‹ Bonaparte en EgypteChapitre 13 sur 24 · VT · texte numérisé non relu

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et 126 dragons. Après une heure de combat, il repoussa les ennemis dans le village, les investit, les força, en tua deux cents, et resta maitre de la position. Il perdit trois hommes et eut quelques blessés. Le sous-lieutenant Chenet, de la 18*, fut cité par le général comme s'étant distingué dans cette affaire .

Les Arabes du désert de la Libye harcelaient la garnison d'Alexandrie. Le général Kleber leur fit tendre une embuscade, où le chef d'escadron Rabasse, à la tète de 50 hommes du 14* de dragons, les surprit, le 23 juillet, et leur tua une cinquantaine d'hommes. L'adjudant-général Bribes, envoyé à Damanhour, put s'y maintenir et réprimer les mouvements des Arabes et des fellahs malveillants.

A la sollicitation de Mourad-Bey et des Anglais, les Arabes s'étaient réunis et avaient fait une coupure au canal d'Alexandrie, pour empêcher l'eau d'y arriver. Le chef de brigade Barthélémy, à la tête de 600 hommes de la 69®, cerna le village de Birket-Gheytas, la nuit du 13 septembre, tua plus de 200 hommes, pilla et brûla le village. Ces exemples nécessaires rendirent les Arabes plus sages, et, grâce aux peines et k l'activité de la 4® d'infanterie légère, les eaux arrivèrent à Alexandrie, en plus grande abondance que jamais. Le canal servit k approvisionner de blé Alexandrie, et k faire venir les équipages d'artillerie k Gyzeh (1).

Les généraux Dommartln et Marmont avalent été envoyés k Rosette et k Alexandrie, pour secouai) Lettre au Directoire. (Correspondance^ pièce 3632).

der toutes les dispositions prises par les généraux Menou et Kleber, à l'effet de mettre la côte et les communications à Tabri des insultes, et surtout d'augmenter le système de défense du point le plus important, la place et le port d'Aboukîr.

Bonaparte savait par expérience que l'éclat des fêtes publiques présente un ressort politique que l'on peut souvent faire mouvoir avec succès ; et puis, si la fortune veut qu'il reste longtemps sur •cette rive lointaine, il faut qu'il s'occupe de méri^ ter l'affection des Égyptiens ; il faut qu'il apprenne à connaître leurs usages, leurs mœurs, et qu'il sfif conforme autant que possible à la manière de vivre de ses nouveaux sujets. Quelques jours après son retour au Caire, il trouva justement une occasîoQ très opportune d'intervenir dans les affaires de la population égyptienne et de se faire valoir près des conservateurs des antiques traditions.

Le débordement du Nil vient de commencer, et l'indolent Cairote, pour lequel il n'y a pas dans tout le cours de l'année d'événement plus impor* tant que celui-là, témoigne déjà la plus vive allét gresse cji apprenant qu'on va célébrer la grande fête du Nil.

Le 18 août, dès le matin, Bonaparte ordonna les préparatifs de la fête, appela près de lui le gouverneur de la ville, le cadi, les membres du divan, ainsi que les autres officiers publics, et fit annon* cor au peuple, par les crieurs, que l'heure de se réjouir était venue. Aussitôt on pavoisa tous les bâtiments, tous les bateaux, et la population du

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Caire alla se promener sur le Nil, à Moukiar et à Roudah. Bonaparte, entouré des cheiks, de son étatmajor et suivi de toute l'armée, se rendit sur un dais élevé à l'ouverture du canal.Un des cheiks ayant observé l'échelle du Meqyâs, déclara que l'élévation du Nil était de vingt-cinq pieds ; cette bonne nouvelle fut promptement transmise de bouche en bouche, et les assistants témoignèrent leur vive allégresse. Bonaparte donne alors le signal : la statue de la fiancée du Nil est lancée dans les flots, la digue est rompue, au son des instruments couverts par les salves de toute Tartillerie française, et le Nil s'élance dans la tranchée, précipitant avec lui les hardis bateliers qui se sont disputé le prix accordé | suivant l'usage, à la première barque qui pénètre dans le canal. C'est Bonaparte qui, lui-même, décerne la récompense si ardemment convoitée. Puis, après avoir distribué trente-huit caftans aux principaux officiers, revêtu le nakibrejah de la tunique blanche, et, de la pelisse noire le mollah auquel est confiée la garde du Meqyâs, il se retire dans son palais. Le soir, toute la ville fut illuminée.

Tout le peuple mêlait aux louanges du Prophète celles des braves de l'Occident, et maudissait la tyrannie des beys. Les ulémas chantèrent dans la grande mosquée des hymnes de reconnaissance. Les grands cheiks disaient a Bonaparte : ce Oui, vous êtes venu nous délivrer par l'ordre du Dieu miséricordieux, car vous avez pour vous la victoire et le plus beau Nil qu'il y ait eu depuis un siècle. Ce sont deux bienfaits que Dieu seul peut accorder. »

Cette fête fit diversion sur les esprits encore frappés du désastre d'Aboukir.

Le 20 août, deux jours après la rupture solen* nelle de la digue, Bonaparte célébrait, avec les cheiks et le peuple du Caire, la fête commémorative de la naissance de Mahomet. Ayant fait venir près de lui le cheik El-Bekyr, Bonaparte lui donna le titre de nakil-el-ascberaf, c'est-à-dire de premier d'entre les chérifs, et lui fit remettre une somme de 1.800 francs, afin de contribuer aux frais de la fête. 11 se rendit ensuite dans le palais de ce cheik, qui passait pour être de la famille du Prophète, et prit part aux cérémonies religieuses qui eureat lieu dans ses appartements. Une centaine de cheikt vinrent s'asseoir en cercle sur des tapis, les jambes croisées, et réciter, en balançant leur corps^ les versets d'une longue litanie qui comprenait toute la vie de Mahomet : Bonaparte s'assit, dit-on, auprès d'eux et les accompagna du geste, si ce n'est de la voix. On servit ensuite un grand dîner, auquel furent conviés tous les cheiks qui avaient chanté les louanges du Prophète. Vingt tables environ avaient été dressées dans une vaste salle ; mais les coussini disposés autour de chacune de ces tables ne pon^ valent recevoir que cinq a six personnes. Bona-' parte prit place a côté d'El-Bekyr, devant un plateau de bois précieux, orné de marqueterie, sur lequel les esclaves du cheik vinrent déposer sncccssivcment un grand nombre démets, des pilaoz' de riz, des rôtis, des pâtisseries, de nombrenseï compotes. Les cheikh dépeçant tous les plats avacr

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leurs doigts, Bonaparte fut plus satisfait de leur industrie culinaire que de leur manière de manger. Le soir, Bonaparte et les cheiks vinrent à la place Ezbékyeh, illuminée avec des verres de couleur. Toute la population du Caire s'y trouvait réunie, chantant les litanies du Prophète. C'était un spectacle nouveau pour les Français que cette foule immense de gens qui s'inclinaient tous ensemble, avec une ferveur convulsive, en psalmodiant sur le rythme le plus monotone des versets d'un sens mystérieux : ce fut, pour les Musulmans, une nouveauté plus étrange encore, que les manœuvres militaires dirigées par Bonaparte et exécutées par nos soldats avec une merveilleuse précision. Cette fête fut terminée par un feu d'artifice qui ne les étonna pas moins.

Enfin, l'époque non moins religieuse du départ de la grande caravane du Caire pour la Mecque vint ajouter à la confiance que la discipline sévèrement observée au milieu de leurs villes aurait dû inspirer aux Egyptiens : Bonaparte donna les ordres les plus précis pour la protection des pèlerins et luimême écrivit à Ghabib-In-Mussaïd, chérif de la Mecque :

En TOUS faisant connaître l'entrée de l'armée française en Egypte, je crois devoir vous assurer de la ferme intention où je suis de protéger de tous mes moyens le voyage des pèlerins de la Mecque ; les mosquées et toutes les fondations que la Mecque et Médine possèdent en Egypte continueront à leur appartenir comme parle passé. Nous sommes amis des Musulmans et de la religion du Prophète ; nous désirons faire tout ce qui pourra vous plaire et être favorable à la religion.

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Je désire que tous fassiez connaître partout que U •caravane des pèlerins ne souffrira aucune interruption, qu'elle sera protégée de manière qu'elle n'aura rien i

craindre des Arabes (1).

Bo:CAPARTE.

Mais le soin que Bonaparte prenait d'assurer U conquête de TEgypte en cherchant à gagner lei «sprits de la multitude, ne lui fit point perdre de vue les intérêts des Sciences et des Arts et lei promesses qu'il avait faites aux savants et aux artistes qui l'avaient accompagné dans son expédition. Le 22 août 1798, il prenait un arrêté portant création de l'Institut d'Egypte : Cet Institut doiil Monge avait accepté la présidence et dont la vice» présidence avait été attribuée à Bonaparte lui*mème^ dont Fourier avait été élu secrétaire perpétuel et Costaz, secrétaire adjoint, devait jeter les lumière* les plus vives sur l'histoire de l'Egypte et sur lei antiquités qu'elle renfermait :

Article premier. — Il y aura en Egypte un Institut pour les Sciences et les Arts, lequel sera établi au Caire.

Art. 2. — Cet établissement aura principalement pour, objet :

lo Le progrès et la propagation des lumières en Egypte; 2° La recherche, l'étude et la publication des faits natarels, industriels et historiques de TÉgypte ;

3° De donner son avis sur les différentes questions pour lesquelles il sera consulté par le gouvernement.

Art. 3. — L'Institut sera divisé en quatre sections.

Art. 4. — Ces sections seront celles de mathëmatiquet* de physique, d'économie politique, de littérature et des arts.

Art. 5. — (Chacune des sections sera composée dé douze membres.

(1) Correspondance de Napoléon, pièce 3110.

Art. 6. — Les séances de l'Institat seront générales, et les sections n'en auront pas de particulières.

Art. 7. — ^1 y aura deux séances par décade. Elles se tiendront le primidi et le scxtidi. Elles commenceront à sept heures du matin, et leur durée sera de deux heures.

A&T. 8. -— Tous les ofBciers généraux de l'armée française auront leur entrée à toutes les séances.

Abt. 9. -— L'Institut aura un président, qui sera renouvelé à chaque trimestre. Il sera élu au scrutin dans la dernière séance du trimestre précédent.

Art. 10. -— Les fonctions du président seront, en général, les mêmes que celles du président de toute assemblée.

En outre, il nommera les membres des commissions qui seront chargées, soit d'examiner les ouvrages présentés par les personnes étrangères à l'Institut, soit de discuter les questions proposées par le gouvernement.

Il pressera les rapports sur ces différents objets.

Il sollicitera les travaux individuels des membres et la lecture des mémoires qui devront composer le recueil de son trimestre.

Art. 11. — Il y aura un vice-président, qui sera renouvelé tous les trimestres et qui sera élu au scrutin.

Il remplacera le président en cas d'absence.

Art. 12. — Dans l'absence du président et du vice-président, l'Institut sera présidé par le doyen d'âge.

Art, 13. — Il y aura un secrétaire perpétuel de Tlnsti* tut.

Il sera élu au scrutin.

Art. 14. — Ses fonctions seront:

lo De tenir le registre des séances de l'Institut ;

2o De rédiger la correspondance de l'Institut, soit avec le gouYemement de l'Egypte, soit avec l'Institut national de la métropole, soit enfin avec les particuliers ;

3<* De surveiller l'impression des mémoires, et de faire en sorte que le recueil d'un trimestre soit toujours imprimé dans le trimestre suivant.

Art. 15. — En cas d'absence du secrétaire, le président nommera un secrétaire provisoire pour la séance.

Art. 16. — Il y aura un administrateur, qui sera élu au scrutin et qui sera renouvelé tous les ans.

Art. 17. — Ses fonctions seront :

lo De surveiller tout ce qui a rapport an Berricfr de l'Institut:

2» D'inspecter les travaux relatifs aux maisons, jardins et autres dépendances de l'Institut ;

3° De veiller à l'entretien de tout le matériel ;

4» Enfin de solliciter la rentrée des fonds et d'en régler l'emploi conformément aux décisions de l'Assemblée.

Art. 18. — L'administrateur aura sous lui son agent parlant arabe, qui aura un traitement particulier, et dont la durée des fonctions sera illimitée.

Art. 19. — Il y aura un bibliothécaire, élu au scrutin ; la durée de sa fonction sera illimitée ; il sera chargé de la bibliothèque, et l'ouvrira conformément au règlement qui sera fait par l'Institut.

Art. 20. — Il y aura un interprète arabe, qui aura un traitement particulier et qui pourra être membre de l'Institut.

Art. 21. — Les personnes étrangères à l'Institut pour* ront, avec l'agrcmcnt du président, lire des mémoires dans les séances ou présenter des inventions nouvelles. Si elles désirent un jugement de l'Institut, le président nommer» une Commission chargée d'examiner louvrage. Cette Commission, par un rapport écrit, mettra l'Assemblée en état de porter un jugement, et elle proposera une conclusion. sur laquelle l'Institut délibérera. Enfin, si la Commission pense que le mémoire soit digne d'être imprimé dans le recueil, elle le proposera à l'Institut, qui prononcera.

Art. 22. — Dans la séance de chaque trimestre, le président nommera une Commission de cinq membres, chargée de déterminer, parmi les mémoires lus par les membres pendant le trimestre, ceux qui mériteront de composer le recueil. Cette Commission fera son rapport dans la décade, et présentera la liste définitive des mémoires qui ne sera point sujette à discussion.

Art. 23. — Les mémoires de l'Institut seront imprimés par trimestre. Le volume contiendra :

lo Les mémoires des membres dont le choix aura été fait par la Commission des cinq ;

2* Les mémoires des personnes étrangères à l'Institut et dont l'impression aura été votée par l'Assemblée ;

3* Les rapports des diverses Commissions sur les ques* tions présentées par le Gouvernement.

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Art. 24. — Il y aura: tous les ans deux prix proposés par l'Institut ; l'un pour une question relative aux progrès de la civilisation de l'Egypte, l'autre pour une question relative à ravancement de l'industrie.

Aht. 25. — Pour chacune de ces questions, il sera élu au scrutin une Commission de cinq membres, qui examinera les ouvrages mis au concours et qui adjugera le prix définitivement.

Aht. 26. — Les mémoires qui auront obtenu les prix seront imprimés dans le recueil ainsi que ceux qui, ne les ayant pas obtenus, auront été jugés dignes de l'impression par la Commission.

L'Institut fixa l'attention du peuple. La bibliothèque, tous les Instruments de mathématiques, de physique, les pierres, les plantes et autres objets d'histoire naturelle que les savants se procurèrent dans le pays, étalent réunis dans son palais ou dans son jardin. Les habitants furent longtemps à comprendre ce que c'était que cette assemblée de gens graves et studieux, qui ne gouvernaient pas, qui n'administraient pas, qui n'avaient pas la religion pour but : Ils crurent qu'ils faisaient de l'or. Ils finirent par en avoir une Idée juste, et non seulement les savants furent estimés des docteurs de la loi et des principaux du pays, mais même de la dernière classe du peuple, parce qu'ils eurent de fréquentes relations avec les ouvriers, leur donnant les Indications, soit sur les mécaniques, soit sur la chimie, pour diriger leurs travaux. Cela les mit dans une grande estime parmi le peuple (1).

(1) On peut consulter sur les séances de l'Institut et sur les importantes questions qui y furent traitées, le Courrier d'fl^yptc et les Mémoires sur l'Kgypte publiés pendant les campagnes du général Bonaparte dans les années VI et VII^ impriiuiis par ortîro du Tribuuat. en Inictidor au IX.

En vue d'entamer des négociations avec le pacha d'Acre, le fameux Djezzar, surnommé le boucher^ le général en chef donna les instructions suivantes au citoyen Beauvoisins, commissaire près le divan du Caire :

Quartier général, au Caire, 5 fructidor an YI (22 août 1798).

Le citoyen Beauvoisins se rendra à Damiette ; de là il s'embarquera sur un vaisseau turc ou grec; il se rendra à JafTa; il portera la lettre ci-jointe à Ahmed-Pacha; il demandera à se présenter devant lui, et il réitérera de vive voix que les musulmans n'ont pas de plus vrais amis en Europe que nous ; que j'ai entendu avec peine que l'on croyait es Syrie que j'avais dessein de prendre Jérusalem et de détruire la religion mahométane; que ce projet est aussi loin de noire cœur que de notre esprit ; qu'il peut vivre en tonte sûreté ; que je le connais de réputation comme un homme de mérite ; qu'il peut être assuré que, s'il veut se comporter comme il le doit envers des hommes qui ne lui font rien, je serai son ami, et que, bien loin que notre arrivée en Egypte soit contraire à sa puissance, elle ne fera que l'augmenter; que je sais que les Mameluks, que j'ai détruits, étaient ses ennemis, et qu'il ne doit pas nous confondre avec le reste des Européens, puisque, au lieu de rendre les musulmans esclaves, nous les délivrons; et enfin il lui racontera ce qui s'est passé en Egypte, et ce qui peut être propre à lui ôter l'envie d'armer et de se mêler de celte (jucrelle.

Si Ahmed-Pacha n'est pas à Jaifa, le citoyen Beauvoisins se rendra à Saint-Jean-d'Acre; mais il aura soin auparavant do voir les familles européennes, et principalement le vice-consul français, pour se procurer des renseignements sur ce qui se passe à Constantiuople et sur ce qui se fait en Syrie (1).

Co (lornier travnil oontiont iino analyse do toutes les séances do l'Instiliit ut un ^raïul iioinbn* do luiMuoiros do' statistique, de géographie, dlllstoil* naturello, etc., oui y furent lus et disoulés. (1) (Àtrrosponduucc de Napoléon, lïièce 3077.

A Ahmed-Pacha, Gouverneur de Seideh et d'Akka (1).

Quartier général, au Caire, 5 fructidor an VI (22 août 1798).

En venant en Egypte faire la guerre aux bcys, j'ai fait une chose juste et conforme à tes intérêts, puisqu'ils étaient tes ennemis; je ne suis point venu faire la guerre aux Musulmans. Tu dois savoir que mon premier soin en entrant à Malte, a été de mettre en liberté deux mille Turcs, qui, depuis plusieurs années, gémissaient dans l'esclavage. En arrivant en Egypte, j'ai rassuré le peuple et protégé les muftis, les imams et les mosquées. Les pèlerins de la Mecque n'ont jamais été accueillis avec plus de soin et d'amitié que je ne Tai fait, et la fête du Prophète vient d'être célébrée avec plus de splendeur que jamais.

Je t'envoie cette lettre par un officier qui te fera connaître, de vive voix, mon intention de vivre en bonne intelligence avec toi, en nous rendant réciproquement tous les services que peuvent exiger le commerce et le bien de les Etats ; car les Musulmans n'ont pas de plus grands amis que les Français (2).

Au Grand Vizir.

Quartier général, au Caire, 5 fructidor an VI (22 août 1798).

Excellence et puissant Seigneur, l'armée française que j'ai l'honneur de commander, est entrée en Egypte pour punir les beys Mameluks des insultes qu'ils n'ont cessé de faire au commerce français.

Le citoyen Talleyrand-Périgord, ministre des relations extérieures à Paris, a été nommé, de la part (4e la France, ambassadeur à Constantinople, pour remplacer le citoyen Aubert-Dubayet, et il est muni des pouvoirs et instructions nécessaires, de la part du Directoire exécutif, pour négocier, conclure et signer tout ce qui peut lever les difficultés provenant de l'occupation de l'Egypte par l'armée française, et consolider l'ancienne et nécessaire amitié qui doit exister entre les deux puissances. Cependant, comme il pourrait se faire qu'il ne fut pas encore arriva à Constanlinoplc, je

(1) Sidon et Saint-Jean-d'Acre.

li) Correspondance de Napoléon, pièce 3078.

m'empresse de faire connaître à Votre Excellence l'intention où est la République Française non seulement de continner l'ancienne et bonne intelligence, mais encore de procurer à la Porte l'appui dont elle pourrait avoir besoin contre set ennemis naturels, qui, dans ce moment viennent de se ligner contre elle.

L'ambassadeur Talleyrand-Périgord doit être arrivé. Si, par quelque accident, il ne l'était pas, je vous prie d'envoyer ici, au Caire, quelqu'un qui ait votre confiance et soit muni de vos instructions et pleins pouvoirs, ou de m'envoyer un firman, afin que je puisse expédier moi-même nn agent poar fixer invariablement le sort de ce pays et arranger le tout à la plus grande gloire du Sultan et de la République Française, son alliée la plus fidèle, et à l'éternelle confusion des beys et des Mameluks, nos ennemis communs.

Je prie Votre Excellence de croire aux sentiments d'estime et à la haute considération que j'ai pour elle (1).

Djezzar, confiant dans ses forces et dans la protection des Anglais, qui avaient pris les devants, fut sourd à tout, ne voulant pas même recevoir Beauvoisins, et ne répondit pas. Un second porteur de lettre eut la tête tranchée à Acre. Les occupations de Bonaparte, au Caire, et la nécessité d^un plus grand afTermissement en Egypte, où l'on commençait seulement k s'organiser, retardèrent seuls, pour le moment, l'invasion de ce pachalik, que provoquaient la vengeance due à des actes si barbares, et la nécessité de détruire ou d'affaiblir un si dangereux voisin. En attendant, le général en chef comprit que la sévérité n'était pas moins nécessaire envers les naturels du pays qui se prêtaient il servir d^émissaires et d'espions aux Mameluks. 11 fut obligé de faire à leur égard la police à

(1) Archives du Dûpùt do la guerre r>t Correspondance, pièce 3071.

la manière des Turcs. Un exemple de cette justice expéditive fut fait sur la personne de Koraïm. On se souvient que ce chérif avait dès les premiers jours du débarquement d'Alexandrie, obtenu la confiance du général Bonaparte et qu'il avait été maintenu gouverneur de la place. Mais il profita de ses fonctions pour entretenir des intelligences avec Mourad-Bey et les Mameluks. Sur l'ordre du général en chef, le traître fut arrêté et amené d'Alexandrie au Caire :

Au général Dupuy (15 août 1798J.

Vous voudrez bien, Citoyen Général, prendre de nouvelles précautions pour vous assurer que Koraïm ne vous échappera pas : après quoi vous lui ferez subir un interrogatoire dans lequel vous lui demanderez qu'il réponde positivement :

1° A-t-il écrit à Mourad-Bey depuis qu'il nous a juré fidélité ?

2o A quels Mameluks a-t-il écrit depuis qu'il nous a juré fidélité ?

3** Quelle espèce de correspondance a-l-il eue avec les Arabes de Bahyreh ? (l)

Le 5 septembre le général Dupuy reçut de Bonaparte Tordre suivant :

Seid Mohammed-el-Koraïm, convaincu de trahison, d'avoir continué ses intelligences avec les Mameluks après avoir juré fidélité à la République, de leur avoir servi morne d'espion, sera fusillé dans la journée de demain. Tous ses biens, meubles et immeubles, seront confisqués au profit de la République.

20 fructidor (6 septembre^ L'exécution du jugement ci-dessus a eu lieu aujourd'hui (1) Collection Napoléon, pièces 3247 et 3248.

à midi sur la place de la citadelle. La tête de Koraîm a été promenée dans les rues du Caire (1).

Ce fut des la fin d'août que Bonaparte s'occupa de la fête de la République. Tout, dans les ordres relatifs à cette cérémonie, dénote son génie particulier. La passion de vivre dans Tavenir domine toutes ses pensées. Il voulut rattacher cette fête aux noms des antiques monuments dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et qui subsistent encore presque intacts, tandis que les noms de leurs auteurs sont inconnus, oubliés ou douteux. C'est autour de la colonne de Pompée que la ville d'Alexandrie célébrera sa fête. On inscrira sur cette colonne le nom des braves, morts a la prise de cette ville. Le pavillon tricolore y sera placé. Les antiques ruines de la ville aux cent palais verront aussi célébrer cette fête des soldats français :

Ordre.

Quartier général, au Caire, 9 fructidor an YI (26 août 1798).

Bonaparte, général en chef, ordonne :

Article l^r. — Le 1*^ vendémiaire, époque de rétablisiemcnt de la République, sera célébré, dans tous les différent* points de l'armée, par une fête civique.

Aux. 2. — La garnison d'Alexandrie célébrera la fHe autour de la colonne de Pompée.

On profitera de cette époque pour exécuter l'ordre de 16 messidor (2).

On plantera \o pavillon tricolore au haut de la colonne.

L'aiguille de CléopAtrc sera illuminée.

(1) (A>iTos|)on(laiu><> (l(> Napolôon, pièces 3247 et 3248.

Ci) V. }Ki^o 78 qii(> (c les noms dos hummcs de l'armëo franeaÎM 4pf ont r>t(' tiK-s à la prise d'Alexandrie seront gravés sar la coloi Pompt'o. "

Wy^l. V':

Art. 3. — On dressera au Caire, au milieu de la place Ezbekyeh, une pyramide à sept faces, qui seront chacune destinées à contenir les noms des hommes des cinq divisions qui sont morts à la conquête de l'Egypte.

La sixième sera pour la marine.

La septième sera pour Tétat-major général, la cayalerie, l'artillerie et le génie .

Art. 4. — La partie de l'armée qui se trouvera au Caire s'y réunira à sept heures du matin, et, après différentes manœuvres et après avoir chanté des couplets patriotiques, une députation de chaque bataillon partira pour aller planter, nu haut de la plus grande pyramide, le pavillon tricolore.

Art. 5. — La place Ezbekyeh sera disposée de manière que le soir, à quatre heures, il puisse y avoir course de chevaux autour de la place et course à pied, et aux courses seront admis ceux des habitants du pays qui voudront s'y présenter. Il y aura des prix assignés pour le vainqueur.

Le soir, la pyramide sera toute illuminée. Il y aura un feu d'artifice.

Art. 6. — Les troupes qui sont dans la haute Egypte célébreront la fête sur les ruines de Thèbes.

Art. 7. — Le chef de l'état-major, le général du génie, le général d'artillerie et le commandant de la place du Caire se concerteront pour faire un programme plus détaillé de la fête (1).

Au général Berthier, au quartier général au Caire, le quatrième jour complémentaire an VI (20 septembre 1798).

Le bataillon qui est à El-Qobbeh, en partira avant le jour, pour rejoindre sa division et assister à la fête du l®"^ vendémiaire.

Le détachement de la 13®, qui est au camp d'Abou-Seyfeny, partira demain, à quatre heures après-midi, pour rejoindre sa division et se trouver à la fête.

Demain, à quatre heures après-midi, deux cents canonniers et un détachement de dix hommes, composé d'ouvriers

(1) Correspondance de Napoléon, pièce 3117.

charretiers et pontonniers, passeront de Gyzeh au Caire» afin de pouvoir assister à la fête du 1*'' yendémiaire.

Demain, à quatre heures après-midi, les pièces des guides, \*is pièces d'artillerie du général Bon, du général Lannes, se rendront sur la place Ëzbekyeh, où elles prendront la position qu'elles doivent avoir pendant la fête.

Le détachement de cavalerie et d^infanterîe du poste d'Ël-Basâtyn rentrera demain à la nuit.

Les troupes formeront un carré en dehors du cercle, le visage tourné vers la pyramide. Le côté de la droite faisant face à la pyramide, entrant par l'arc de triomphe, sera occupé par la division du général Bon et commandé par lai; celui de la gauche, par la division du général Lannes, et commandé par lui.

Toute la cavalerie occupera le côté opposé à Tare de triomphe, les hommes à cheval divisés sur les deux flancs, et les hommes à pied au milieu, et sera commandée par le général Dumas. Le 2« bataillon de la 2^ d'infanterie légère, ceux des 88*, 25" et 75^, les différents détachements des dépôts, les détachements d'artillerie, les grenadiers delà 19* et les guides à pied occuperont le côté de l'arc de triomphe et seront commandés par le général Murât.

Le commandant de la place sera chargé de la police générale.

Les troupes des différents dépôts seront rénnies sons les ordres d'un même chef de brigade ou de bataillon, de manière qu'ils ne forment qu'un bataillon.

Vous ferez reconnaître, demain à midi, sur l'emplacement, aux généraux qui doivent commander les différentes colonnes, les emplacements qu'ils doivent occuper.

Âpres avoir passé la revue des troupes, j'ordonnerai des feux en arrière, de peleton, de demi-rang, de bataillon et de file. Les généraux auront soin de s'assurer que les armes soient bien déchargées, que les cartouches que Ton donner* aux soldats soient sans balles, et que le peuple se tienne assez loin pour qu'il n'y ait pas d'accident.

Après l'exécution de ces feux, on fera le commandement, colonne serrée par bataillon; quel que soit le nombre des bataillons qui composent chaque front, les généraux de division les disposeront de manière que cela ne fasse pas plus de quatre colonnes par ligue, ce qui en tout fasse seixe colon-

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nés. Au commandement de marche, elles entreront dans le cercle en battant la charge, viendront prendre leurs places le plus près possible de la pyramide. Vous ferez placer des piquets dans l'endroit où chaque bataillon doit s'arrêter. Alors tous les drapeaux se mettront à la tête des bataillons, s'aTanceront près de la pyramide, et on leur attachera avec une épingle, un écriteau en lettres d'or où sera écrit : Prise d* Alexandrie f bataille de Chohrâkhyt, bataille des P^'va' mides; après quoi les drapeaux entreront à leur place.

On lira ma proclamation, on chantera des hymnes patriotiques, et, au commandement de former la ligue, les différentes colonnes feront demi-tour à droite, (1) reprendront leur poste, se déploieront, après quoi on défilera.

Cette fête du 1*^ vendémiaire (22 septembre 1798) célébrée par les Français sur tous les points qu'ils occupaient en Egypte, fut, bien entendu, plus brillante au Caire que partout ailleurs, puisque le général en chef y figurait.

Dès le matin, des salves d'artillerie annoncèrent la fête et toute la musique des régiments cantonnés au Caire, se réunit à la place Ezbekyeh. Le bassin Ezbekyeh est situé entre la porte d'Ava et le pont de Duki. A la porte d'Ava, il y avait un arc de triomphe, sur les faces duquel étaient représentés la bataille des Pyramides, le massacre et la fuite des Mameluks ; au pont de Duki, s'élevait un autre arc de triomphe également couvert de tentures peintes, où l'on voyait des combats, des figures allégoriques, des légendes françaises et arabes. Entre ces deux absides triomphales, sur le bassin dont on avait au moment de l'inondation interdit

(1) Archiyes du Dépôt de la guerre. — Correspondaace de Napoléon, pièce 3344.

raccès aux eaux du Nil, on avait construit un vaste plancher, au milieu duquel se trouvait un obélisque à quatre côtés, chargés d'inscriptions; autour de cet obélisque, cent neuf colonnes qui portaient chacune un drapeau, et chaque drapeau le nom d'un des départements de la République. Sur sept autels antiques avaient été déposés des trophées et étaient gravés les noms des braves qui avaient succombé dans les récents combats. A sep^ heures du matin, les troupes étaient rangées sur la place. Peu après, le général en chef, entouré de ses aides de camp, et accompagné par les généraux, les officiers d'état-major, les chefs des administrations^ les membres de l'Institut d'Egypte et de la Corn» mission des Sciences et des Arts, les cheiks du divan du Caire, les députations des divans des provinces voisines, le kiâya du Pacha, les agas et autres officiers de la milice urbaine et des principaux habitants de la ville, vêtus de leurs plus riches habits et montés sur des mules somptueusement harnachées, le général en chef, disons-nous, parut sur la place où sa présence fut annoncée par des salves d'artillerie. Parvenu au pied de la pyramide, il prononça d'une voix solennelle cette cha* leureuse allocution :

a Soldats '

Nous célébrons le premier jour de l'an YII de la Répn* blique.

Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français ëtiU menacée ; mais vous prîtes Toulon : ce fut le présage de la ruine de vos ennemis.

Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dego.

EN ÉGTPTB 175

L'année suivante, tous étiez sur le sommet des Alpes.

Vous luttiez contre Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la célèbre victoire de Saint-Georges.

L'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de risonzo, de retour de l'Allemagne.

Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au centre de l'ancien continent?

Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu'au hideux et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde.

Soldats, votre destinée est belle, parce que vous êtes dignes de ce que vous avez fait, et de l'opinion qu'on a de vous. Vous mourrez avec honneur, comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers et de l'admiration de tous les peuples.

Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons été l'objet perpétuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce jour, quarante millions de citoyens célèbrent l'ère du gouvernement représentatif, quarante millions de citoyens pensent à vous; tous disent : C'est à leurs travaux, à leur sang, que nous devons la paix générale, le repos, la prospérité du commerce et les bienfaits de la liberté civile (1).

A la fin de ce discours éclatèrent de toutes parts les cris de : Vive la République l ç^içe le général Bonaparte! Un détachement alla planter le drapeau tricolore sur la plus haute des pyramides de Gyzeh, et Bonaparte rentra dans son palais, où il avait convié deux cents personnes à un splendide repas.

Dans la soirée, la place Ezbekyeh, les arcs de triomphe, l'obélisque furent éclairés par les feux d'une multitude de lampions; des danses, des courses à pied et à cheval, des salves d'artillerie et un feu d'artifice terminèrent cette fête.

(Ij Correspondance pièce, 3365. '•

176 BONAPARTB

Avant de relater les phases de la glorieuse expédition de Desaix dans la haute Egypte, ron doit faire connaître ce qui s'était passé dans quelques provinces du Delta.

Le général Menou, chargé du gouvernement de la province de Rosette, après avoir donné ses premiers soins à la sûreté de cette ville et de la partie des côtes de l'Egypte qui Tavoîsine, résolut de parcourir le territoire dont l'administration lui avait été confiée : il avait été joint par le général Mar^ mont, chargé par le général en chef d'une mission spéciale. Ces deux ofliciers généraux, accompagnés de plusieurs membres de la commission des Sciences de l'institut d'Egypte, qui voulaient profiter de l'occasion pour visiter le pays et y faire les recherches relatives à leur objet, partirent de Rosette le 10 septembre. Tant que la petite caravane française suivit les bords du Nil, elle n'eut rîen à redouter de la part des habitants des villages qoi s'y trouvent : ceux de Bezimbal, de Metoubis 'et de Fouah, rivalisèrent de zèle pour bien accueillir les généraux et leur escorte; il n'en fut pas de même lorsqu'on s'enfonça dans l'intérieur des terres.

Pour reconnaître, ainsi qu'ils avaient, projeté, l'est de la province de Rosette, les deux généraux voulurent suivre la rive droite du canal ; mais les inondations les en empêchèrent; il fallut passer an travers des eaux sur des petites digues larges de deux pieds, qui servent à soutenir les eaux dans les points les plus élevés, pour ménager ensuite aux terrains inférieurs des arrosements successifs.

BN ÉGYPTB 177

C'est sur ces digues faciles à rompre, difficiles a parcourir que la colonne française arriva au village de Cafr'Schabbas-Ammer le 15 septembre. Confiants dans la manière dont tous les villages les avaient reçus, Menou et Marmont devancèrent leur escorte, accompagnés seulement de sept à huit cavaliers. Ils allaient entrer dans le village, lorsqu'ils furent assaillis par une troupe nombreuse d'habitants armés de fusils et de lances. Les cavaliers qu'escortaient les généraux, étaient les savants et artistes dont il est parlé plus haut : Ils prirent la fuite à la vue des agresseurs. Dans le même temps, un autre rassemblement d'Egyptiens s'avança au milieu des eaux pour s'emparer de la digue, par laquelle les Français devaient se retirer. Ce nouvel incident détermine Menou et Marmont à suivre les fuyards ; un peintre, nommé Joly, qui faisait partie de la petite escorte, perdant tout à fait la tête, descendit de cheval, croyant échapper plus facilement au danger. Ce fut vainement que le général Marmont voulut le faire monter en croupe derrière lui : frappé de stupeur, il ne pouvait plus faire usage de ses jambes; on est forcé de l'abandonner, et il est massacré à vingt pas de ses compagnons. Ceux-ci eurent bientôt rejoint le gros de la troupe. Les deux généraux, laissant un détachement pour garder les équipages, s'avancèrent de nouveau avec environ cent quarante hommes, mais les paysans avaient déjà coupé la digue en plusieurs endroits, et il fallut passer dans l'eau jusqu'au dessus de la ceinture. Ce ne fut qu'avec les plus

grandes peines que cette petite troupe put déboucher sur le village. Les paysans, embusqués derrière une butte de terre, ne tinrent qu'un moment, et se retirèrent dans les maisons et dans les touri qui défendent CatV'Schabbas-Ammer.

Le général Marmont, à la tête d'une compagnie de carabiniers de la 4° demi-brigade légère, marcha jusqu'à la porte même de la grande tour ; mail l'élévation de celle-ci, la force de la porte, lei coups de fusil qui partent des créneaux, les pierrei qui sont lancées avec vigueur, paralysent un moment l'efibrt des soldats. Pendant ce temps, le général Menou était entré dans le village : son cheval est tué par une balle, et lui-même tombe dans un fossé de trois pieds de profondeur. Marmont, autant pour épargner ses soldats que pour précipiter l'évacuation du village par les habitants, fait mettre le feu à plusieurs maisons, et démolir une partie de l'enceinte. Cependant le feu des tours continua jusqu'à la nuit. Vers onze heures duioir, une autre troupe de paysans, bien armés, accourut des villages circonvoisins au secours des assiégés. Trente soldats embusqués sur une des digues mirent en fuite cette troupe ennemie. A minuit, le feu de la grande tour et d'une autre qui tenait encore, cessa tout à coup; les fellahs se sauvèrent à travers l'inondation, et il fut impossible de les poursuivre au milieu des eaux et des ténèbres. Les Français achevèrent d'incendier le village et détruisirent la tour principale. Trois carabiniers furent tués, et dix-neuf blessés. Les fellahs perdirent

une trentaîne d'hommes. Les généraux Menou et Marmont, ayant reconnu que la saison n'était pas favorable pour une incursion dans le Delta, remirent cette opération h la fin de l'inondation et rentrèrent à Rosette.

Des événements semblables se passèrent vers la même époque, dans les provinces de Mansourah, de Damiette et de Menzaleh. Une partie des Arabes de la province de Charqyeh, renforcés par les Arabes de Derne et de tous ceux du lac Menzaleh, sous la conduite d'un chef puissant dans ces contrées, nommé Hassan-Toubâr, allié et principal agent des Mameluks, attaquèrent dans la nuit du 15 au 16 septembre, la garnison de Damiette. On fut bientôt sous les armes et l'ennemi fut repoussé de tous côtés.

Le 16, le village d'El-Choa'rah, situé à une portée de canon de Damiette, se révolta, et tous les Arabes s'y réunirent et en firent leur quartier général. Le 17 et le 18, ils reçurent beaucoup de renfort de Menzaleh. La garnison de Damiette reçut également un renfort d'un bataillon de la 25® demi-brigade. Le général Vial se décida le 28 septembre, à la pointe du jour, d'attaquer le village d'El-Choa'rah. Le général Andréossy prit le commandement de la flottille et vint débarquer au delà du village. L'ennemi était rangé sur un seul rang et occupait tout l'espace depuis le Nil jusqu'au lac Menzaleh, au nombre de plus de 10.000 hommes. Le général Vial envoya une compagnie de grenadiers de la 25° pour atta-

180 BONÂPARTB

quer la droite de rennemî et lui couper la retraite par le lac Menzaleh, dans le temps qu'il attaquait de front, au pas de charge, cette nuée d'ennemis, qui fut culbutée dans l'inondation du Nil et dam le lac. Le village d'El-Choa'rah fut emporta et livré aux flammes. Il y eut plus de 1.50( Arabes tués ou noyés. On leur prit deux trèf belles pièces de canon de bronze de 4, et troii drapeaux enlevés par le grenadier Jaussoux, de l 25® demi-brigade, par le dragon Pampeno, di 18® régiment, Lefort, sergent de la 13* demi-bri gade. De notre côté, il n'y eut qu'un homme de tu et quatre de blessés. Ainsi, 10.000 Arabes furen attaqués et battus par 4 à 500 Français. L capitaine du génie Sabatier fut cité comm s'étant particulièrement distingué. Le général ei chef écrivit au général Vial : « L'attaque que vou avez faite. Citoyen Général, du village d'El-Choa'ra fait autant d'honneur à vous qu'aux troupes... (1).

Le général Verdier, avec une colonne de 60 hommes, chargé de marcher sur le village d Sonbat, dans la province de Mansourah, s'acquiti de cette mission avec bravoure et succès, malgr la résistance des Arabes, dont il tua une cinquai taine, sans autre perte que celle d'un grenadier d la 25*, blessé au genou.

Plusieurs autres expéditions, peu importante d'ailleurs par leurs résultats, eurent égalemen lieu clans la basse Egypte, à la fin d'août et pen dant le mois de septembre. Partout les Arabes c

!l; Ordre du jour et lettre du 24 soptcmbro.

les fellahs révoltés furent battus; mais Tinsurrection était comme l'hydre au cent têtes, qui se reproduisaient à mesure qu'on les coupait. Les bataillons français, disséminés dans les provinces du Delta, étaient souvent insuffisants pour les marches et les courses continuelles qu'exigeaient les soulèvements qui se manifestaient à la fois sur presque tous les points de cette partie de l'Egypte .

Les Arabes de Derne occupaient le village de

Dondeyt; environnés de tous côtés par l'inondation,

ils se croyaient inexpugnables et infestaient le

Nil par leurs pirateries et leurs brigandages. Les

généraux Murât, commandant de la province de

Qelyoub, et le général Lanusse eurent l'ordre d'y

naarcher, et y arrivèrent le 28 septembre. Les

Arabes furent dispersés après une légère fusillade.

Nos troupes les suivirent pendant cinq lieues,

3yant de l'eau jusqu'à la ceinture. Plus de 200

Je ces Arabes furent tués ou noyés. Leurs

troupeaux, chameaux et une grande quantité d'an es,

f estèrent en notre pouvoir. La perte française fut

seulement de quelques blessés ; mais presque tous les

soldats étaient sans chaussures; elles étaient restées

dans les marais. Murât fit dans son rapport le plus

grand éloge de la conduite des troupes, et cita

particulièrement Tadjoint aux adjudants généraux

Vetherwood, comme un officier de haute distinc-

:ion (1).

(1) Netherwood, suédois d'origine, continua à se faire remarquer lurant toute la campagne et mérita d'être promu chef do brigade. 1 fut blessé mortellement en 1803, à l'assaut du Petit-Goave, à Portu-Prince.

182 BONAPAUTiiS

Bonaparte regardait la position du lac Menzaieh comme des plus importantes ; on en peut juger par ses instructions si précises données au général Andréossy :

Quartier général, au Caire, 3 Tendémiairc an VII

(24 septembre 1798).

J'ai appris, Citoyen Général, avec plaisir votre arrivée à Damiette. Il paraît que vous y êtes arrivé à temps pour aider le général Yial de vos conseils et rendre un nouveau service à l'armée.

Vous devez, à Theure qu'il est, avoir beaucoup de troupes à Damiette, où le général Dugua doit se trouver. Je lui donne l'ordre de s'emparer d'El-Menzaleh ; de faire entrer lé plus de djermes possible, armées, dans le lac, et des bateaux armés de petites pièces de canon. Je lui ai ordonné de visiter les différentes îles du lac Menzaieh, de prendre des otages de tous les villages qui se seraient mal comportés ; enfin de faire tout ce qui est nécessaire :

1° Pour être souverain maître du lac Menzaieh ;

2o Pour que vous arriviez à Peluse ; mes propres moti sont ceux-ci : c Dussiez-vous y faire marcher toute votrt division, il faut que le général Andréossy arrive à Peluse. •

Je crois que l'Egypte ne peut être attaquée que par le lac Menzaieh. Ainsi, pour l'offensive, comme pour la défensive, c'est de votre reconnaissance que tout dépend; il faut donc le faire lentement et n'avancer que des choses bien sûres ; car une fausse donnée pourrait me faire faire de faux calculs.

1^ Combien de barques y a-t-il dans le lac Menzaieh?

2° Combien chacune peut-elle contenir de monde ?

3° Quel est le fond du lac ?

4^ Un aviso, une chaloupe canonnière, une djerme comme la Carniole, peut-il y naviguer ?

0° Quelle est la profondeur des trois bouches?

6° Une chaloupe canonnière; une tartane peut-elle y trer ?

7^» Quelle est la population, l'cflendue des îles du lacî

8" Comment communiquc-t-on de Damiette au lac?

.'ri

BN BGTPTB 183

9^ Les troupes qui longeraient entre la mer et le lac, comment feraient-elles pour passer les boucles ?

lOo L'eau du lac est-elle saumâtre ou salée?

N'allez à Peluse qu'avec de grandes forces ; ayez au moins six bataillons armés chacun d'une pièce de canon.

S'il n'y a point d autre moyen, ne serait-il pas possible de faire passer des djermes dans le lac Menzaleh en franchissant les douze cents toises ?

Enfin ne partez pas de Damiette que vous n'ayez quatre ou cinq cents hommes et six bateaux armés de pièces de canon.

Emportez de l'eau et des vivres pour pouvoir rester à Peluse cinq ou six jours, et même jusqu'à dix, s'il est nécessaire (ayez avec vous une pièce de canon de 3) :

lo Pour en bien connaître les ruines ;

2o Pour pouvoir tracer un fort capable de contenir sept à huit cents hommes et servir de dépôt à l'armée (de quoi pourra-t-on en faire le revêtement ?) ;

30 Faire des essais pour reconnaître si, en creusant, on ne trouve pas d'eau douce; en général, nous avons reconnu que, dans le désert, on a toujours de l'eau douce en creusant.

Envoyez-moi aussi des notes sur tout ce que vous pourrez recueillir de la reconnaissance de Damiette à El-Menzaleh et d'El-Menzaleh à Sâlheyeh, ainsi que tout ce qui est relatif à Damiette, au Nil et â la défense de la rade (1).

Le général Andréossy, de retour à Damiette, après le combat d'El-Choa'rah, s'occupa activement de la mission qui lui était confiée. La flottille d'Andréossy, composée de seize djermes, dont trois armées, partit de Damiette le 3 octobre, à deux heures du matin, descendit le Nil et passa le boghàz à sept heures. Le général se mit en marche vers la môme heure, avec 100 hommes, en suivant par terre la plage qui sépare le lac Menzaleh de la

(1) Correspondance de Napoléon, pièce 3375.

184 BONAPABTB

mer; le reste des troupes, d'un nombre pareil an détachement, était sur les djermes. A trois heures et demie, la flottille et la faible colonne Andréossy étaient rendues au petit hameau de Dybeb, où le lac communique avec la mer par une bouche qiii porte le nom du hameau. Le boghàz avait été passé sans ditlScuIté. Pendant cette marche de huit heures et demie sur une langue de terre aride, où Ton ne trouve pas une goutte d'eau douce, ni le moindre abri, les soldats français ne firent entendre aucun murmure.

Le 4, à la pointe du jour, Andréossy sonde le boghàz de Dybeh, les entrées des canaox qui se trouvent à son débouché, et qui sont formés par plusieurs îles adjacentes, et fit fouiller, pour y trouver de Teau. une trentaine de cabanes qui sont à la pointe de Tîle de Touest, en face de la boache de Dybeh ; on en trouva plusieurs jarres. Vers le milieu du jour, le général se mit en route et péné* tra dans le canal de droite, au sortir du boghàs de Dybeh, compris entre Tile de Test et la terre qui tient au continent de Damiette.

Le général Andréossy prenait la direction de Mataryeh. lorsqu'à trois heures de raprès-mîdi, oa aperçut, au sud-est, un très grand nombre de voiles allant à lest, et cachées en partie par les îles dorrière lesquelles elles se trouvaient. Ces îles, ainsi que toutes celles où la flottille avait nan* gué jusqu'alors, étaient basses, sans culture et stériles. Lintention du général était de se porter entre Mataryeh et les barques emmenant, d'après

EN BGYPTE 185

les conjectures, les mécontents de la nombreuse population de ce même village, et de négocier avec les habitants qui y restaient. Les pilotes du pays, qui s'étaient déjà effrayés, ainsi que l'interprète du général, à l'apparition d'un si grand nombre de djermes ennemies, conduisirent la flottille en arrière de la pointe de Mataryeh, en sorte que les Français aperçurent par le travers de la presqu'île les minarets du bourg de Menzaleh. Dans le même moment, les djermes ennemies débouchèrent de derrière les îles et se dirigèrent sur la flottille. Le jour baissait, les Français se trouvaient à cinq lieues de Damiette, sur un lac, et au milieu de plages inconnues, entre les mains de pilotes qui, d'après les signes qu'ils faisaient, croyaient à chaque instant voir tomber leurs têtes. Andréossy se trouvant avoir trop peu de troupes, résolut de rabattre vers Damiette. Les djermes ennemies firent route parallèlement à la flottille, et pénétrèrent, en passant entre deux îles, dans le même canal où naviguaient les Français ; et bientôt ceuxci se trouvèrent en présence de plus de cent barques. Aussitôt, mille cris barbares, poussés avec l'accent de la fureur, se firent entendre; l'ennemi joignait à ce vacarme effroyable les sons aigus d'instruments de cuivre et le bruit d'une sorte de tambourin. A ces premières démonstrations succéda bientôt une vive fusillade.

. Cependant le général avait fait diminuer de voiles, pour laisser arriver trois djermes qui se trouvaient très en arrière, et il avait fait mettre, en

attendant, les autres djermes à la traîne les unes des autres, attachées par de bonnes amarres, résolu, ayant ainsi ses embarcations réunies en masse, de combattre ses agresseurs, qui continuaient à tirer, mais sans succès. Les djermes arrivèrent et s'amarrèrent à celles qui les précédaient. Alors les Français, rangés sur leurs bâtiments, firent un feu de file bien nourri, appuyé de six coups de canon. Ce feu, exécuté dans Tobscurlté, étonna l'ennemi, qui, au Heu de continuer à marcher à la hauteur de la flottille, se contenta de harceler la queue de cette colonne de bâtiments, en la suivant jusqu'au mouillage du village de Minyet, à Test de Damiette, au même endroit où il avait débarqué quelques jours auparavant, pour venir attaquer le général Yial. Là, recommencèrent les mêmes vociférations qui furent entendues de Damiette.

Les barques ennemies s'approchèrent de terre, et ceux qui les montaient feignirent de vouloir débarquer, comptant sans doute que les Français allaient abandonner leurs djermes, mais le géné« rai fit rester les troupes à bord, préférant se défendre des deux côtés plutôt que d'exposer les soldats qui auraient débarqué au feu des djermes. Alors les Français recommencèrent le feu qu'ils avaient fait deux heures auparavant, autant pour repousser rennenii que pour avertir le général Vîal de la présence de la flottille sur ce point. Mais Vîal avait eu la précaution de faire observer le lac pen« dant le jour, et ayant disposé, vers le soir, des patrouillos, une d'elles se présente à Minyet vers

dix heures et demie. L'ennemi se fit entendre jusqu'à minuit, et se retira au lever de la lune, ne laissant que quelques djermes à une certaine distance pour observer la flottille.

Lorsque le général Andréossy prit position devant Minyet, il avait envoyé quelques hommes pour reconnaître le terrain attenant au mouillage : on trouva un canal d'eau douce. Andréossy fit prévenir qu'on pouvait boire à discrétion l'eau qui était dans les djermes. Les soldats répondirent: € Nous n'avons plus soif, ni faim ; nous ne demandons qu'à combattre. » Ces paroles furent rapportées au général par le chef de bataillon Deslonges, de la 25® demi-brigade, officier distingué dont la haute valeur servait d'exemple aux soldats sous ses ordres. Les Arabes fellahs perdirent un certain nombre des leurs dans cette affaire, où les Français n'eurent même pas un seul homme blessé. Le chef de ce rassemblement ennemi était encore Hassan-Toubâr dont il a été question plus haut. Quelques jours après, le général Dugua fit écrire à ce cheik par un de ses amis, pour l'engager à entrer en accommodement avec les Français. Voici quelle fut sa réponse : « Je ne veux voir les Français ni de loin, ni de près ; s'ils me donnent la certitude de rester tranquille chez moi (au bourg de Menzaleh), je leur paierai le tribut que je payais aux Mameluks; mais je ne veux aucune communi* cation avec ces infidèles. »

Trois jours après cette incursion sur le lac Menzaleh, le général Andréossy, qui se trouvait indis-

188 BONAPAUl-B

posé, envoya le chef de bataillon des pontonniers, Tirlet (l),avec le capitaine du génie Sabatier, pour continuer les opérations relatives à la reconnaissance du lac ; ces olliciers rentrèrent à la nuit sans avoir aperçu aucun mouvement de la part de l'ennemi. Cependant, le 8 octobre, à une heure do matin, un nombre de barques encore plus grand que dans la journée du 4, se présenta devant la flottille française, toujours mouillée à Minyet; mais le feu des djermes, soutenu par celui d'une pièce de huit, qui avait été disposée sur la rive pour protéger le mouillage, parvint à éloigner l'ennemi qui se retira en désordre.

En envoyant le général Andréossy pour faire la reconnaissance du lac Menzaleh, le général en chef connaissait d'avance une partie des obstacles que cet officier rencontrerait dans sa mission : c'est pourquoi il avait donné ordre au général Dugua, gouverneur de la province de Mansourah, de détacher une forte colonne pour s'emparer du bourg de Menzaleh, résidence du cheik Hassan- Toubar, et principal repaire de ces Arabes fellahs dont les djermes infestaient le lac. Le général Dumas fut chargé de cette opération, au retour d'une expédition qu'il venait de faire sur le canal d'Achmoun, au village de Damaney, où il avait dispersé un rassemblement de fellahs insurgés. Il arriva à Menzaleh le 7 octobre, sans rencontrer d'obstacles, et fut joint dans ce village par le général Andréossy. Le résultat des deux opération!

(1) Devenu géucral de division ot insppcteur*gënéral d'artUlorie.

RN ÉGYPTB 189

combinées fut de contraindre les djermes ennecnies à fuir jusques auprès de l'ancienne bouche ^elusiaque, et de donner aux Français la facilité i' établir des postes militaires à Mataryeh et a Men- Ealeh, pour la protection de la flottille destinée à îroiser sur le lac.

Allons retrouver Desaix.

Mourad-Bey, réfugié dans l'Egypte supérieure iprès la bataille des Pyramides, avait cherché a mettre à profit le repos momentané qu'on lui avait laissé. Tous les Mameluks dispersés dans la basse et haute Egypte, a l'exception de ceux qui avaient accompagné Ibrahim-Bey en Syrie, s'étaient réunis à Mourad, et celui-ci s'était encore renforcé de plusieurs tribus de Bédouins accourus pour faire cause commune avec les vaincus. Le bey avait établi son camp auprès du village de Behnesé, qui se trouve près du désert à la hauteur d'Abou- Girgey, entre la montagne et le canal de Joseph, et avait réuni, sur ce dernier canal qui porte les eaux du Nil dans la province du Fayoum, des djermes où étaient ses provisions ; ses bâtiments de guerre étaient au-delà de la ville de Minyeh.

Le général Desaix se mit en marche dès le 23 août, de la province de Gyzeh, où il était resté depuis la bataille des Pyramides. Une partie de ses troupes remonta le Nil, embarquée sur un chebec, ^ne demi-gjilère et six avisos, et l'autre partie sui- ^t la rive gauche du fleuve, malgré l'inondation, 1^1 était alors dans sa plus grande crue. La division ^^Tiva à Beni-Soueyf le 26, et, s'avançant avec la

plus grande peine sur le canal de Joseph, il réuftsit, après avoir traversé huit autres petits canaux et un lac, ayant de l'eau jusqu'au dessus de la ceinture, Il atteindre le village de Behnesé, où les Mameluks ne l'attendirent point. Mourad-Bey fit repasser son monde sur l'autre rive du canal et' redescendit vers la province du Fayoum, qui est à l'ouest de Beni-Soueyf. Les Français ne purent arriver qu'au moment oii le dernier chameau traversait le canal.

Instruit par les habitants que douze barquei chargées étaient peu éloignées, Desaix marcha vers elles et réussit à s'en emparer, malgré le fen des Mameluks qui étaient sur la rive gauche do canal. Sur la première de ces barques se trouvaient quelques Mameluks qui se jetèrent à la nage. Deux furent pris par l'aide de camp du général Desaix, le capitaine Rapp, qui les désarma courageusement, car ils refusaient de se rendre. Les barques étaient chargées de vivres et de quelques effets de Mameluks : une d'entre elles portait six pièces de canon et des munitions. La nuit qui survint ne permit point de poursuivre l'ennemi dans sa fuite. Desaix apprit îi Behnesé que Mourad-Bey, après avoir passé un mois dans ce village, en était parti il y avait huit jours pour aller à Illaoun, à l'entrée du Fayoum, (jue le bey Mohammed-Elfy était rcstf avec une partie des Mameluks, en communication d'illaoïin il Behnesé et que les beys OsmUf llodoan, Omar et les Mameluks du bey Ibrahifflt. surnommé le Petite avaient été chargés de garder

BN ÉGYPTB 191

ce dernier poste, au nombre de quatre cents, avec deux tribus d'Arabes. Ces derniers étaient présents à Syout depuis trois jours et devaient protéger Farrivée des subsistances de cet endroit, à Behnesé par le canal de Joseph. Desaix n'avait avec lui, dans cette expédition, que le premier bataillon de la 21® demi-brigade. Le reste de la division étafit encore en arrière.

La flottille des Mameluks, qui se trouvait au dessus d'Abou-Girgeh s'avançait sur ces entrefaites pour protéger les mouvements de Mourad ; Desàix marcha sur Darout-el-Cherif pour aller à sa rencontre. Chemin faisant, différents détachements français arrêtèrent vingt-sept barques chargées de grains et de légumes. Hassan-Bey, qui se trouvait sur la flottille ennemie, ayant appris que les Français avaient chassé les Mameluks de Behnesé, et s'étaient emparés d'une grande partie du convoi de vivres, remonta le Nil avec tous les bâtiments de guerre, leur fit continuer leur marche vers Syene ou Assouan, et, débarquant à Syout, il alla rejoindre Mourad dans le Fayoum. Quant à la navigation de la flottille sur laquelle se trouvaient les troupes de la division française, elle était extrêmement difficile. Le canal serpentant dans les terres, les vents faisaient échouer les bâtiments presque à chaque instant. Les soldats étaient très souvent dans la nécessité de tirer les barques et de se plonger, à cet effet, jusqu'à la ceinture, dans une eau vaseuse. Rien ne peut se comparer à la fatigue qu'ils éprouvèrent dans cette marche de plusieurs jours et de

plusieurs nuits sans preôque aucune relâche. Vis-àvis le village de Melaoueh, Desaix renvoya dix des plus grandes djermes qui ne pouvaient pas suivre, en y faisant placer les nombreux malades de sa coloune, par le canal du même nom qui aboutit an Nil. Les malades devaient être conduits à Beni- Soueyfpoury être soignés et se trouver à portée de rejoindre la division après leur guérison. Les Français arrivèrent à Behnesé, où ils espéraient rencontrer les Mameluks, comme quelques paysans l'avaient annoncé; mais ils n'y trouvèrent aucun ennemi. Ce ne fut qu'au village de Benkiah, le 4 octobre, qu'on aperçut les premiers détachements de Mourad-Bey, au nombre de cent cinquante Mameluks et autant d'Arabes. Une colonne de quatre cents Français, marchant le long du canal, à la hauteur de la flottille, força ces détachements k s'éloigner, et permit à la division de suivre sa route.

Le 5 octobre, les Français virent paraître an corps de six cents Mameluks, qui, placés en assez bon ordre sur la rive droite du canal, passant en celte partie sur la lisière du désert, se disposaient à faire feu sur la flottille. Il était impossible de débarquer en cet endroit, à cause des inondations ; le général Desaix fit rétrograder les bâtiments à une demi-lieue, pour mettre les troupes a terre et marcher sur l'ennemi; celui-ci envoya un détachement, afin de troubler les opérationsî mais les carabiniers de la 21® légère ne permirent pas aux Mameluks d'approcher de la rive; U

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EN ÉGYPTB 193

division put débarquer et se former sans empêcheraient. Desaix fit aussitôt mettre à terre deux pièces de canon attelées, et les troupes s'avancèrent dans *6 désert en côtoyant l'inondation. Cependant, *€s Mameluks se retiraient lentement devant les ■^J'ançais; les pelotons de ceux-ci., qui marchaient ^û avant-garde, firent pendant plus de quatre heures ^^ feu continuel sur cette cavalerie, qui essayait ^® riposter sans charger, et qui perdit quelques chevaux; elle était commandée par le bey Mohammed-Elfy, créature et favori de Mourad. Desaix *^i*rêta pour attendre ses barques, qui suivaient, S^ï'dées par deux cents hommes et montées par d^vix cents hommes blessés ou malades. La division "^Vouaqua dans le désert.

Le lendemain, 6 octobre, les troupes se remi- ^^lit en marche un peu avant le jour, et la flottille *^i\it, malgré les vents contraires. Bientôt on aperçut l'armée de Mourad-Bey placée sur toutes *^s hauteurs parallèles au Nil. Desaix marcha sur- '^-champ pour le déposter, et y réussit après quelîvie résistance. Mourad reforma ses troupes dans •^ plaine en arrière des hauteurs, sur une ligne ^ï'ès étendue.

Le général Desaix forma sa division en carré, éclairé par deux pelotons, dans le même ordre, ^G deux cents hommes chacun. Ces deux petits Carrés soutenaient, l'un devant, l'autre derrière, ^^ux autres pelotons de tirailleurs, opposés aux ^^î*ailleurs ennemis, qui venaient tirer jusque sur *^ grand carré. Lorsque les Français furent arrivés

à une certaine distance du centre ennemî^ ils firent halte pour se reposer et se rafraîchir un instant, car ils marchaient depuis trois heures; ils purent alors apercevoir Mourad-Bey sur le devant de sa tente, entouré de ses beys et kâ chefs, et des principaux officiels de sa maison. La division ne tarda pas à se remettre en mouvement au pas de charge. Les' Mameluks n'osèrent point attendre le choc, et se* replièrent après avoir reçu plusieurs coups de canon tirés avec une étonnante précision par' l'artillerie légère, qui leur tua quelques hommes et quelques chevaux. Le reste de la journée on marcha inutilement à leur poursuite. L'intention de Mourad était d'attirer les Français dans le désert afin de les éloigner de leur flottille et de leurs provisions. Desaix avait trop d'expérience pour ne pas pénétrer le dessein de son adversaire; c'est pourquoi, après avoir repoussé les Mameluks, il se rapprocha du canal pour couvrir ses bâtiments: l'ennemi ne tarda pas à revenir en poussant dô grands cris, mais le feu des pelotons avancés suffit pour le tenir a une distance respectueuse.

Le 7 octobre, au matin, la division se remit en marche. Desaix venait d'être informé que Mourad se retranchait au village de Sédiman, où il avait rassemblé toutes ses ressources, tous les Arabea de son parti, et que, fort de quatre à cinq mille I chevaux, il se disposait à tenter un vigonreuz 1 eflbrt. Le général Desaix résolut d'attaquer Sédiinan par le côté qui touche au désert, et s'éloigna à cet effet de l'inondation. Le pays était formé de

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