure du matin. Il était de la plus grande importance de ne pas donner à Mourad-Bey le temps d'achever ses retranchements et de compléter le ralliement de ses troupes. Aussitôt que la lune fut levée, l'armée se mit en marche A huit heures, elle se trouva en présence de Mourad-Bey, qui avait sa droite, toute composée de Mameluks, appuyée au village de Chobrâkhyt ; sa gauclie, formée par deux mille Arabes, prolongeait sa ligne dans le désert. Ce coup d'œll frappa d'étonnement.
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Chaque Mameluk avait trois ou quatre hommes pour le servir, et les Arabes étaient dans un continuel mouvement. La ligne parut être de quinze à dix-huit mille hommes. »
Les Bédouins du Bahvreh avaient, selon leur coutume, occupé des communications avec El- Rahmùnveh, et caracolaient sur nos derrières et sur nos flancs. Ils étaient aussi autour d'Alexandrie^ de Damanhour et de Rosette. L'armée se rangea en bataille et se déploya sur un espace de dix-huit cents toises, la gauche appuyée a un petit village près du Nil, la droite à un gros village près du désert. Desaîx formait la droite, il fit barricader ce village^ qu'il occupa par un bataillon et trois pièces de canon ; il rangea sa division en un seul carré de cent cinquante toises de front sur vingt-cinq de flanc. A cent toises en arrière du village, la gauche formée par le général Vial, fit les mêmes dispositions. Les trois autres divisions se placèrent dans rîntervalle, à environ trois cents toises Tune de l'autre, se flanquant entre elles, le centre un peu en arrière. La cavalerie, divisée en cinq pelotons^ fut placée au milieu des carrés, la réserve dans deux villages, à mille toises en arrière de la ligne et éloignés entre eux de huit ou neuf cents toises, chaqu(3 village étant barricadé et ayant une demibatterie. Si les ennemis surent juger ces dispositions, elles durent leur paraître redoutables. Sur trcnto-six pièces de canon qui étaient en ligne» dix-huit pouvaient battre au même point. »
(( Les deux armées s'observèrent pendant plu-
sieurs heures. Les Français attendaient leur flottille ; mais elle était encore à Tancre devant El-Rahmânyeh ; elle ne pouvait remonter le fleuve qu'avec le vent du nord, qui ne s'éleva qu'à huit heures. Le soleil, qui donnait sur les casques et les cottes de mailles des Mameluks, faisait briller cette belle troupe de tout son éclat. Un grand nombre de combats singuliers se livrèrent à la mode des Orientaux, entre les plus braves des Mameluks et les intrépides tirailleurs des Alpes. Le Mameluk déployait toute son adresse et son courage ; il excitait notreadmiration.il étaitlié à son cheval, qui paraissait partager toutes ses passions ;le sabre pendait au poignet, il tirait sa carabine, son tromblon, ses quatre pistolets, et, après avoir ainsi déchargé six armes à feu, il tournait le peloton de tirailleurs et passait entre eux et la ligne avec une merveilleuse dextérité. Mais on vit les sept-queues avec les pelotons d'hommes d'élite qui leur servaient de garde, se réunir en un point central, sur un petit tertre : c'étaient les beys qui tenaient conseil. Un moment après, cette belle cavalerie s'ébranla, les sept beys à la tête, perça le carré du général Reynier et celui du général Dugua, où était le général en chef, espérant sans doute les trouver ouverts par derrière et les prendre à dos. La mitraille et la fusillade du front des carrés, et immédiatement après des flancs et enfin de Tarrièr.e, en tuèrent et en blessèrent un bon nombre. Quelques braves, lancés sdr les derrières des carrés, périrent sur les baïonnettes. Mais, lorsque Mourad-Bey s'aperçut que le
fi.
feu était aussi vif derrière que de front, il s'éloigna rapidement, et donna dans les deux hallages retranchés où était placée la réserve. Il en essuya la mitraille, fit alors un à gauche au grand galop, et se porta à une demi-lieue sur le flanc droit de l'armée. 60 Mameluks restèrent sur le champ de bataille. Leurs dépouilles réjouirent le soldat ; leur habitude est de porter tout leur or dans leur ceinture lorsqu'ils vont au combat. Indépendamment de cela, le cheval, l'habillement, l'armement, étaient d'un grand prix ; ce qui fit comprendre qu'un pays qui avait des défenseurs aussi riches ne pouvait pas cependant être aussi misérable qu'on le pensait.
La ligne française reste fixe ; elle s'attendait à une seconde charge. Enfin elle aperçut les mâts de sa flottille. Il était une heure après-midi. Uneépouvantable canonnade s'engagea un quart d'heure après sur le Nil. Le chef de division Perrée, en tête, avait formé sa ligne de bataille et dépassé le village de Chobrâkhyt. Il donna au milieu de la ligne des bâtiments ennemis ; accablée par le nombre, une de ses demi-galères fut prise à l'abordage ; lui-même fut en danger, mais il sauva sa flottille par d'habiles manœuvres. Aussitôt que le général Bonaparte s'aperçut du péril que courait ron armée navale, il ordonna à la ligne d'infonterie de marcher en jvvant. La division de gauche al)or(hi le viilaixe de Chobrakhvt. Les batteries turques avai(Mil été démontées. Les deux mille janissaires, menacés d'être coupés et tournés par le
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mouvement de l'armée, prirent la fuite après quelque résistance. Les Mameluks, eflFrayés et ne comprenant rien a tout ce qu'ils voyaient, se tenaient hors de la portée du canon, et reculaient à mesure que la ligne avançait. Le feu des tirailleurs placés dans les maisons de Chobrâkhyt et répartis le long de la digue, celui des pièces de douze, de huit et des obusiers réunis sur le bord du Nil, firent changer promptement le sort du combat naval. Les marins turcs, les plus habiles, comprirent le danger de leur position ; ils virèrent de bord et profitèrent du vent pour s'éloigner et refouler le courant ; les autres le firent plus tard ; mais il n*était plus temps : ils furent contraints de mettre le feu à leurs bâtiments. Le vent du nord cesse habituellement dans cette saison à quatre ou cinq heures après midi. D'ailleurs, avant d'arriver a Chûbour, le Nil forme un coude ; il était donc possible de s'emparer du reste de la flottille. Les cinq divisions de l'armée se mirent en colonnes et marchèrent sur cinq directions, à distance de déploiement, a travers champs. Mourad-Bey, s'apercevant de la frayeur et du découragement de ses gens, quitta la vue de l'armée et se rendit en toute hâte devant le Caire. »
A six heures après midi, l'armée campa à Chabour. Les équipages turcs se voyant coupés, se réfugièrent dans le Delta après avoir mis le feu à leurs bâtiments. On parvint h en sauver quelquesuns. Le camp fut établi dans un bois de sycomores. A la nuit, le chef de division Perrée mouilla à
la hauteur du village. La perte des Français (ut dans cette journée de 3 ou 400 hommes tués ou blessés, les trois quarts matelots. Monge, Berthol* let, Bourrienne (secrétaire du général Bonaparte), qui étaient embarqués sur la flottille, montrèrent du sang-froid et de la résignation au moment du danger. Le chef de division Perrée, blessé au bras d'un coup de canon, fut promu contre-amiral et reçut cette lettre :
a Je vous envoie, Citoyen général, mon sabre en remplacement de celui que vous avez perdu à la bataille de Chobrâkhyt. Recevez-le, je vous prie, comme témoignage de ma reconnaissance pour les services que vous avez rendus à l'armée dans la conquête de l'Egypte.
60NA.PA.RTE. B
Le capitaine du génie Bertrand fut nommé chef de bataillon. Le général Andréossy, qui commandait les troupes de débarquement, fut signalé dans le rapport du général Bonaparte pour sa belle conduite.
Les Mameluks perdirent 300 de leurs plus braves cavaliers, tués, blessés ou prisonniers, 4 ou 500 fantassins ou hommes des équipages de leur flottille, neuf mauvaises pièces de canon de fer, sur affûts marins, qu'ils avaient mises en batteries à Chobrakhyt, et toute leur flottille.
Dès ce moment, Mourad-Bey désespéra de son salut. Il comprit qu'il n'y avait pas égalité d'armes, que la bravoure n'était pas suffisante pour vaincrei et que l'infanterie n'était pas aussi méprisable ([u'il se Tétait imaginé jusqu'alors. Au fait, les dix mille Mameluks n'eussent pas craint d'attaquer
en plaine une armée de cinquante mille Ottomans. Ils répandirent au Caire mille bruits. Tout ce qu'ils voyaient, tout ce qu'ils avaient ouï raconter ou appris par leur propre expérience, bouleversait tellement leurs idées que cela les portait à croire au sortilège. Le sultan français était un sorcier qui tenait tous ses soldats liés par une grosse corde blanche, et, selon qull la tirait d'un côte ou d'un autre, ils allaient à droite ou à gauche, se remuant tout d'une pièce; ils le nommaient le Père du feu, pour exprimer la vivacité du feu, de la mitraille et de la fusillade de son infanterie.
Cependant les Arabes inquiétaient les marches, empêchaient les détachements de s'écarter; ce qui rendait les vivres très difficiles. Le général Zajonchek et le général Andréossy débarquèrent avec leurs brigades dans le Delta, et marchèrent parallèlement à l'armée, sur la rive droite, n'ayant ni Arabes ni ennemis à combattre; ils firent des vivres en abondance et en fournirent à l'armée. En peu de jours ils se procurèrent une centaine de chevaux; ce qui les mit à même de s'éclairer. La bataille de Chobrâkhyt fut glorieuse pour l'armée française; elle avait, il est vrai, vingt mille hommes et quarante-deux pièces de canon sur le champ de bataille, où son ennemi n'avait réellement que huit mille combattants ; mais c'était la première fois qu'elle se trouvait vis-à-vis de cette belle et redoutable cavalerie (1).
La journée du 13 juillet avait fatigué l'armée.
(1) Dictées de Napoléon à Sainte-Hélène .
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Elle avait fait sept grandes lieues, indépendamment des mouvements de la bataille. Le temps avait été fort chaud ; la marche, au travers des terres gercées, très difficile. La flottille ne pouvait pas appareiller avant neuf heures ; c'est a cette heure que s'élevait le vent du nord ; or il fallait marcher de concert afin de maintenir ses communications avec la rive droite et de s'appuyer réciproquement. L'armée partit fort tard le 14, et arriva à la nuit h Koum- Cheryk, a la prise d'eau d'un canal d'irrigation qui porte les eaux du Nil dans la province de Maryout. Les soldats trouvaient en abondance des pastèques ou melons d'eau, fruit extraordinairement rafraîchissant, et quoiqu'ils en mangeassent avec excès, ils n'éprouvèrent point d'inconvénient.
Le 15, l'armée campa à A'iqam, vilhige arabe; elle arriva à Abou-Nochâbeh ; elle fit quatre lieues et demie. Là, le désert s'approch-ait fort du Nil. Le 17, elle campa à Ouârda, à l'ombre d'une forêt de palmiers. Elle reçut un convoi de vivres de la rive droite. Elle marchait à petites journées; elle partait à deux heures du matin et était campée à neuf heures. La cause en était Texcessive chaleur, la difficulté de se procurer des vivres, l'incommodité des Aiabes, qui obligeaient les colonnes à marcher doucement afin que tout le monde pût suivre, la nécessité d'attendre la flottille sur laquelle on plaçait les malades et les hommes fatigués; ce qui dispensait d'occuper des points intermédiaires qui eussent alfaibli l'armée. Enfin il fallait se trouver à toute heure en mesure de combattre, car on
recevait tous les jours des nouvelles des préparatifs Cormidables qui se faisaient au Caire. Les beys, les janissaires, les Arabes, les milices avaient quitte la ville et marchaient à la rencontre des infidèles. Le général Zajonchek prit position où le Nil se divise en deux branches pour former le Delta, point dit le Ventre de la Vache, Les Hébreux, dans le désert de TEgarement, regrettaient les marmites d'Egypte, pleines de viandes, d'oignons et toutes sortes de légumes dont ils pouvaient manger h satiété ; les Français ne cessaient d'appeler à grands cris les délices de l'Italie. Depuis quinze jours leur mécontentement avait été en augmentant ; « ils comparaient ce peuple barbare qu'ils ne pouvaient pas entendre, les demeures de ces misérables fellahs, aussi abrutis que leurs buffles, ces arides plaines découvertes et sans ombre, ce Nil, chélif ruisseau qui charriait une eau sale et boueuse, enfin ces horribles hommes du désert, si laids, si féroces, et leurs femmes plus sales encore, aux plaines fleuries et abondantes de la Lombardie, au peuple sociable douxetéchûré des Etats vénitiens. Ils se plaignaient d'être dans un pays où ils ne pouvaient se procurer ni pain ni vin. On leur répondait que, loin d'être misérable, ce pays était le plus riche du monde ; qu'ils auraient du pain, du vin aussitôt qu'ils seraient au Caire ; que le pays où ils étaient avait été le grenier de Rome et était encore celui de Constantinople. Rien ne pouvait calmer des imaginations effarouchées. Quand les Francs racontaient les beautés et l'opulence du Caire, les soldats
répondaient tristement : « Voas nous avez dit la même chose de Damanhour ! Le Caire sera peutêtre deux ou trois fois plus grand ; mais ce sera un ramassis de cabanes dépourvues de tout ce qui peut rendre la vie supportable [V.. »
Le général Bonaparte s^approchait souvent de ses soldats ; il leur disait : « que le Nil, qui répondait si peu dans ce moment à sa réputation, commençait à grossir, et que bientôt il justifierait tout ce qu'ils en avaient ouï raconter ; qu'ils campaient sur des monceaux de blé, et que sous peu de jours, ils auraient des moulins et des fours ; que cette terre si nue, si monotone, si triste, sur laquelle ils marchaient avec tant de difficulté, serait bientôt couverte de moissons et de riches cultures qui leur représenteraient l'abondance et la fertilité des rives du Pô ; qu'ils avaient des lentilles, des fèves, des poules, des pigeons ; que leurs plaintes étaient exagérées ; que la chaleur était excessive, sans doute, mais serait supportable quand ils se trouveraient en repos et seraient organisés ; que, pendant les campagnes d'Italie, les marches, au mois de juillet et d'août, étaient aussi bien fatigantes. » Mais ces discours ne produisaient qu'un effet passager. Les généraux et les officiers murmuraient plus haut que les soldats. Ce genre de guerre était encore plus pénible pour eux, et contrastait davantage aver l(?s commodités des palais et des casinos d'Italie. Xapoléon Ta rappelé plus tard dans ses mémoires:
u L'ai'inée était frappée d'une mélancolie vague
que rien ne pouvait surmonter ; elle était attaquée du spleen ; plusieurs soldats se jetèrent dans le Nil pour y trouver une mort prompte. Tous les jours, après que les bivouacs étaient pris, le premier besoin des hommes était de se baigner. En sortant du Nil, les soldats commençaient à faire de la politique , h s'exaspérer, à se lamenter sur la fâcheuse position des choses. « Que sommes-nous venus faire ici ? Le Directoire nous a déportés ! » Quelquefois ils s'apitoyaient sur leurs chefs, qui bivouaquaient constamment sur les bords du Nil, étaientprivés de tout comme le dernier soldat ; le dîner de l'état-major consistait souvent en un plat de lentilles. « C'est de lui qu'on voulait se défaire, disaient-ils ; mais au lieu de nous conduire ici, que ne nous faisait-il un signal, nous eussions chassé ses ennemis du palais, comme nous avons chassé les Clichyens (1). » S'étant aperçus que, partout où il y avait quelques traces d'antiquités, les
(1) Après le coup d'Etat extra-parleinentaire du 9 thermidor (il juillet 1794), il se forma à Paris uu club politique d'hommes plus ou moins influents, aspirant malgré le vœu bien constaté de la nation à cette épocjne. au retour de la royauté légitime, et que le peuple qualifia de monarchicns ou cUchiens. Ce dernier nom leur vint de ce qu'ils se réunissaient au bah de la rue de Clichy, dans une vieille masure appartenant à un vieux royaliste, qui offrit cette retraite mystérieuse à un groupe d'amis, dont le nombre s'accrut rapidement au point de former ce que, pendant les trois années 1795, 179G et 1797, on appela le Club de CUchy. C'était un assemblage hétérogène de royalistes de toutes nuances, émigrés, mécontents, boarboniens, orléanistes, absolutistes, modérés, constitutionnels à la façon anglaise. Dans le nombre figuraient le général Pichcgru, Royer- Collard, Clausel de Coussergues, Hyde de Neuville, Camille Jordan, etc., etc., qui tous exerçaient une grande influence sur les deux Conseils des Cina-Cents et des Anciens. De ce club émanaient de telles motions que le Directoire se décida le 18 fructidor (4 septembre 1707) à faire un coup d'Etat en déportant à Caycnne un grand nombre de Clichiens, et le club fut fermé. Néanmoins, ceux qui avaient échappé .i la déportation ne se tinrent pas pour battus, et conspirèrent encore quand même, il ne fallut rien moins que l'arrivée de Bonaparte au pouvoir pour dissiper les derniers restes de ces conspirateurs permanents.
Le Club du Manège composé de patriotes luttant sans cesse contre 1<^ Directoire, ne survécut pas plus que les autres sociétés politiques au coup d'État du 18 brumaire.
llO BONAPARTE
savants s'y arrêtaient et faisaient des fouilles, ils supposèrent que c'étaient eux qui, pour chercher -des antiquités, avaient conseillé Texpédition ; cela les indisposa contre eux. Ils appelaient les ânes des -savants. CafTarelli était à la tête de la Commission. Ce brave général avait une jambe de bois. Il se donnait beaucoup de mouvement ; il parcourait les rangs pour prêcher le soldat. Il ne parlait que delà beauté ■du pays, des grands résultats de cette conquête. ■Quelquefois, après l'avoir entendu, les soldats mur- TOuraient ; mais la gaieté française reprenait le •dessus. « Pardi, lui dit un jour un grenadier, vous TOUS moquez de cela, mon général, vous qui avez •un pied en France ! » Ce mot répété de bivouac en bivouac, fit rire tous les camps. Jamais cependant le soldat ne manqua aux membres de la Commission des arts, qu'au fond il respectait ; et, ce premier mouvement passé CafFarelli et les savants furent l'objet de son estime. L'industrie française Tenait aussi a l'aide des circonstances. Les uns broyaient le blé pour se procurer de la farine, les autres en faisaient d'abord rôtir le grain dans une poùle, et ainsi rôti, le faisaient bouillir, et en obtenaient une nourriture saine et abondante. »
Le 19 juillet, Tarmée arriva à Omm-Dynâr, vîs-àvls de la pointe du Delta et à cinq lieues du Caire. Elle aperçut pour la première fois les Pyramides. Toutes les lunettes furent braquées sur ces plus grands et ces phis anciens monuments qui soient sortis de la main des hommes. Les trois Pyramides bordaient Thorizon du désert. Elles paraissaient
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comme trois énormes rochers ; mais, en les regardant avec attention, la régularité des arêtes décelait des hommes. On apercevait aussi la mosquée du Moqattam. Au pied, était le Caire.
L'armée séjourna le 20, et reçut l'ordre de se préparer à la bataille.
L'ennemi avait pris position sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis le Caire, entre Embâbeh et les Pyramides. Il était nombreux en infanterie et en cavalerie. Une flottille considérable, parmi laquelle il y avait une frégate, protégeait son camp. La flottille française était restée en arrière ; elle était d'ailleurs fort inférieure en nombre. Le Nil étant très bas, il fallut renoncer aux secours de toute espèce qu'elle portait et aux services qu'elle pouvait rendre. Les Mameluks, les agas, les marins, fiers de leur nombre et de la belle position qu'ils occupaient, encouragés par les regards de leurs pères, de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants, étaient pleins d'ardeur et de confiance. Ils disaient « qu'au pied de ces Pyramides, bâties par leurs ancêtres, les Français trouveraient leurs tombeaux et finiraient leur destin. »
De son côté, le général Bonaparte, parcourant le front de son armée et montrant du doigt les Pyramides prononça cette courte harangue : Soldats y quarante siècles vous regardent.
Le 21, à deux heures du matin, l'armée se mit en marche. Au jour, elle rencontra une avant-garde de Mameluks, qui disparut après avoir essuyé quelques coups de canon. A huit heures, les
soldats poussèrent mille cris de joie à la vue des quatre cents minarets du Caire. Il leur fut donc prouvé qu'il existait une grande ville qui ne pouvait pas être comparée k ce qu'ils avaient vu depuis qu'ils étaient débarqués. A neuf heures, ils découvrirent la ligne de bataille de l'armée ennemie. La droite, composée de vingt mille janissaires, Arabes et milices du Caire, était dans un camp retranché en avant du village d'Embâbeh, sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis Boulaq, ce camp retranché était armé de quarante pièces de canon. Le centre et la gauche étaient formés par un corps de cavalerie de douze mille Mameluks, agas, cheiks et autres notables de l'Egypte, tous à cheval et ayant chacun trois ou quatre hommes à pied pour le servir; ce qui formait une ligne de cinquante mille hommes. La gauche était formée par huit mille Arabes-Bédouins à cheval, et s'appuyait aux Pyramides. Cette ligne avait une étendue de trois lieues. Le Nil, d'Ambabeh a Boulaq et au Vieux-Caire, était à peine sufïisant pour contenir la flottille, dont les mâts apparaissaient comme une forêt. Elle était de trois cents voiles. La rive droite étfiit couverte de toute la population du Caire, hommes, femmes et enfants, qui étaient accourus pour voir cotte bataille, d'où allait dépendre leur sort. Ils y attachaient d'autant plus d'importance ([ue, vaincus, ils deviendraient esclaves de ces infidèles.
L'armée française prit le même ordre de bataille dont elle s'était si bien trouvée à Chobrâkhyt^ mais
j*fl
parallèlement au Nil, parce que Tennemi en était maître. Les officiers d'état-major reconnurent le camp retranché. Il consistait en de simples boyaux qui pouvaient être de quelques effets contre la cavalerie, mais étaient nuls contre l'infanterie; le travail était mal tracé, à peine ébauché; il avait été commencé depuis deux jours seulement. L'artillerie était de fer, sur affûts marins; elle était fixe et ne pouvait pas se remuer. L'infanterie paraissait mal en ordre et incapable de se battre en plaine. Son projet était de se battre derrière ses retranchements. Elle était peu redoutable, ainsi que les Arabes, si nuls un jour de bataille. Le corps des Mameluks était seul à craindre, mais hors d'état de résister. Desaix en tête, marchant par la droite, passa à deux portées de canon du camp retranché, lui prêtant le flanc gauche, et se porta sur le centre de la ligne des Mameluks. Reynier, Dugiia, Vial et Bon, le suivirent à distance. Un village se trouvait vis-à-vis du point de la ligne ennemie qu'on voulait percer; c'était le point de direction. Il y avait une demi-heure que l'armée s'avançait dans cet ordre et dans le plus grand silence, lorsque Mourad-Bey, qui commandait en chef, devina l'intention du général français, quoiqu'il n'eut aucune expérience des manœuvres des batailles. La nature l'avait doué d'un grand caractère, d'un brillant courage et d'un coup d'oeil pénétrant. Il saisit la l^ataillc avec une habileté qui aurait honoré le général le plus consommé. Il sentit qu'il était perdu s'il hiissait l'armée française achever son mouvement, et qu'avec sa
nombreuse cavalerie il devait attaquer l'Infanterie pendant qu'elle était en marche. Il partit comme réclair avec sept ou huit mille chevaux, passa entre la division Desaix et celle de Reynier, et les enveloppa.
Ce mouvement se fit avec une telle rapidité, qu'on craignit un moment que le général Desaix n'eut pas le temps de se mettre en position ; son artillerie était embarrassée au passage d'un bois de palmiers. Mais les premiers Mameluks qui arrivèrent sur lui étaient peu nombreux. Une décharge en jeta la moitié par terre. Le général Desaix eut le temps de former son carré. La mitraille et la fusillade s'engagèrent sur les quatre côtés. Le général Reynier ne tarda pas a prendre position et a commencer le feu de tous côtés. La division Dugua, où était le général en chef, changea de direction et se porta entre le Nil et le général Desaix, coupant par cette manœuvre, l'ennemi du camp d'Embâbeh et lui barrant la rivière; elle se trouva bientôt h portée de commencer la canonn.idc sur la queue des Mameluks. Quarante-cinq a cinquante hommes des plus braves, beys, kachefs. Mameluks moururent dans les carrés ; le champ de l)ataille fut couvert de leurs morts et de leurs blessés. Ils s'obstinèrent pendant une demi-heure il caracoler h portée de mitraille, passant d'un intervalle à Tautre, au milieu de la poussière, des chevaux, de la fumée, de la fusillade et des cris des mourants. Mais enfin, ne gagnant rien, ils s'éloigneront et se mirent hors de portée. Mourad«^
Bey, avec 3.000 chevaux, opéra sa retraite sur Gyzeh, route de la haute Egypte. Le reste, se trouvant sur les derrières des carrés, appuya sur le camp retranché, au moment où la division. Taborda. Le général Rampon, avec deux bataillons,, occupa un fossé et une digue qui interceptaient la communication avec Embâbeh et Gyzeh.
La cavalerie qui se trouvait dans le camp, étant repoussée par la division Bon, voulut regagner Gyzeh ; mais, arrêtée par Rampon et par la division Dugua, qui l'appuyait, elle hésita, flotta plusieurs fois, et enfin, par un mouvement naturel^ s'appuya sur la ligne de moindre résistance, et sejeta dans le Nil, qui en engloutit plusieurs milliers. Aucun ne put gagner l'autre rive. Le camp retranché ne fit aucune résistance. L'infanterie, voyant la déroute de la cavalerie, abandonna le combat, se jeta dans de petites barques ou à la nage. Le plusgrand nombre descendit le Nil, le long de la rive gauche, et se sauva dans la campagne, à la faveui^ de la nuit. Les canons, les chameaux, les bagages,, tombèrent au pouvoir des Français.
Mourad-Bey avait fourni plusieurs charges, dans^ l'espoir de rouvrir la communication avec son camp* et de lui faciliter la retraite. Toutes ces charges manquèrent. A la nuit, il opéra sa retraite, et donna le signal par l'incendie de la flotte. Le Nil fut sur-le-champ couvert de feu. Sur ces navires^ étaient les richesses de l'Egypte, qui périrent, au grand regret de l'armée. De 12.000 Mameluks,. 3.000 seulement, avec Mourad-13ey, se retirèrent
dans la haute Egypte ; 1.200 qui étalent restés pour contenir le Caire avec Ibrahim-Bey, firent depuis leur retraite sur la Syrie ; 7.000 périrent dans cette bataille si fatale h cette brave milice, c[ui ne s'en releva jamais. Les cadavres des Mameluks portèrent, en peu de jours, a Damiette, à Rosette et dans les villages de la basse Egypte la nouvelle de la victoire de Tarmée française. Les Arabes, suivant leur coutume, voyant la bataille perdue, s'éloignèrent et se dispersèrent dans le désert. Si la flottille française eût pu arriver, la journée eût été plus décisive. Elle eut fait des prisonniers, elle eût sauvé des bagages. Elle avait entendu toute la journée la canonnade de la bataille. Le vent du nord, qui soufflait, en amortissait le bruit; mais, sur le soir, comme il s'était calmé, le bruit du canon devint plus fort, le feu parut s'approcher. Les équipages crurent que la bataille était perdue. Ils ne furent détrompés que par le nombre de cadavres turcs que le Nil charriait. La perte de l'armée française fut de 300 hommes, tués ou blessés ; celle de l'ennemi, en tués, blessés, noyés ou prisonniers, se monta a 10.000 Mameluks, Arabes, janissaires; Mourad-Bey, lui-môme, avait été blessé k la joue criin coup de sabre.
« L'artillerie s'est spécialement distinguée. Je vous
<lemancle le gra<Ie do général de division, pour le général de hri^ado Donimartin. J'ai promu au grade de général de brigade le chel' de brigade Dcstaiug, .commandant la V' (ienii-hi'igade. T^e général Zajonchek s'est fort bien conduit dans plusieurs missions importantes que je lui ai confiées, l/ordounaleiir en clieF Sucy s'était embarqué sur la
flottille du Nil, pour être à portée de faire passer des vivres au Delta ; voyant que je redoublais de marche, et désirant être à mes côtés le jour de la bataille, il se jeta dans une chaloupe canonnière, et, malgré les périls qu'il avait à courir, il se sépara de la flottille. Sa chaloupe échoua. 11 fut assailli par une grande quantité d'ennoniis ; il montra le plus grand courage. Blessé très dangereusement au bras, il parvint par son exemple, à ranimer l'équipage cl à tirer la chaloupe du mauvais pas où elle s'était engagée...
Je vous prie de faire payer une gratiflcation de 1 .200 francs à la femme du citoyen Larrey, chirurgien en chef de l'armée. Il nous a rendu au milieu du désert, les plus grands services pai son activité et son zèle. C'est rofficier de santé que je connaisse le plus fait pour être à la tète des ambulances d'une armée (1). »
Le quartier général arriva à Gyzeli à neuf heures du soir. Il n'était resté aucun esclave à la belle maison de campagne de Mourad-Bey. Rien de sa distribution intérieure ne ressemblait aux palais de l'Europe. Cependant les officiers virent avec plaisir une maison bien meublée, des divans des plus belles soieries de Lyon ornées de franges d'or, des vestiges du luxe et des arts d'Europe. Le jardin était rempli des plus beaux arbres, mais il n'était percé d'aucune allée. Un grand berceau couvert de vignes et chargé des plus excellents raisins fut une ressource précieuse. Le bruit s'en répandit dans le camp, qui accourut en masse ; la vendange fut bientôt faite.
Les divisions qui avalent pris le campd'Kmbâbeh étaient dans l'abondance ; on y avait trouvé de nombreuses provisions de bouches, des cantines pleines de confitures et de sucreries ; tous les
'1) Lettre de Boniiparte au Directoire (2'i juillet 1798).
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bagages des beys et des kâchefs, les tapis, les porcelaines, l'argenterie ; l'espoir d'un riche butin avait ranimé les forces des soldats et la plupart repêchaient les cadavres ennemis noyés dans le fleuve. Les sommes d'argent considérables que les Mameluks avaient la coutume de porter sur eux, (deux ou trois cents pièces d'or), leurs vêtements magnifiques, leurs armes précieuses garnies d'or et d'argent, ornées de belles ciselures, encourageaient les troupes à cette recherche. On mettait à l'encan les dépouilles conquises dans le combat : le champ de bataille était devenu un marché. Au milieu des cadavres, on vendait des chevaux, des armes, des vêtements, des selles, des housses, etc. 11 régnait une joie bruyante ; les uns mangeaient et buvaient ; d'autres se paraient de turbans et de pelisses ; on ne songeait plus aux souffrances que l'on venait d'endurer ; bref, suivant le mot de l^onaparte, les soldats se réconcilièrent avec l'Kgypte.
Pendant toute la nuit, au travers des tourbillons de flammes des trois cents bâtiments égyptiens en fou, se dessinaient les minarets du Caire. La lueur se réfléchissait jusque sur les parois des Pyramides. Pendant les jours qui suivirent la bataille, los soldats fiuHMit occupés h pêcher les cadavres ; boaucoup uvaiiMit deux cents ou trois cents pièces d'or sur eux.
A la pointe du jour^ la division Vial passa dans Tile de Houdah, mit un bataillon dans le meqyàs. Los tirailleurs franchirent le canal et se logèrent
EN ÉGTPTE 119»
dans la maison de campagne d'Ibrahim-Bey. Lèvent du nord soufflait avec force ; cependant lai flottille n'arrivait pas. Le chef de division Perrée fit enfin connaître qu'on ne devait plus compter surlui ; que les bâtiments étaient échoués ; qu'il nepourrait arriver que quand le Nil aurait monté d'un* pied. Cette contrariété était extrême ^ car le général Bonaparte supposait que l'armée conduite par Ibrahim, se ralliait sous les murs du Caire et qu'iG serait besoin de livrer une seconde bataille avant, de pénétrer dans cette ville. Il en fut autrement.
Le retour d'Ibrahim dans la ville du Caire, et là» nouvelle du désastre éprouvé sur la rive gauchedu fleuve, avaient rempli cette capitale de terreur et de confusion. Les beys et les Mameluks qui raccompagnaient, ceux qui avaient réussi à traverser le Nil à la nage, et tous les partisans de ces dominateurs de l'Egypte, croyant voir arriver les Français à chaque instant sur leurs traces, quittèrent la ville dans la nuit et se dirigèrent sur Belbeys,. capitale de la province de Charqyeh, à quelquesjournées du Caire. Ibrahim sut persuader au pacha^ d'Egypte, Seid Abou-Bekr, qu'il était dans soi>. propre intérêt de fuir avec lui sans attendre lesvainqueurs, qui ne respecteraient pas plus le repré* sentant du Grand Seigneur que les Mamc^luks. Ce pacha, homme faible et crédule, auquel lesbeys avaient peut-être dérobé la connaissance de la proclamation adressée par le général Bonaparte (1)
(1) Au moment du débarquement à Alexandrie, 1«î général Honapartclai avait écrit pour l'engager à so rallier. ^ V. page 82) .
au peuple d'Egypte, se détermina à suivre les Mameluks dans leur retraite sur Belbeys, en laissant toutefois son lieutenant ou kiâya dans le château du Caire, pour observer les démarches ultérieures des Français et lui en rendre compte. Alors le peuple du Caire se dit que puisque les chefs s'en vont, le danger est proche. La nuit venue, on se précipite vers les portes de la ville qui regardent l'orient : les marchands abandonnent leurs riches magasins ; les grands oublient qu'ils ont des parents, des amis, des serviteurs, et ne songent qu'a sauver leur tête ; ils s'enfuient, les uns vers le Sayd,les autres vers le désert. En- vue de Gyzeh, Mourad a fait mettre le feu à un navire chargé de munitions, qu'il a craint de voir tomber au pouvoir de l'ennemi ; un autre navire incendié par les marins turcs, brûle encore dans le port d'Embâbeh. Des murs du Caire, on voit au nord et à l'occident les sinistres lueurs de l'incendie ; on dit que les Francs dévastent Gyzeh, qu'ils ont traversé le Nil, et que Boulàq est en flammes. On ajoute même que l'avant-garde des ennemis du Prophète vient d'arriver aux Portes-de-Fer ; qu'elle massacre les vieillards, enlève les femmes, pille et incendie les maisons. Ces nouvelles, rapidement répandues, causent une telle épouvante, que de toutes parts des clameurs s'élèvent, et que les habitants, suivant l'exemplo des clicrifs et des cheiks , quittent leur* toits condamnés aux flammes, emportant avec eux tout ce qu'ils peuvent dérober a l'ennemi : les rues du Cairo sont pleines de ces malheureux qui, pour
la plupart dépourvus de monture, courent vers le désert aussi vite qu'ils peuvent, et traînent avec eux des troupeaux de femmes et d'enfants nus. A peine ont-ils passé les portes de la ville, que les Arabes s'élancent sur ces tristes convois, enlèvent le butin, déshonorent les femmes, égorgent sans pitié tout ce qui leur résiste. « Cette nuit, dit une relation égyptienne, n'avait jamais rien vu de semblable depuis que le Caire existait. L'oreille entend raconter des choses que les yeux n'ont jamais vues. »
Une partie des maisons des beys et des principaux Mameluks furent pillées et dévastées. On mit le feu aux palais de Mourad et d'Ibrahim. Une troupe de ces dévastateurs eût même l'intention de pénétrer dans le quartier de la ville habitée par les Francs ou Européens, mais ceux-ci se barricadèrent et prirent de telles précautions, que les agresseurs furent contenus jusqu'à l'arrivée des troupes françaises.
Ces négociants européens eurent l'heureuse inspiration de représenter au kiâya du pacha qu'il se concilierait la bienveillance du général français, si, dans la situation actuelle de la ville du Caire, il se mettait lui-même a la tête des affaires et entrait en pourparlers avec le vainqueur des Mameluks, pour la reddition de cette capitale de l'Egypte. Le kiâya, dont la position était singulièrement critique, et qui n'avait d'ailleurs aucun moyen de résistance ou de fuite à sa disposition, se laissa facilement persuader; quelques-uns d'entre ces négo-
ciants s'offrirent pour être ses agents auprès du général en chef, et s'embarquèrent à Boulâq, à l'effet de venir trouver Bonaparte à son quartier général de Gyzeh. Ils y arrivèrent dans l'aprèsmidi. Ils n'adressèrent au général que cette question énoncée en peu de mots : (c Que voulez-vous ? » Bonaparte leur répondit de faire venir les grands et les cheiks, de leur offrir le secours des armées françaises contre les maîtres, les oppresseurs de l'Egypte. L'accueil que leur fit le général en chef leur donna pleine confiance dans la clémence du vainqueur. Apres les avoir entendus, le général Bonaparte expédia de suite l'adjudant général Beauvais au général Bon, à Ëmbâbeh, pour lui ordonner de détacher le chef de la 32® demi-brigade, Dupuy, nommé le jour même général de brigade, avec les compagnies de grenadiers, pour se rendre au Caire comme commandant d'armes et prendre possession de la ville.
Dès son arrivée à la citadelle, le général Dupuy fit afficher la proclamation suivante datée du quartier général de Gyzeh, le 4 thermidor an VI (22 juillet 1798) :
Peuple du Caire, je suis content de votre conduite ; voas avez bien fait de ne pas prendre parti contre moi.
Je suis venu pour détruire la race des Mameluks, proléger le commerce et les naturels du pays.
Que lous ceux qui ont peur se tranquillisent; que ceux (pii se sont éloignés rentrent dans leurs maisons; que la prière ait lieu aujourd'hui comme à l'ordinaire, comme je veux (ju'elle coutinuo toujours. Xe craignez rien pour vos familb's, vos maisons, vos propriétés et surtout pour la religion des prophètes que j'aime.
Cunime il est urgent qu'il y ait des hommes chargés de
pR«:içv"
la police, afin que la tranquillité ne soit pas troublée, il y aura un divan composé de sept personnes, qui se réuniront à la Mosquée de Yer ; il y en aura toujours deux près du commandant de la place, et quatre seront occupés à maintenir la tranquillité publique et à veiller à la police (1).
Cette proclamation et les paroles rapportées par la députation furent accueillies dans la ville avec la plus vive allégresse. Aussitôt les cheiks Mustapha- Savi, Suleyman-el-Gayouni et d'autres chefs civils ou militaires se rendirent au camp de Gyzeh. Bonaparte leur demanda s'ils étaient les grands cheiks ; ils dirent que les grands cheiks avaient pris la fuite à la nouvelle du désastre d'Embabeh. Bonaparte ayant refusé de traiter avec eux, les chargea de porter des paroles de paix aux fugitifs. Quelquesuns d'entre ceux-ci, mais en petit nombre, se rendirent au Caire : quand ils y rentrèrent, un triste spectacle s'offrit à leurs regards ; la populace, maîtresse de la ville, poussait des cris furieux contre les chefs devant lesquels elle se prosternait la veille avec une religieuse terreur.
Les négociations se continuèrent le 23 et le 24; Bonaparte fit accompagner les chefs qui étaient venus offrir leur soumission par deux compagnies d'élite. Puis il écrivit au Pacha du Caire :
L'intention de la République Française, en occupant l'Egypte, a été d'en chasser les Mameluks, qui étaient à la fois rebelles à la Porte et ennemis déclares du Gouvernement français.
Aujourd'hui qu'elle s'en trouve maîtresse j)ar la victoire signalée que son armée a remportée, son intention est de
(1) Collection Napolôou.
conserver au Pacha du Grand Seigneur ses revenus et son existence.
Je vous prie d'assurer la Porte qu'elle n'éprouvera aucune espèce de perte, et que je veillerai à ce qu'elle continue à percevoir le même tribut qui lui était ci-devant payé {{).
Pendant ces deux journées du 23 et du 24, tout ce que le Caire avait de distingué passa le Nil et se rendit à Gyzeh pour voir le sultan El-Kébir (sultan le Grand, nom donné par les Arabes au général Bonaparte), et lui faire sa soumission. Le général Bonaparte n'oublia rien de ce qui pouvait les rassurer, leur inspirer de la confiance et des sentiments favorables (2] . Mais, avant d'établir son quartier général au Caire, il prit les plus grandes précautions pour assurer les positions de l'armée et ses communications : Desaix reçut Tordre de se rendre avec sa division à deux lieues en avant de Gyzeh en suivant les bords du Nil, k l'effet d'établir sur ce point un camp retranché, et une batterie destinée à dominer la navigation du fleuve ; celle de Dugua partait le 24 à la pointe du jour, avec une avantgarde et de l'artillerie pour les Pyramides afin d'y établir une redoute à l'abri de toute attaque de la part des Arabes. Il prescrivit encore que Tenceinte de Gyzeh contiendrait : le dépôt du grand parc
(1) T.i juill(!t 179X. Colli'ction Napoli-on.
(2) Il ('tail ])arfait(>nuMit socoudé par son interprète le citoyen VeDtiira, qui avait ])asst'' quarante ans à Constautinoplc et dans diirérents pajt luusulniaus. ('/était lu premier orientaliste d'Europe; il rendait tous s(!s discours avec élt-^anco, facilité, et de manière ù prudniro l'oflbt eoflv(>iial>l('. Vcnture (\c Paradis (Jean-Michel do), étaitné ù Marseille ea 1742. Il occupait la chaire (I(> langue turaue, à Paris, lorsque H onaparto remmena avec lui en K^ypl(\ Atteint de la dysenterie pendant le ftiége de Saiut-Jeau-d'Acre, il succomba lors de la fetritite dorarméc.
J^pi/'.'-T'.-*..;
d'artillerie, le dépôt du génie, les ateliers de construction de cartouches et d'artifice, celui de la réparation d'armes, le dépôt de boulangerie, avec six fours, un parc pour les bestiaux, des emplacements pour les différentes branches de l'administration, et un hôpital de cent lits. De Rosette il fit acheter sur-le-champ pour être mis h la disposition de l'ordonnateur de l'armée navale : quatorze cents quintaux de riz, quinze cents quintaux de bois, cent quintaux de tabacs et deux cents moutons. Il fit partir pour Rosette une chaloupe canonnière et cinquante djermes toutes chargées de blé.
Le 25 juillet, le général en chef fit son entrée dans le Caire, descendit à la maison d'Elfy-Bey, située sur la place Ezbekyeh, à une extrémité de la ville. Elle avait un très beau jardin, et communiquait par la campagne, avec Boulâq et le Vieux-Caire. — A peine installé avec son état-major, ses premiers instants furent employés aux malades et blessés et à la façon de bien assurer la subsistance des troupes.
Un ordre prescrivit d'établir en moins de huit jours : un hôpital pour deux cents malades a Boulaq ; un au Vieux-Caire pour deux cents malades; un à Gyzeh, pour cent, un au Caire pour cent.
A Gyzeh, un four, une boulangerie et un magasin de chaque administration; à Boulaq, six fours et une boulangerie; au Vieux-Caire, trois fours et une boulangerie; au Grand-Caire, trois fours et une boulangerie, et il fut expressément ordonné que le
pain du soldat sera sans aucune espèce de mélange (1).
Puis, pour protéger les populations et donner toute confiance aux vaincus, il fit écrire aux caravanes de venir sans inquiétude et l'embargo mis sur les bâtiments turcs d'Alexandrie fut levé afin de laisser libre cours au commerce ordinaire (2); par une proclamation il exhorta les Arabes « k bien se comporter et k ne pas faire la guerre aux Français et fit part au peuple des vues bienfaisantes que nous avions k son égard (3). » Un corps de troupes turques, composé de cinq compagnies de soixantecinq hommes, fut formé immédiatement pour être employé sous les ordres du général Dupuy. Les femmes des beys et des Mameluks, errant aux environs du Caire furent autorisées k rentrer en possession de leurs propriétés.
« Le général en chef, considérant que les femmes des beys et des Mameluks, errant aux environs du Caire, deviennent la proie des Arabes, et mû par la compassion, ce premier sentiment qui doit animer l'homme, autorise toutes les femmes des l)oys et des Mameluks, k rentrer en ville, dans les maisons qui sont leur propriété, et leur promet sûreté (4). »
Rassurés sur leur personne et leurs propriétés, les habitants le furent bientôt sur l'article si essentiel de leur religion. Du reste Bonaparte se hâta d'employer la politique qu'il avait déjà suivie à
(1), :2), ('.i), (4) Tous c«>s ordres furent signt'S dans lajonrnée âm 25 juillet, ^('.orrospondanoe du Xapuléon).
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Alexandrie, et qui devait lui attacher le pays. Il visita les ulémas et les grands cheiks, les flatta, leur fit espérer le rétablissement de la domination arabe, leur promit la conservation de leur culte et de leurs coutumes, et réussit complètement k les gagner par un mélange de caresses adroites et de paroles imposantes empreintes d'une grandeur orientale. L'essentiel était d'obtenir des cheiks de la mosquée de Jemil-Azar une déclaration en faveur des Français. C'était comme un bref du Pape chez les Chrétiens. Bonaparte y déploya tout ce qu'il avait d'adresse, et il y réussit complètement. Les grands cheiks firent la déclaration désirée, et engagèrent les Egyptiens a se soumettre à l'envoyé de Dieu, qui respectait le Prophète, et qui venait venger ses enfants de la tyrannie des Mameluks. Enfin il confirma les grands cheiks dans tous leurs villages, dans tous leurs privilèges, et les environna d'une plus haute considération que celle dont ils avaient joui jusqu'alors ; c'est d'eux qu'il se servit en formant un divan comme il avait fait à Alexandrie pour le gouvernement du pays ;
Quartier général, au Caire, 7 thermidor an VI (25 juillet 1798).
Bonaparte, membre de l'Institut national, général en chef, ordonne :
lo Le Caire sera gouverné par un divan composé de neuf personnes.
2® Les cheiks El-Sâdât, El-Cherqâouy, El-Saouy, El-Bekry, El-Fayoumy, El-Arichy, Moussa-Sirsy, le bakin El-Aschraf Seid-Omar, Mohammed ci-Emir, se rendront ce soir, à cinq heures, dans la maison dukiâya El-Chaouhied.
Ils composeront le divan.
Ils nommeront un d'entre eux pour président, un secrétaire pris hors de leur sein, et deux secrétaires interprètes sachant le français et l'arabe.
Ils nommeront deux agas pour la police.
Ils nommeront une commission de trois pour surveiller les marchés et approvisionnements de la ville.
Ils nommeront une commission de trois chargée de faire enterrer tous les morts qui se trouveraient au Caire et à deux lieues aux environs.
S^ Le divan sera assemblé tous les jours à midi, et il y aura perpétuellement trois membres qui seront en permanence.
4^ Il y aura à la porte du divan une garde française et une turque.
5<^ Le général Berthier et le commandant de la place se rendront ce soir, à cinq heures, au divan, pour l'installer et faire prêter à ses membres le serment de ne rien faire contre les intérêts de Tarraéc (1).
Ce divan ou conseil municipal devait servir parune bonne direction, à gagner Tesprit des Egyptiens, en les consultant, et à s'instruire par eux de tous les détails de l'administration intérieure. Ce divan nomma le gouverneur de la ville, le chef des troupes indigènes, le trésorier, les conseillers et le président du divan ; presque tous les choix se portèrent sur des notables de la cité qui avaient souffert de la tvrannie des Mameluks. Les scellés furent mis sur les maisons des cheiks fugitifs, et les mesures les plus sévères furent adoptées pour arrêter le pillage ; dans sou projet de succéder aux droits des ^lameluks, on lit saisir leurs propriétés et on continua au profit de l'armée française la perception des droits établis précédemment. Partout dans les
(Il Archivas du Drp.M de la jjjiierrc. Corrospondanco, pièce 3837.
EN EGfPTE 129
provinces déjà occupées, tous les chevaux de selle furent réquisitionnés pour remonter les corps de cavalerie venus de France sans leur monture, les détenteurs en étaient indemnisés (1).
L'administration des provinces fut organisée conformément aux avis exprimés par le divan du Caire, auquel le général en chef adressa plusieurs questions sur la formation, la composition et les appointements des divers provinciaux, sur les successions, sur la manière de rendre la justice, sur les propriétés et les impositions (2). Les réponses du divan furent pleines de sagacité, rappelèrent les lois et les usages qui régissaient l'Egypte, et satisfirent complètement le général en chef. En conséquence il ordonna :
Article 1*"". — Il y aura dans chaque province de l'Egypte un divan composé de sept personnes, chargées de veiller aux intérêts de la province, de me faire part de toutes les plaintes qu'il pourrait y avoir, d'empêcher la guerre que les villages se font entre eux, de surveiller les mauvais sujets, de les châtier, en demandant la force au commandant français, d'éclairer le peuple toutes les fois que cela sera nécessaire .
Art. 2. — Il y aura dans chaque province un aga des janissaires, qui se tiendra toujours avec le commandant français ; il aura avec lui une garde de soixante hommes du pays, armés, avec lesquels il se portera partout où il sera nécessaire pour maintenir le bon ordre et faire rentrer chacun dans l'obéissance et la tranquillité.
Art. 3. — Il y aura dans chaque province un intendant chargé de la perception du myry, do la perception du feddàu et de tous les revenus appartenant ci-devant aux Mameluks
(1) «f On prendra et tiendra note de tous ceux ([ui donnent dos chevaux, afin qu'on puisse les indemniser, et on l(Mjr en fera donner uu reçu. ■ (Ordres divers du génér.il en chef datés (jes io, 2G, 27 iiiillet).
(2) Questions adressées au divan général d'Egypte par le général en chef. Quartier général au Caire (27 juillet).
130 BONAPARTB
et qui appartiennent aujourd'hui à la République ; il aura sous lui le nombre d'agents nécessaires.
Art. 4. — Il y aura auprès dudit intendant un agent français tant pour correspondre avec l'administration des finances que pour faire exécuter tous les ordres qu'il pourrait recevoir, et se trouver toujours au fait de l'administration (1).
Le général en chef prescrivit également que tous les propriétaires d'Egypte seraient confirmés dans leurs propriétés ; que les fondations pieuses affectées aux mosquées seraient conservées ; que toutes les transactions civiles et commerciales continueraient à avoir lieu, et que la justice continuerait à être administrée comme par le passé.
(1) Ordre du 27 juillet 1798. (iOrrespondance, pièce 2838.
WiryffSTT^t-r ' r"
Combat d'El-Khânqah (2 août). — Bonaparte quitte le Caire
17 août) pour combattre Ibrahim-Bey ; son entrée à Bel- )eys (9 août). — Combat de Sâlheyeh (10 août) ; Ibrahim-Bey est chassé deTÉgypte. — Commandement et organisation du nouveau territoire conquis. — En route, Bonaparte reçoit la nouvelle du désastre de l'escadre à Aboukir ; il rentre au Caire (15 août) . — Récit du combat naval d'Aboukir. — Brueys est tué sur son banc de quart; mort héroïque de Du Petit-Thouars ; Casabianca et son jeune fils périssent dans l'explosion de V Orient. — Lettres de Bonaparte au Directoire, à la veuve de l'amiral Brueys, au contre-amiral Thevenard. — Ganteaumeest nommé contreamiral et commandant en chef de la marine de l'Armée (15 août).
Il ne suffisait pas de donner à la ville du Caire et aux provinces soumises une organisation civile et militaire ; il importait pour conserver notre conquête d'achever la ruine des Mameluks, de soumettre les provinces où les agents du Pacha rassemblaient des forces et se préparaient à de nouveaux combats. Kleber était à Alexandrie; Menou occupait Rosette. Du quartier général de Gyzeh, Bonaparte avait envoyé Desaix à Terseh, dans le Fayoum, pour observer et contenir Mourad auquel il avait fait, d'autre part, proposer un traité de paix et d'alliance (1) ; en venant au Caire,
(l) Bonaparte avait donné au citoyen Rosctti, consul d'Autriche à Alexandrie, les pleins pouvoirs pour négocier avec Mourad-Bey. (Corrospondanec de Napoléon, Lettres du 1" Août 1798).
il avait laissé Belliard à Gyzeh ; Vial fut envoyé à Damiette et les troupes qu'il commandait furent réparties, tant dans cette dernière ville que sur les bords de la branche orientale du Nil, jusqu^à la mer: le j^énéral Verdier. avec une des brigades de la division Kl cher, s'était diri^jé de Gvzeh aux Grandes Pyramides pour y protéger la construction d'une redoute étoilée pouvant contenir cent hommes et deux pièces de canon. Kleber reçut Tordre d'envoyer le général Dumuy avec une colonne de cinq cents à six cents hommes et une pièce d'artillerie prendre le commandement de la province de Bahyreh et de protéger la navigation du Nil ; le général Zajonchek lut nommé gouverneur delà province de Menout ; Murât gouverneur de celle de Qelyoub; Fugière Je la province de Gharbyeh ; tous avaient pour instruction de désarmer les habitants, de requérir des chevaux pour la cavalerie, de bâtir des fours pour cuire le pain, d'établir des hôpitaux, d'activer le travail des commissions pour l'inventaire des biens appartenant aux Mameluks, d'étudier et de faire ccmnaître l'espèce des habitants, la population et les ressources pécuniaires des provinces, d'y répandre des proclamations, et enfin (l'(Mi faire lever, aussi bien que possible, le plan par les officiers du génie ou de l'état-major. Afin (le contenir les ennemis de l'armée, le général en chef recommandait à ses lieutenants la plus grande sévérité. « Il faut, écrivait-il, prendre avec ces peuples le ton nécessaire pour qu'ils obéissent; et pour eux, obéii', c'est craindre. »
Ibrahim-Bey s'était retiré à Belbeys,d'oùil cherchait à soulever les fellahs du Delta, et où il attendait le retour de la caravane de la Mecque, dans l'intention de rallier à lui les Mameluks, et de profiter de ce renfort pour exécuter contre les Français un plan d'attaque combiné avec Mourad-Bey et les Arabes. Comme ce voisinage était dangereux, le général en chef donna le 1®"^ août l'ordre au général Leclerc de se rendre sur la route de Belbeys, depuis environ trois à cinq lieues en avant de la place du Caire afin d'éclairer tout ce qui pourrait revenir au Caire, soit par la route de Belbeys, soit par celle de Suez. Il devait aussi faire parvenir au général en chef toutes les nouvelles dont il aurait connaissance, soit venant de la caravane, d'Ibrahim-Bey ou de la Syrie. Le lendemain, 2 août, Leclerc fut attaqué a El-Khânqah par quatre cents Mameluks et Arabes que plusieurs décharges d'artillerie mirent en fuite; mais les fellahs soulevés se représentaient constamment et harcelaient les avant-postes. La situation pouvait devenir critique ; le général en chef résolut d'en finir avec Ibrahim-Bey. Le 7 août il laissa au général Desaix le commandement du Caire et partit avec les divisions Lannes (1) et Dugua ; l'armée se réunit le 8 à l'avant-poste du général Leclerc, et bivouaqua le 9 à Belbeys. Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre et s'était retiré vers Sâlheyeh :
Nous marchâmes à grandes journées sur la Syrie, poussant toujours devant nous Ibrahim-Bey et l'armée qu'il
(1) Laanes avait pris le commandement do la division Menou.
commandait. Avant d'arriver à Belbeys, nous délivrAmef une partie de la caravane de la Mecque, que les Arabes avaient enlevée et conduisaient dans le désert, où ils étaient déjà enfoncés de deux lieues. Je l'ai fait conduire au Caire sous bonne escorte. Nous trouvâmes à KorAym une antre partie de la caravane, toute composée de marchands qui avaient été arrêtés d'abord par Ibrahim-Bey, ensuite relâchés, et pillés par les Arabes. J'en fis réunir les débris et je la fis également conduire au Caire.
Le pillage des Arabes a dû être extrêmement considérable. Un seul négociant m'assure qu'il perdait, en châles et autres marchandises des Indes, pour deux cent mille écaa. Ce négociant avait avec lui, selon l'usage du pays, toutes ses femmes. Je leur donnai à souper et leur fis procurer les chameaux nécessaires pour leur voyage au Caire; plusieurs paraissaient avoir une assez bonne tournure, mais le visage était couvert, selon l'usage du pays, usage auquel l'armée s'accoutuma le plus difficilement.
Nous arrivâmes à SAlheyeh, qui est le dernier eadroit habité de l'Egypte où il y ait de la bonne eau ; là, commence le désert qui sépare la Syrie de l'Egypte (1).
Le 10 août, au moment oii l'avaiit-garde composée d'environ trois cents hommes de cavalerie, entrait à Sâllieyeh, Ibrahim-Bey surpris fuyait à la hâte, couvrant son arrière-garde forte d'un millier de Mamehiks. L'infanterie française était encore à une lieue et demie en arrière ; les chevaux étaient harassés de fatigue, des nuées d'Arabes couvraient lu plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus ! La seule arrière-garde d'Ibrahim- Bey était trois fois plus nombreuse que l'avantgarde française. Malgré l'infériorité du nombre, le général Bonaparte, à la tête de cette avant* garde, n'hésita pas à la poursuivre dans le désert. Deux
(1) LcUre du Uuuapartc uu Direcloire ilOaoïH 17U8}.
cents braves, tant du 7° régiment de hussards que du 22** de chasseurs, et des guides emportés par leur fougue, chargèrent avec impétuosité. Ils furent enveloppés : la charge devint générale ; les guides suivirent les hussards ; les généraux, les aides de camp, se jetèrent dans la mêlée. Bonaparte resta presque seul. Des deux cotés on se battit en désespérés. Chaque officier, chaque cavalier, eut à soutenir un combat particulier. Enfin, le 3® de dragons s'avança, et par une fusillade bien dirigée, força les Mameluks à se retirer abandonnant deux pièces de canon et une cinquantaine de chameaux chargés de tentes et d'autres effets. Mais Ibrahîm-Bey, quoique blessé pendant le combat, parvint a sauver avec lui ses équipages, dans lesquels étalent ses femmes, celles de ses Mameluks, ses trésors et les plus riches marchandises de la caravane. Il avait disparu quand l'Infanterie française arriva à Salheyeh, où elle prit position. Ibrahim continua à fuir vers la Svrie, dont le séparaient neuf jours de marche à travers lo désert. Tous les Français, chefs et soldats, montrèrent une valeur extraordinaire : le chef d'escadron Détrès, du 7® de hussards, y fut renversé de cheval, couvert de plus de vingt blessures, toutes très graves, et qui firent craindre longtemps pour sa vie (1) ; Sulkowosky, aide de camp du général en chef, fut blessé de sept coups de sabre et de plusieurs coups de feu. Lassalle, alors chef de brigade
(1) L'état dt» cet officier supérieur était t<'llemont j^ravo que dans son rapport au Directoire, en date du 19 août, le géu('>ral Bonaparte fait Bavoir que «< Détrès a été mortellement blessé. »
du 22^ de chasseurs, avant laissé tomber son sabre au milieu de la mêlée, fut assez adroit et assez heureux pour mettre pied à terre et se trouvera cheval pour se défendre et attaquer un des Mameluks les plus intrépides, auquel il fit mordre la poussière. Les chefs de bataillon Duroc et Leturcq, le premier aide de camp de Bonaparte, le second du général Berthier, le capitaine Colbert, l'adjoint Arrighi, engagés trop avant par leur ardeur dans le plus fort de la mêlée, coururent les plus grands dangers. Le général Caffarelli, malgré sa jambe de bois, n'en combattit pas avec moins d'ardeur et de dévouement. Le général Murât s'était montré, avec son intrépidité ordinaire, à la tète du 3* de drajïons.
L'on sait que Seid Abou-Bekr, pacha d'Egypte, avait accompagné Ibrahim-Bey dans sa fuite : cela contrariait le général Bonaparte dans ses desseins, qui s'était annoncé comme l'ami des Turcs, et comme ne venant point attaquer les droits du Grand Seigneur, ne faisant la guerre qu'aux Mameluks usurpateurs. Le lendemain du combat de Sàlhoyoh un Arabe fut chargé de porter la lettre suivante à Tbrahim-Bev :
Quartier général, Sàlhcyeh, 25 thermidor an YI( 12 aTrill798)*
La supériorité des forces que je commande ne peut plnfl être conlesléo: vous voilà hors de l'Egypte et obligé de passer le désert.
Vous pouvez trouver dans ma générosité la fortune et !• bonheur que le sort vient de vous oter.
Faites-moi de suite connaître votre intention.
Le paelia du Gi'and Seigneur est avec vous : envoyez-le-
WSr'^v-.'î^-T'rr-
moi, porteur de votre réponse : je l'accepte volontiers comme médiateur (i).
Cette lettre resta sans effet, et le général en chef n'acquit même pas la certitude qu'elle eût été remise.
Les Mameluks d'Ibrahim étant rejetés hors d'Egypte, il fallait les empêcher d'y rentrer et de se mettre en mesure de défendre en outre la frontière de Syrie, si elle était attaquée. « Sâlheyeh est à trente lieues du Caire et à soixante et seize lieues de Gaza ; c'est le dernier point où arrive l'inondation du Nil. Au delà des palmiers de Sâlheyeh commence le désert aride qui sépare l'Afrique et l'Asie. Il était nécessaire d'y établir un fort ; ce serait à la fois une vedette pour observer le désert, et une place de dépôt pour l'armée qui serait obligée de manœuvrer sur cette frontière ou même qui voudrait se porter en Syrie. Le général Caffarelli reçut des instructions pressantes a ce sujet :
Mon intention, lui écrit le général en chef, est de réunir à Sâlheyeh des magasins de guerre et de bouche suffisants pour pourvoir aux besoins d^une armée de trente mille hommes pendant un mois.
Vous sentez qu'il est indispensable que des magasins aussi précieux soient contenus dans une forteresse qui les mette à l'abri d'ôtre enlevés par une attaque de vive force, et qui fasse que sept ou huit cents hommes de garnison obligent Tennemî à un siège d'autant plus long qu'il ne peut charrier son artillerie qu'au travers de neuf jours de désert. Une fois cette forteresse construite, on pourra, si on le juge nécessaire, y appuyer un camp retranché, soit pour tenir pendant longtemps les corps de l'ennemi éloignés, soit pour
(1) Correspondance, pièce 3005.
y pouvoir protéger un corps d'armée inférieur, maie trop considérable pour y tenir garnison... (1).
La divîsîon Reynîer fut laissée à Sâlheyeh. Le général fut chargé en outre d'organiser la province de Charqyeh dont il fut nommé gouverneur (2). Le général Dugua fut envoyé, en la même qualité, dans celle de Mansourah (3). Après avoir bien prescrit toutes les mesures nécessaires pour sauvegarder Sâlheyeh, le général en chef se mit en marche le 13 août, avec le reste de l'armée pour revenir au Caire. Mais, il n'était pas éloigné de deux lieues de Sâlheyeh, qu'un des aides de camp de Kleber arriva au devant du général en chef et lui apportait les plus navrantes nouvelles de la perte de la flotte française a Aboukir : la fortune venait d'infliger à Bonaparte le plus redoutable de tous les revers ; cependant il avait recommandé à l'amiral Brueys de mettre son escadre à Tabri des Anglais, soit en la faisant entrer dans Alexandrie, soit en la dirigeant sur Corfou ; mais surtout de ne pas rester dans la rade d'Aboukir, car il valait mioux rencontrer l'ennemi à la voile que de le recevoir à l'ancre (4).
En parcourant le rapport rédigé par le contreamiral Ganteaume, Bonaparte ne laissa paraître sur son visage aucun trait qui put faire connaître le» sensations extraordinaires que cette lecture devait nécessairement occasionner dans son esprit. Il prit h part renvoyé de Kleber et lui demanda quelques
(1 2.1 (:t; Archives du Drpol do la guerre ot CorrospondancB d» Njip(>l«'M)n: h'ttn' du i:i aortl 179K.
Cl ('orn'snondauci' do Napolôon, pièoos 2727. 2728
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détails de vive voix. Lorsque l'aîde de camp eût à peu près terminé son récit, le général en chef, qui l'avait écouté avec la plus grande impassibilité, lui dit avec le même sang-froid : « Nous n'avons plus de flotte : Eh bien, il faut rester en ces contrées, ou en sortir grands comme les Anciens. » Il était impossible de taire longtemps une pareille nouvelle, aussi Bonaparte fut le premier h la communiquer à ceux qui l'entouraient. Le calme du général en chef, et bientôt après le ton d'inspiré avec lequel il s'efforça de dérouler aux yeux de ses soldats un avenir de gloire et de prospérité, écartèrent de leur imagination toute pensée trop chagrine. Toutefois la dépêche du général Klebcr détermina Bonaparte à revenir au Caire en toute diligence; il n'employa qu'un jour et demi à faire le trajet, le 15 août il était rentré dans la capitale. Les ulémas de Gâma el-Azhar lui présentèrent les principaux négociants. Ils témoignèrent leur gratitude pour la protection accordée à la caravane ; les Français qui savaient déjà la nouvelle d'Aboukir, étaient dans la consternation. Mais la présence du général en chef, la noble assurance qu'il témoignait dans le malheur commun, et la confiance extraordinaii'e qu'il savait si bien inspirer à tous ceux qui rapprochaient, eurent bientôt dissipé les premières alarmes, auxquelles succédèrent le calme et l'espérance, et ils accueillirent avec joie le retour de l'armée. 11 parla aux officiers et aux soldats :
« Nous voilà dans l'obligation de faire de grandes choses : nous les ferons ; de fonder un grand
empire : nous le fonderons. Des mers, dont nous -ne sommes pas maîtres, nous séparent de la patrie; mais aucune mer ne nous sépare ni de l'Afnqae ni de TAsie. Nous sommes nombreux, nous ne manquerons pas d'hommes pour recruter nos cadres. Nous ne manquerons pas de munitions de guerre, nous en avons beaucoup, au besoin Champy et Conté (1) nous en fabriqueront (2).»
Ce fut le l®'" août, à deux heures et demie après midi, que l'escadre anglaise apparut à l'horizon d'Aboukir, toutes voiles dehors. Il ventait grand frais nord-ouest. L'amiral était à table avec ses officiers. Une partie des équipages et des chaloupes étaient à Alexandrie, à Rosette ou à terre sur hi plage d'Aboukir. Son premier signal fut d'ordonner le branle-bas ; son second, d'ordonner aux chaloupes qui étaient à Alexandrie, à Rosette et à terre de rejoindre leurs vaisseaux; le troisième, d'ordonner aux équipages des bâtiments de transport qui étaient à Alexandrie de se rendre par terre à bord de ses vaisseaux pour en renforcer les équipages ; le quatrième, d'ordonner de se tenir prùt à combattre ; le cinquième, d'ordonner de se tenir prêt à appareiller; le sixième, a cinq heures dix minutes, d'ordonner de commencer le feu. ï/cscadre anghiise arrivait avec la plus grande rapidité, mais elle ne montrait que onze vaisseaux de soixantt'-quatorze, un de cinquante et une petite corvette. Il était cinq heures après-midi,
(1^ Sjivjiiils atlaclu'S à I expédition.
r2) Dictées de ?iapnUou à Sainte-llclcnc.
EN BGTPTB 141
il ne paraissait pas possible qu'avec des forces si inférieures l'amiral anglais voulût attaquer la ligne. Mais deux autres vaisseaux étaient à l'ouest d'Alexandrie, hors de vue; ils n'arrivèrent sur le champ de bataille qu'à huit heures du soir.
La ligne d'embossage de la flotte française était composée : la gauche, par le Guerrier (capitaine TruUet-Timothée), le Conquérant (capitaine Dalbarade, jeune), le Spartiate (chef de division Emériau), et V Aquilon (capitaine Thevenard), tous les quatre de soixante-quatorze; la Sérieuse^ frégate de trente-six (capitaine Martin), était derrière le Guerrier-, le centre, par le Peuple- S ouverain^ de soixante-quatorze (capitaine Racord), le Franklin^ de quatre-vingts (contre-amiral Blanquet du Chayla et capitaine Gilet), V Orient y (vice-amiral Brueys et capitaine Casabianca), de cent vingt, le Tonnant^ (chef de division du Petit-Thouars), de quatre-vingts, VArthémise^ frégate de quarante (capitaine Stendelet), V Alerte et le Castor^ deux petites corvettes, mouillaient derrière l'amiral ; la droite était composée de VHeureux, de soixante-quatorze (chef de division Etienne), le Timoléon, de soixante-quatorze (capitaine Trullet, jeune), le Guillaume Tell^ de quatre-vingts (contre-amiral Villeneuve et capitaine Saulnier), le Mercure, de soixante-quatorze, (capitaine Cambon), le Généreux, de soixante-quatorze (chef de division Lejoille); derrière /e Généreux étalent mouillées les frégates la Diane, (contreamiral Decrès et capitaine Soleil), et la Justice y
144 BONAPARTB
vaisseau anglais, le Bellérophon^ Ait dégréé^ démâté et fut obligé d'amener. Deux autres de soixantequatorze furent démâtés, obligés de s'éloigner. Si dans ce moment le contre-amiral Villeneuve eût appareillé avec la droite et fût tombé sur la ligne anglaise, avec les cinq vaisseaux et les deux frégates sous ses ordres, la victoire était aux Français. Le vaisseau anglais le CuUoden avait échoué ; le Léandre était occupé à le relever ; V Alexandre et le Swiftsiire, il est vrai, paraissaient en vue, mais ils étaient encore loin du champ de bataille, et le Bellérophon avait amené. Nelson ne soutenait le combat qu'avec dix vaisseaux. Le Léandre^ voyant le danger que courait la flotte anglaise, abandonna le CuUoden et se jeta au milieu du feu. U Alexandre et le Swiftsure arrivèrent enfin, se portèrent sur le Franklin qXV Orient, La bataille n'était rien moins que décidée et se soutenait encore avec assez d'égalité. Du côté des Français, le Guerrier et le Conquérant ne tiraient plus, mais c'étaient leurs plus mauvais vaisseaux ; et, du côté des Anglais, le CuUoden et le Bellérophon étaient aussi hors de combat. Les vaisseaux anglais avaient plus souffert que les vaisseaux français, par la supériorité du feu de r Orient^ du Franklin et du Tonnant. Il était probable que le feu se soutiendrait ainsi toute Ift nuit et qu'enfin l'amiral Villeneuve prendrait part h ractiou. Mais, sur les neuf heures du soir, le fou prit à r Orient : à dix heures, il sauta; ce qui (Ircidii la victoire en faveur des Anglais. Son explosion fut r[)()uvan table.
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EN EGTPTB 145
Pendant une demi-heure, le combat cessa. La ligne française recommença le feu. Le Spartiate y r Aquilon y le Peuple^Souverain^ le Franklin, le Tonnant y soutinrent Thonneur de leur pavillon. La canonnade fut vive jusqu'à trois heures du matin ; de trois à cinq elle se ralentit des deux cotés ; à cinq heures, elle recommença avec une nouvelle fureur. Qu'eùt-ce été si l' Orient y nysiit pris part? A midi, le 2 août, la canonnade était encore vive ; à deux heures après midi, le décret du destin était prononcé. Alors seulement l'amiral Villeneuve parut s'apercevoir qu'on se battait depuis dix-huit heures : il coupa ses cables et gagna le large avec le Guillaume Tell, de quatre-vingts, le Généreux et les frégates la Diane et la Justice. Les trois autres vaisseaux de sa droite s'étaient jetés à la côte sans presque rendre le combat.
La perte et le désordre des Anglais furent tels que, vingt-quatre heures après le commencement de la bataille, le pavillon tricolore flottait encore sur le Tonnant, et Nelson n'avait aucun vaisseau eu -état de l'attaquer, tant était grand le délabrement de son escadre. Il vit avec plaisir le Guillaume Tell -et le Généreux se retirer. 11 ne fut pas tenté de les faire suivre. Il dut sa victoire à l'ineptie et à la négligence des capitaines du Guerrier et du Con- ^fuérant, à l'accident de VOrient, et à la mauvaise direction du contre-amiral Villeneuve. Brueys déploya le plus grand courage ; blessé à la figure et à la main dès la première heure de l'action, il refusa de quitter le pont. Un nouveau boulet lui
épargne la douleur d'être témoin de la catastrophe qui allait terminer la bataille. Il mourut sur son banc de quart et son dernier soupir fut un ordre de combattre (1). Thevenard, chef de division, commandant Y Aquilon^ du Petit-Thouars, Casabianca, capitaine de V Orient, officiers distingués, périrent avec gloire. Casablanca avait avec lui son fils; quand il vit le feu gagner le vaisseau, il chercha à sauver cet enfant ; il l'attacha sur un mât de hune qui flottait ; mais cet intéressant enfant fut englouti par l'explosion. Casabîanca sauta avec V Orient^ tenant à la main le grand pavillon national. On a dît que du Petit-Thouars, au moment où un boulet lui fractura la jambe gauche avait crié : Vi9e la Républiquel On ajouta que, pour pouvoir conserver le commandement sur la proue, il se serait fait placer dans un baquet rempli de son, et qu'avant de mourir, ayant appelé son lieutenant, il lui aurait dit, comme aux marins qui Tentouraîent « Braves
(1) Briiovs d'Aiffallicrs (comte Francois-Paul), était n<S à Usés, It 11 février' 1753. Entré dans la marine ^ l'àgo de treize ans, il fit Wk prcinièn? campagne sur lo viiisscau le Protecteur . Nommé garde-marine en 1768, il fut employé dans l'oscadro destinée à a^r contre !«■ Barbnresqucs. Enseigne en 1777, il était lieutenant de vaisseau au commencement de la guerre de l'Indéncndance d'Amérique et Buirit It comte de Grasse dans sa campagne ue 1781 et 1782. En 1784, il recnt le commandement de Taviso le Chien de chasse et fut chargé d'un TOjags d\!xploration duns la mer des Antilles et sur la côte ferme dànait leciuel il recueillit des renseignements ])récieux pour la navigation <laus ses parages. 11 a pumié une partie de ses observations Ml — lo titre lYlnslntctions nautiques sur l'île de Tabago (1787). Capitaine < 1792. il futenvové en mission dans les mers du Lovant. Destitué eomi
noble en 1793, réintégré en 1795, il fut bientôt promu contre-amini at reçut on 170C. le commandement de six vaisseaux ot de plusieurs frégcites dans la Méditerranée. 11 s'empara des îles Ioniennes et dis bâtiments vénitiens mouillés à Corfou, seconda les opérations de l'armée do terre en Italie et purgea la Méditerranée des cnriseus anglais. Il avait été élevé au grade de vice-amiral lorsqu'il fut ,cliai]gé du commandement do la flotte destinée à conduire Tannée on Égrills. Au moment <iu départ, le général en chef Donaparto lui avait fait prMHft comme t<'moignag<; <le satisfaction, d'une pniro do pistolets magwB<IMi ayant a])parteuu au prince Eugène.
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amis, jurez de ne pas amener mon pavillon, de couler plutôt que de vous rendre, de jeter mon corps à la mer si les Anglais se rendent maîtres du vaisseau — et l'héroïque commandant du Tonnant jeta encore le cri de Vive la République !
Emériau, chef de division, commandant du Spartiate y le capitaine Racord, commandant le Peuple^ Souverain^ le contre-amiral Blanquet du Chayla, commandant du Franklin et Gilet, capitaine de vaisseau, étaient parmi les blessés.
ce L'opinion des marins des deux escadres est unanime, a dit Napoléon: Villeneuve a toujours pu décider la victoire en faveur des Français ; il l'a pu à huit heures du soir, il l'a pu h minuit, après la perte de V Orient ; il l'a pu encore à la pointe du jour. Ce contre-amiral a dit pour sa justification, qu'il attendait le signal de l'amiral; mais au milieu des tourbillons de fumée, le signal ne put être aperçu. Est-il besoin d'un signal pour secourir ses camarades et prendre part au combat? D'ailleurs r Orient Q. sauté à dix heures du soir; le combat a fini le lendemain à midi : Villeneuve a donc commandé l'escadre pendant quatorze heures. Cet officier général ne manquait pas d'expérience de la mer ; il manquait de résolution et de vigueur ; il avait le mérite d'un capitaine de port (1). » A midi,
(1) Vaiencuvc (Piorrc-Charles-Jean-Baptiste-Sylvcstre), naquit à Valcnsoles (Bass(>s-Âli)es), le 31 décembre 1763. Entrù au service comme ^nrdcmarine à râg<* clc dix-neuf ans, et nummé garde du pavillon l'année tuivantCi il franchit rapidement les premiers grades. Pait capitaine de Taisseau en 1793, chef de diA-ision en 1796, il était promu contre-amiral
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Villeneuve donna l'ordre d'appareiller et prit le large. A la hauteur de Candie, le Guillaume-Tel (Villeneuve) elle Généreux (Lejoille) se séparèrent; fe Guillaume-Tell entra dans Malte avec les deux frégates la Diane (Decrès), et la Justice (capitaine Villeneuve) ; le Généreux entra dans l'Adriatique et donna la chasse au Léandre^ le vaisseau anglais de cinquante, qui était à la bataille d'Aboukir. Le brave Lejoille le prit après un combat de quatre heures, et le mena à Corfou (1).
Les Anglais perdirent à Aboukir huit cents hommes, tués ou blessés. Ils prirent sept vaisseaux ; deux vaisseaux et une frégate échouèrent et furent pris ; un vaisseau' et une frégate s'échouèrent et furent brûlés à la côte par leurs équipages ; an vaisseau sauta en Tair ; deux vaisseaux et deux frèo^atos se sauvèrent. Le nombre de prisonniers on de tués fut près de trois mille hommes; trois mille cinq cents hommes entrèrent dans Alexandrie, dont neuf cents blessés rendus par les Anglais. Mille hommes, soldats do marine ou matelots^ sauvés de
.-.vis .I..US i-;.'.tc>'v;ru.o. porto dont U mort de Nelson fut peut-être la SMlt
■v.r.-:isA:-.o".. Vill-. ::-.-uvo rvntra on Franco, en 1S06. mua le 36 arril et
.wv.y. .-. :'. ù;: t-.v..:vv ai«.-r: dans la chambre de l'hôtel où il était dflt-
.-.".vi.: a :'. -:;::o<. tV.ippo lîe six coups do couteau au ccrur. Il «Tait Uiaé
>;^r '..' :.iV'.o u::o '.tt::'o «.lui t.â>.t;t coanaîtxv les motifs de sa mort. CflUt
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l'escadre, furent incorporés dans l'artîUerie et l'infanterie de l'armée ; quinze cents formèrent une légion maritime, composée de trois bataillons; mille servirent à compléter les équipages des deux vaisseaux de 64, des sept frégates et des bricks, corvettes ou avisos qui se trouvaient dans Alexandrie. L'ordonnateur de la marine, Le Roy, s'employa avec activité au sauvetage. Il sauva des pièces de canon, des boulets, des mats, des pièces de bois, etc. Dans sa lettre où il annonce le désastre d'Aboukir, le général Bonaparte s'exprime ainsi :
a ... L'amiral ne crut pas pouvoir achever le débarquement dans la position où il se trouvait, étant mouillé devant le port d'Alexandrie sur des rochers, et plusieurs vaisseaux ayant déjà perdu leurs ancres ; il alla mouiller à Aboukîr, soit pour débarquer notre artillerie, soit pour sonder et marquer la passe d'Alexandrie, il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de couper ses câbles, et qu'il était urgent de séjourner le moins possible à Aboukir. Je suis donc parti d'Alexandrie dans la ferme croyance que, sous trois jours, l'escadre serait entrée dans le port d'Alexandrie ou serait appareillée pour Corfou. Depuis le 18 messidor jusqu'au 6 thermidor (6 et 24 juillet), je n'ai eu aucune espèce de nouvelles, ni de Rosette, ni d'Alexandrie. Une nuée d'Arabes, accourant de tous les points du désert, était continuellement à cinq cents toises du camp. Le 9 thermidor (27 juillet), le bruit de nos victoires et différentes dispositions rouvrirent nos communications. Je reçus plusieurs lettres de l'amiral, où je vis avec étonnement qu'il se trouvait encore à Aboukir. Je lui écrivis sur-le-champ pour lui faire sentir qu'il ne devait pas perdre une heure à entrer à Alexandrie ou à se rendre à Corfou.
L'amiral m'instruisit, par une lettre du 2 thermidor (20 juillet), que plusieurs vaisseaux anglais étaient venus le reconnaître, et qu'il se fortifiait, pour attendre l'ennemi, embossé à Aboukir. Cette étrange résolution me remplit des plus vives alarmes ; mais déjà il n'était ])lus temps, car
la lettre que l'amiral écrivait le 2 thermidor ne m' arriva qae le 12. Je lui expédiai le citoyen JuUien» mon aide de camp, avec ordre de ne pas partir d'Aboukir qu'il n'eût vu l'escadre à la voile. Parti le 12, il n'aurait jamais pu arriver à temps. Cet aide de camp a été tué en chemin par un parti arabe, qui a arrêté sa barque sur le Nil et l'a égorgé avec son escorte.
Le 8 thermidor (26 juillet), l'amiral m'écrivit que les Anglais s'étaient éloignés, ce qu'il attribuait au défaut de vivres. Je reçus cette lettre le 12, par le même courrier.
Le 11 (29 juillet), il m'écrivait qu'il venait enfin d'apprendre la victoire des Pyramides et la prise du Caire, et que l'on avait trouvé une passe pour entrer dans le port d'Alexandrie. Je reçus cette lettre le 18 (5 août).
Le 14, au soir (1^^ août), les Anglais l'attaquèrent. O m'expédiait, au moment où il aperçut l'escadre anglaise, un officier pour me faire part de ses dispositions et de ses projets : cet officier a péri en route.
Il me paraît que l'amiral Brueys n'a point voulu se rendre à Cor fou avant qu'il eut été certain de ne pouvoir entrer dans le port d'Alexandrie, et que l'armée, dont il n'avait pas de nouvelles depuis longtemps, fut dans une position à ne pas avoir besoin de retraite. Si dans ce funeste événement, il a fait des fautes, il les a expiées par une mort glorieuse.
Les destins ont voulu, dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, prouver que, s'ils nous accordent une grande prépondérance sur le continent, ils ont donné l'empire des mers à nos rivaux. Mais, si grand que soit ee revers, il ne peut pas être attribué à l'inconstance de la Fortune ; elle ne nous abandonne pas encore ; bien loin de là, elle nous a servis dans toute cette opération an delà de ce qu'elle a jamais fait. Quand j'arrivai devant Alexandrie et que j'appris que les Anglais y étaient passés en forces supérieures quelques jours avant, malgré la tempête affreuse qui régnait, au risque de me naufager, je me jetai à terre. Je me souviens qu'à l'instant où les préparatifs de dëbar^ quemeiit se faisaient, on signala dans l'éloignement, au vent, une voile de guerre : c'était la Justice, venant de Malte. Je m'écriai : a Fortune, m'abandounerais-tu ? Quoi, seulement cinq jours! » Je marchai toute la nuit; j'attaquai Alexandrie à la pointe du jour, avec trois mille hommes, harassés, sans
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canons et presque sans cartouches, et durant les cinq jours, j'étais maître de Rosette, de Damanhour, c'est-à-dire déjà établi en Egypte. Dans ces cinq jours, l'escadre devait se trouver à l'abri des Anglais, quel que fut leur nombre ; bien loin de là, elle reste exposée pendant tout le reste de messidor; reçoit de Rosette, dans les premiers jours de thermidor, un approvisionnement de riz pour deux mois ; les Anglais se laissent voir en nombre supérieur, pendant dix jours, dans ces parages; le 11 thermidor, elle apprend la nouvelle de l'entière possession de l'Egypte et de notre entrée au Caire ; et ce n'est que lorsque la Fortune voit que toutes ses faveurs sont inutiles, qu'elle abandonne notre
flotte à son destin
Envoyez à Ancônc cinq cent mille francs et quelques officiers de marine pour armer les trois vaisseaux que nous y avons ; envoyez-en autant à Corfou. Faites réunir tous nos vaisseaux qui sont à Toulon, Malte, Ancône, Corfou, Alexandrie, pour pouvoir nous trouver encore avec une flotte (Ij. l
Le chef de division Ganteaume, chef d'étatmajor de l'escadre, qui s'était jeté à l'eau lorsqu'il avait vu r Orient en flammes, et avait gagné terre, fut promu contre-amiral et nommé commandant de la marine de l'armée. Le général en chef lui écrivit:
Quartier général au Caire, 28 thermidor an VI (15 août 1798).
Le tableau de la situation daus laquelle vous vous êtes trouvé. Citoyen Général, est horrible. Quand vous n'avez pas péri dans cette circonstance, c'est que le sort vous destine à venger un jour notre marine et nos amis ; recevezen mes félicitations ; c'est le seul sentiment agréable que j'aie éprouvé depuis avant-hier où j'ai reçu, à mon avantgarde, à trente lieues du Caire, votre rapport que m'a apporté l'aide de camp de Kleber.
Je vous salue et vous embrasse (2).
(1) Archives du Dépôt de la guerre. Lettre de Bonaparte au Directoire, datée du quartier général, au Caire, 2 fructidor an VI (19 août 1798).
(2) Correspondance de Napoléon, pièce 3015.
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Puis cette autre lettre portant la même date et toute relative à la prise du commandement en chef de la marine en Egypte :
€ Vous prendrez, Citoyen Général, le commandement de tout ce qui nous reste de notre marine en Egypte, et yousvous concerterez avec l'ordonnateur Le Roy pour l'armement et l'approvisionnement des frégates VAlceste, la Junon^ la Carrère, la Muiron, des vaisseaux le Dubois et I0 CaussCy et de toutes les autres frégates, bricks ou aviso» qui nous restent.
Y.ous nommerez à tous les commandements.
Vous ferez tout ce qui vous sera possible pour retirer de la rade d'Aboukir les débris qui peuvent y rester.
Vous ferez partir de suite sur un aviso pour Corfou, et de là pour Ancône, les dépêches que porte le courrier que j*ai expédié, il y a quinze jours du Caire, et que Ton m'assure être encore à Rosette. Vous adresserez au ministre de la marine une relation officielle de l'affaire telle qu'elle a en lieu.
Je brûle du désir de conférer avec vous ; mais avant de vous donner l'ordre de venir au Caire, j'attendrai quelques jours encore, mon intention étant, s'il m'est possible, de me porter moi-même à Alexandrie.
Envoyez-moi l'état des officiers, des matelots et des bâtiments qui nous restent.
Vous sentez qu'il est essentiel que vous fassiez préveoir de suite Malte et Corfou, ce qu'aura déjà fait le général Villeneuve, mais afin qu'ils se tiennent en surveillance et à l'abri de toute surprise .
Je pense bien qu'à l'heure qu'il est les Anglais se seront retirés avec leurs lambeaux.
Je vous salue et vous aime.
A la veuve de l'amiral Brueys il écrivît cette lettre toute pleine de sentiments (1) :
Votre mari a été tué d'un coup de canon en combattant à, (1) Elle ost datëo du 19 août. Colloetion Napoléon.
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son bord. Il est mort sans souffrir et de la mort la plus douce, la plus enviée par les militaires.
Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous sépare de l'objet que nous aimons est terrible ; il nous isole de la terre ; il fait éprouver au corps les convulsions de l'agonie. Les Incultes de l'âme sont anéanties ; elle ne conserve de relations avec l'univers qu'au travers d'un cauche* mar qui altère tout. L'on sent dans cette situation que, si rien ne nous obligeait à vivre, il vaudrait beaucoup mieux mourir, mais lorsque, après cette première pensée, l'on presse ses enfants sur son cœur, des larmes, des scntimento tendres raniment la nature, et l'on vit pour ses enfants ; oui, madame, vous pleurerez, avec eux, vous élèverez leur enfance, cultiverez leur jeunesse ; vous leur parlerez de leur père, de votre douleur, de la perte qu'ils ont faite, de celle qu'à faite la République. Apres avoir rattaché votre âme au monde par l'amour filial et l'amour maternel, appréciez pour quelque chose l'amitié et le vif intérêt que je prendrai toujours à la femme de mon ami. Persuadez-vous qu'il est des hommes, en petit nombre, qui méritent d'être l'espoir de la douleur, parce qu'ils sentent avec chaleur les peines de l'âme.
Au vîce-amîral Thevenard, dont le fils, capitaine de Y Aquilon avait été tué à Aboukir. (1)
Votre fils est mort d'un coup de canon sur son banc de quart ; je remplis, Citoyen Général, un bien triste devoir en vous l'annonçant ; mais il est mort sans soufi'rir et avec honneur : c'est la seule consolation qui puisse adoucir la douleur d'un père. Nous sommes tous dévoués à la mort. Quelques jours de vie valent-ils le bonheur de mourir pour la patrie ? Compensent-ils la douleur de se voir mourir sur son lit, environné de l'égoïsme d'une nouvelle génération? Valent-ils les dégoûts, les souffrances d'une longue maladie ? Heureux ceux qui meurent sur le champ de bataille ! Ils vivent éternellement dans le souvenir de la postérité. Ils n'ont jamais inspiré la compassion, ni la pitié que nous
(1) Datée du 4 septembre 1798. Corrcspondanco de Napoléon, pièce
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nrruoho la vieillesse caduque, ou l'homine tourmenté par <ioH malacHcs aif^^uds. Vous avez blanchi. Citoyen Général, daiiH la carrière des armes; vous regpretterez un fils dîg^e do VOUA ot do la patrie ; en accordant quelques larmes i sa m << moire, vous direz avec nous que sa mort glorieuse est dii^iio dVnvîo.
l'.r\\vo7. à la part que je prends i votre douleur, et ne douto?. pas do rosiime que j ai pour vous.
J^ xou» «aluo.
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Combats de Mansourah (10 août), de Rémeryeh (12 août); fêtes du Nil et du Prophète (18 et 20 août) ; départ de la grande caravane du Caire ; lettre au chérif de la Mecque (26 août). ^— Création de l'Institut d'Egypte. — Lettres à Djezzar, au Grand Vizir. — Koraïm est décapité au Caire (6 septembre). — Fête de l'anniversaire de la République. — Combats de Cafr'Schabbas-Ammer (15 septembre), de Damiette et d'El-Choa'rah (15-20 septembre) ; de Sonbât (13 septembre) ; de Myt-Ghamar (28 septembre). — Instructions au général Andréossy pour reconnaître le lac Menzaleh (24 septembre). — Opérations du général Desaix dans la haute Egypte ; bataille de Sédiman (7 octobre).
Pendant que le général en chef était au Caire, les généraux achevaient, sur les autres points de l'Egypte, la ruine des Mameluks.
Le général Vial, dirigé sur Damiette, n'avait rencontré que fort peu d'obstacles dans sa marche. Il établit des divans dans cette dernière ville et dans celle de Mansourah, ainsi que des compagnies de janissaires pour la police. Le 10 août, 3 ou 4.000 Arabes rassemblés dans la province, à l'instigation des agents d'Ibrahim-Bey, se portèrent sur Mansourah, qui n'était guère gardé que par une compagnie d'infanterie et 60 dragons, chargés de lever une réquisition de chevaux. Après avoir fait une résistance opiniâtre, et perdu quelques hommes.
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le faible détachement français, qui s'était d'abord retranché dans une maison , s'ouvrit un passage a la baïonnette, traversa le Nil sur un bateau, et fit sa retraite par la rive droite en remontant vers le Caire. Le général Yial, instruit de cet événement à Damiette et n'ayant avec lui que 400 hommes, prit le parti de se fortifier et d'informer le général en chef de sa position critique. C'est cette nouvelle qui détermina le départ du général Dugua pour Mansourah, après Tafiaire de Sâlheyeh.
Le général Fugière, envoyé avec son bataillon de la 18® demi-brigade pour gouverner la province de Charqyeh, était, le 12 août, près du village de Rémeryeh, à quelques lieues au-dessus de Menouf, où commandait le général Zajonchek. Les Français ne tardèrent pas à apercevoir les habitants du village armés de fusils, bordant le revêtement de terrasses dont ils étaient entourés. Le général, étonné de cette contenance hostile, fit demander à parler au cheik et aux principaux habitants. Ceuxci répondirent qu'ils n'avaient rien de commun avec les Français. Sommés d'ouvrir leurs portes et 4 de rendre leurs armes, ils répliquèrent qu'étant maîtres chez eux, ils ne voulaient pas se soumettre, ni recevoir aucun étranger.
Le général Fugière, n'ayant avec lui qu'un faible détachement, se contenta de faire garder par quelques pelotons les issues du village, en attendant l'arrivée du général Zajonchek, qu'il s'était empressé de faire prévenir. Celui-ci parut bientiti avec une compagnie de grenadiers, quatre sapeurs