‹ Bonaparte en Égypte, 1798-1799Chapitre 5 sur 14 · SYRIE · texte numérisé non relu

SYRIE

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a dit dans le livre de la vérité : « Les vrais croyants ne prendront jamais les incrédules pour amis. » Soyez donc sur vos gardes, méfiez-vous des pièges et des embûches qu'ils vous tendent, et ne soyez effrayés ni de leur nombre ni de leurs vêtements hideux. Le lion ne se met point en peine du nombre des renards qui méditent de l'assaillir, et le faucon ne s'eifraie point d'un essaim de corbeaux qui croassent contre lui.

c Grâce au ciel, vos sabres sont tranchants, vos flèches sont aiguës, vos lances sont perçantes, vos canons ressemblent à la foudre, et toutes sortes d'armes meurtrières, maniées par d'habiles cavaliers, sauront bientôt atteindre l'infidèle, et le précipiter dans les flammes de l'enfer. N'en doutez pas, le ciel est pour vous, l'œil de Dieu veille à votre conservation et à votre gloire. Avec la puissante protection du prophète, ces armées d'athées se dissiperont devant vous et seront exterminées. Cette heure va bientôt sonner. Gloire au Seigneur de mondes! »

Ce manifeste était fait pour exalter des populations ignorantes. Bonaparte aurait néanmoins continué à négocier avec la Porte ; « mais, dit-il, deux armées se réunissaient, l'une à Rhodes et l'autre en Syrie, pour attaquer les Français. Elles devaient agir simultanément dans le courant de mai, la première en débarquant à Aboukir, et la seconde en traversant le désert qui sépare la Syrie de l'Egypte. On apprit dans les premiers jours de janvier que Djezzar-Pacha était nommé séraskier(l) de l'armée de Syrie ; que son avant-garde s'était emparée d'El-A'rych, et s'occupait à réparer ce fort, qui peut être considéré comme la clef de l'Egypte du côté de la Syrie. Un train d'artillerie de quarante bouches à feu, servi par douze cents canonniers, les seuls de l'empire qui fussent

(1) Chef suprême.

exercés à l'européenne, venait de débarquer h Jaffa ; des magasins considéral)les se formaient dans cette ville, et un grand nombre de bâtiments de transport, dont une partie arrivait de Constantinople, étaient employés à cet effet; à Gaza on avait emmagasiné des outres: la renommée voulait qu'il y en eut assez pour mettre une armée de soixante mille hommes à même de traverser le désert.

4C En restant tranquilles en Egypte, les Français s'exposaient à être attaqués à la fois par les deux armées ; de plus, il était h craindre qu'un corps de troupes européennes ne se joignit aux Turcs, et que le moment de l'agression ne coïncidât avec des troubles intérieurs. Dans ce cas, lors même que les Français auraient été vainqueurs, il ne leur eut pas été possible de profiter de la victoire. Par mer, ils n'avaient point de flotte; par terre, le désert de soixante-quinze lieues qui sépare la Syrie de l'Egypte n'était point praticable pour une armée dans la saison des grandes chaleurs. Les règles de la guerre prescrivaient donc au général français de prévenir ses ennemis. » Alors le général Bonaparte résolut de prendre l'offensive, de passer lui-même le désert, de battre l'armée de Syrie à mesure que les diverses divisions se réuniraient ; de s'emparer de tous ses magasins et des places d'El-A'rych, de Gaza, de •Jaffa, d'Acre, d'armer les Chrétiens de la Syrie, de soulever les Druses et les Maronites, et de prendre ensuite conseil des circonstances. 11 esj)érait qu'à

la nouvelle de la prise de Saint-Jean-d'Acre, les Mameluks, les Arabes d'Egypte, les partisans de la Maison de Dâher, se joindraient à lui ; qu'il serait en juin maître de Damas et d'Alep; que ses avantpostes seraient sur le mont Taurus, ayant sous ses ordres immédiats vingt-six mille Français, six mille Mameluks et Arabes à cheval d'Egypte ; dix-huit mille Druses, Maronites et autres troupes de Syrie; que Desaix serait en Egypte prêt à le seconder, à la tête de vingt mille hommes, dont dix mille Français et dix mille noirs, encadrés. Dans cette situation, il serait en état d'imposer à la Porte, de l'obliger à la paix, et de lui faire agréer sa marche sur l'Inde. Si la fortune se plaisait à favoriser ses projets, il pouvait encore arriver sur l'Indus au mois de mars 1800, avec plus de quarante mille hommes, en dépit de la perte de la flotte. Il avait des intelligences en Perse, il était assuré que le Schah ne s'opposerait pas au passage de l'armée par Bassora, Chiraz et le Mékran ».

Le 25 janvier il écrivit à Tippoo-Sahib, sultan de Mysore, qui luttait alors contre les Anglais avec une constance digne d'un meilleur succès :

Vous avez déjà été instruit do mon arrivé sur les bords de la mer Rouge, avec une armée innombrable et invincible, remplie du désir de vous délivrer du joug de fer de l'Angleterre.

Je m'empresse de vous faire connaître le désir que j'ai que vous me donniez, par la voie de Mascate et de Moka, des nouvelles sur la situation politique dans laquelle vous vous trouvez. Je désirerais que vous pussiez envoyer à

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Suez, ou au grand Caire, quelque homme adroit, qui eût notre confiance, avec lequel je pusse conférer (1).

Bonaparte essaya de faire parvenir cette lettre par la voie de l'imam deMascate, auquel il écrivit aussi à la même date dans le but d'attirer les négociants arabes en Egypte :

Je vous écris cette lettre pour vous faire connaître ce que vous avez déjà appris sans doute, l'arrivée de l'armée française en Egypte.

Comme vous avez été de tout temps notre ami, vous devez être convaincu du désir que jai de protéger tous les bâtiments de votre nation et que vous les engagiez à venir à Suez, où ils trouveront protection pour leur commerce.

Je vous prie aussi de faire parvenir cette lettre à Tippoo- Sahib par la première occasion qui se trouvera pour les Indes (2).

Non content de cette ouverture faite h un prince influent dans l'Arabie, le général en chefqui n'ignorait pas combien les chefs musulmans sont sensibles à la considération qu'on leur témoigne, écrivit également au sultan de la ]Mecque :

J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite, et j'en ai compris le contenu. Je vous envoie le règlement que j'ai lait pour la douane de Suez, et mon intention est de le faire exécuter ponctuellement. Je ne doute pas que les négociants du Hedjaz ne voient avec gratitude la diminution des droits que j'ai faits pour le plus grand avantage du commerce, et vous pouvez les assurer qu'ils jouiront ici delà plus ample protection.

Toutes les fois que vous aurez besoin do quelque chose en Egypte, vous n'avez qu'à me le faire savoir, et je me

(1) Collociion Napoléon, pièces .3800,3900, 3001. (•J) Collection Napoléon, pièces 389U, :i'JOO 3iiy.

ferai un plaisir de vous donner des marques de mon estime (1).

La politique et les intérêts de l'armée faisaient au général en chef une loi de tenter par tous les moyens possibles d'étendre ses relations avec les peuples voisins de l'Egypte. Le produit des douanes devait être une ressource pour le trésor, et des alliances avec des princes étrangers auraient consolidé, en cas d'attaque des Turcs, la position de l'armée française. Bonaparte songeait donc à la fois aux besoins de la paix et aux chances de la cpuerre.

Dans les premiers jours de février, Bonaparte ayant transmis toutes ses instructions à ses généraux et achevé les préparatifs de l'expédition, appelait près de lui les principaux habitants du Caire, et les invitait h maintenir le bon ordre dans la ville, tandis qu'il allait, disait-il, chercher sous les murs de Gaza, les Mameluks insoumis, les alliés du farouche Djezzar; puis, il écrivit au Directoire pour lui faire connaître les motifs et le but de l'expédition de Syrie :

Quartier général au Caire, 22 pluviôse an YII

(10 février 1799).

Citoyens Directeurs, un bâtiment ragusin est entré le 7 pluviôse dans le port d'Alexandrie; il avait à bord les citoyens Hamelin et Livron, propriétaires du chargement, consistant en vin, vinaigre, draps, eaux-de-vie, etc. Il m'a apporté une lettre d'Ancône, du Consul, en date du 11 brumaire; elle ne me donne point d'autres nouvelles que de me

(1) Collection Napoléon, pièces 3899. 3900, 3901.

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faire connaître que tout est tranquille en Europe et en France. Il m'envoie la série des journaux de Lugano, depuis le n" 36 (3 septembre) jusqu'au n" 43 (22 octobre), et la série du Courrier de l'armée d Italie, qui s'imprime à Milan, depuis le n° 219 (14 vendémiaire) jusqu'au n° 230 (6 brumaire).

Le citoyen Hamelin est parti de Trieste le 24 octobre, a relâché à Ancône le 3 novembre, et est arrivé à Navarrin, en Morée, d'où il est parti le 28 nivôse. J'ai interrogé moimême le citoyen Hamelin; et il a déposé les faits ci-joints. Les nouvelles sont assez contradictoires. Depuis le 6 juillet je n'ai pas reçu de nouvelles d'Europe.

Le 1^"" novembre, mon frère est parti sur un aviso; je lui avais donné ordre de se rendre à Crotone ou dans le golfe de Tarente; j'imagine qu'il est arrivé.

L'ordonnateur Sucy est parti le 26 frimaire (1).

Je vous ai expédié plus de soixante bâtiments de toutes les nations, et par toutes les voies; ainsi vous devez être bien au fait de notre position ici.

Nous avons appris par Suez que six frégates ^françaises, qui croisaient à l'embouchure de la mer Rouge, avaient fait pour plus de vingt millions de prises aux Anglais.

Je fais construire dans ce moment-ci une corvette à Suez, et j'ai une flottillcde quatre avisos quinavigue dans la merRouge.

Les Anglais ont obtenu de la Porte que Djezzar-Pacha aurait, outre son pachalik d'Arc, celui de Damas. Ibrahim- Pacha, Abd-Ullah-Paclia «^t d autres pachas sont à Gaza, et menacent 1 Egypte d'une invasion. Je pars dans une heure pour aller les trouver. Il faut passer neuf jours de désert sans eau ni herbe. J'ai ramassé une quantité assez considérable de chameaux, et j'espère que je ne manquerai de rien. Quand vous lirez cette lettre, il serait possible que je fusse sur les ruines de la ville de Salomon.

Djezzar-Pacha, vieillard de soixante-dix ans, est un homme féroce qui a contre les Français une haine démesurée. Il a

(1) L'ordonnalciir Siirv .nvait clé hli'ssé Irf s diingorcuseiucnt au bras le jour de la bataille des l'yrninides. Sa blessure n'était point guérie: il désira retourner en Trance. 11 partit, s"eiiibarqua à Alexandrie sur un gros transport avec deux eents soldats amputés ou aveugles. Sa navigation fut d'abord heureuse; mais ayant manqué d'eau, le bâtiment mouilla en Sieile pour en (aire. Ces i'éroees insulaires attaquèrent le bâtiment, égorgèrent Siiey elles infortunés soldats échappés à tant de périls et aux dangers de tant de batailles. Ce crime si atroce ne fut iioint jiuni: on a dit qu'il avait été lécompensé !

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répondu avec dédain aux ouvertures amicales que je lui ai faites plusieurs fois.

J'ai, dans l'opération que j entreprends, trois buts :

1" Assurer la conquête de l'Egypte en construisant une place forte au delà du désert, et, dès lors, éloigner tellement les armées, de quelque nation que ce soit, de l'Egypte, qu'elles ne puissent rien combiner avec une armée européenne qui viendrait débarquer sur les côtes ;

2° Obliger la Porte à s'expliquer; et, par là, appuyer les négociations que vous avez sans doute entamées, et l'envoi que je fais à Constantinople, sur la grande caravelle turque, du consul Beauchamp ;

3° EnCn ôter à la croisière anglaise les subsistances qu elle tire de Syrie, en employant les deux mois d hiver qui me restent à me rendre, par la guerre et des négociations, toute cette côte amie.

Je me fais accompagner, dans cette course, du mollah, qui est, après le mufti de Constantinople, l'homme le plus vénéré de l'empire musulman, des cheiks des quatre principales sectes, de l'émir-hadji ou prince des pèlerins.

Le Ramazàn, qui a commencé hier, a été célébré de ma part avec la plus grande pompe; j'ai rempli les mêmes fonctions que remplissait autrefois le pacha.

Le général Desaix est à plus de cent soixante lieues du Caire, près des Cataractes ; il fait des fouilles sur les ruines de Thèbes. J'attends à chaque instant les détails officiels d'un combat qu'il aurait eu contre les Mameluks, où Mourad- Bey aurait été tué et cinq à six beys prisonniers.

L adjudant général Boyer a découvert dans le désert, du côté du Fayoum, des ruines qu'aucun Européen n'avait encore vues.

Le général Andréossy et le citoyen Berthollet sont de retour de la tournée qu'ils ont faite aux lacs de natroun et aux couvents coptes. Ils ont fait des découvertes extrêmement intéressantes. Ils ont découvert d'excellent natroun, que l'ignorance des exploitants empêchait de découvrir. Cette branche de commerce de l'Egypte deviendra par là encore plus importante.

Par le premier courrier, je vous enverrai le nivellement du canal de Suez, dont les vestiges sont parfaitement conservés.

Il est nécessaire que vous fassiez passer des armes, et que vos opérations militaires et diplomatiques soient combinées de manière que nous recevions des secours. Les événements de la guerre et les événements naturels font mourir du monde.

Une maladie contagieuse s'est déclarée depuis deux mois à Alexandrie ; deux cents hommes en ont été victimes. Nous avons pris des mesures pour qu'elle ne s'étende point; nous la vaincrons.

Nous avons eu bien des ennemis à vaincre dans cette expédition : désert, habitants du pays, Arabes, Mameluks, Russes, Turcs, Anglais.

Si dans le courant de mars, le rappport du citoyen Hamelin se confirme et que la F'rance soit en armes contre les rois, je passerai en France.

Je ne me permets, dans cette lettre, aucune réflexion sur la position des affaires de la République, puisque, depuis dix mois, je n'ai plus aucune nouvelle. Nous avons tous une confiance entière dans la sagesse et la vigueur des déterminations que vous prendrez (1).

Bonaparte, suivant son habitude, avait soioneusement étudié le pays où il allait guider son îu-mée.

u L'Arabie a la forme d'un trapèze. Un de ses côtés, borné par la mer Rouge et l'isthme de Suez, a cinq cents lieues de développement. Celui qui s'étend du détroit de Babcl-Mandel au cap de Razel-Gate en a quatre cent cinquante. Le troisième, partant de Raz-el-Gate, est borné par le golfe Peisique et par l'Euphrate; il s'étend jusqu'aux montagnes qui avoisinent Alep et bornent la Syrie, et a six cents lieues; c'est le plus grand. Le ([uatrième. frontière de l'Arabie et de la Syrie, est le plus petit; il n'a que cent cinquante lieues, depuis Raflfa,

1) .\i<liivcs ilu Dipùt ilf la ^MiciTC, L't Corresponclaiicc, pitcc 3952.

EX EGPYTE

en Egypte, jusqu'au-delii d'Alexandrette et des monts Rosas; sur ce développement de cent cinquante lieues, la Syrie est divisée en deux parties parallèles, les terres cultivées sur trente lieues de largeur, et le désert large aussi de trente lieues, et qui s'étend jusqu'il Palmyre. La Syrie est bornée au nord par l'Asie-^Iineure, à l'occident par la Méditerranée, au midi par lEgypte, et à l'orient par l'Arabie : ainsi elle est le complément de ce pavs, et forme avec lui comme une grande ile, comprise entre la Méditerranée, la mer Rouge, l'Océan, le goHe Persique et l'Euphrate. La Svrie diffère de l'Egypte par sa population, son climat et son sol. L'Egypte est une longue plaine formée par la vallée d'un des plus grands fleuves du monde; la Syrie est la réunion d'un grand nombre de vallées. Les cinq sixièmes du terrain y sont des collines ou des montagnes; une chaîne la traverse parallèlement, et à dix lieues des côtes de la Méditerranée; il droite, cette chaîne verse ses eaux dans deux i ivières qui coulent dans la direction qu'elle suit ellemême, le Jourdain (au sud) et l'Oronte (au nord), et qui ont leur source au mont Liban. >>

La Syrie au moment de l'expédition est parla o-ée en cinq pachalicks : celui de Jérusalem, qui comprend l'ancienne Terre Sainte, et ceux d'Acre, de Tripoli, de Damas et d'Alep. Alep et Damas sont incomparablement les deux plus grandes villes du pays. Sur les côtes, on trouve Gaza 'située ii une lieue de la mer sans trace de rade ni de poit;; un très beau plateau de deux lieues de toin- désio-ne

BONAI'AKTE

l'emplacement qu'avait cette ville dans sa prospérité ; aujourd'hui elle n'a que peu d'importance; JafFa, à quinze lieues de Jérusalem, en est le port le plus voisin. Outre le port pour les bâtiments, il s'y trouve une rade foraine Césarée n'offre plus que des ruines. Acre a une rade foraine, mais la ville est peu de chose ; on y compte dix ou douze mille habitants. Sour ou Tyr n'est plus qu'un village ; Sayd, Beyrout, Tripoli, sont de petites villes. Le point le plus important de toute la côte est le golfe d'Alexandrette, situé à vingt lieues d'Alep, à trente de l'Euphrate, et à trois cents d'Alexandrie. Il s'y trouve un mouillage pour les grandes escadres. Dans la Syrie, le point le plus élevé est le mont Liban, montagne du troisième ordre, couverte de pins énormes; dans la Palestine, c'est le mont Thabor. L'Oronte et le Jourdain, qui sont les plus grands fleuves de ces deux contrées, sont l'un et l'autre de petites rivières.

Voici quel était l'effectif de l'armée au moment de l'expédition :

Infanterie

Haiilc-

Kassf-

Syrie

KVrAI.

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