‹ Bonaparte en Égypte, 1798-1799Chapitre 6 sur 14 · I.OOO · texte numérisé non relu

I.OOO

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Artillerif

Guides

Non combaltanls

Les généraux Desaix, Priant, Belliard, Davout, Lasalle, commandaient dans la haute Egypte; les généraux Dugua, Lanusse, Marmont, Aimeras, dans la basse Egypte. Lesgénéraux Kleber, Bon, Reynier, Lannes, Murât, Dommartin, Caffarelli du Falga, Vial, Junot, Verdier, Lagrange faisaient partie de l'armée de Syrie.

L'armée de Syrie se composa de quatre petites divisions d'infanterie, sous les ordres des généraux Kleber, Reynier, Bon, Lannes. Le général Kleber dont les généraux de brigade étaient Verdier et Junot, avait sous son commandement les deux premiers bataillons de la 2^ légère, 25^ et Ih" de ligne.

Le général Reynier avait les 9*^ et 85'' demi-brigades de ligne avec le général de brigade Lagrange.

Le général Bon avait sous ses ordres une partie des 4*^ denii-brioadeléffère, 18^ et 32^ demi-brioades de ligne, et les généraux Vial et Rampon.

Le général Lannes avait sa division formée des deux premiers bataillons de la 22''' légère, des 13* et 69® de ligne. Ses généraux de brigade étaient Veaux, Robin et Rambeaud.

Le général Murât commandait les détachements des divers régiments de cavalerie (huit cents chevaux). Les guides à pied ou h cheval (six cents) étaient sous le commandement de Bessières. On comptait une centaine de dromadaires montés.

Les généraux Dommartin et Caffarelli prirent la direction de l'artillerie et du génie.

Chaque division de l'armée de Syrie avait six pièces d'artillerie de campagne, la cavalerie en

avait six h cheval, les guides six pièces î» cheval; total : trente-six bouches à feu. Le parc avait quatre pièces de douze, quatre pièces de huit, quatre obusiers, quatre mortiers de six pouces; total : seize pièces; en tout cinquante-deux bouches a feu, avec un double approvisionnement, des outils et un équipage de mine. Un équipage de siège de quatre pièces de vingt-quatre, quatre de seize, quatre mortiers de huit pouces, avec tout le nécessaire, était embarqué à Damiette sur six petits chebecs ou tartanes ; il était impossible de traîner dans les sables mouvants du désert de si fortes pièces.

Un pareil équipage de siège embarqué sur les trois frégates la Junon, la Courageuse et VAlceste, était en rade d'Alexandrie, sous les ordres du contre-amiral Perrée. Le général en chef avait ainsi pris douille précaution pour être assuré de ne pas manquer de gros canons, qui étaient jugés nécessaires' pour Jafïa et Acre. Le contre-amiral Perrée devait ainsi se mettre en communication avec l'armée de terre dont l'arrivée était calculée et indiquée.

L'armée de Svrie eut besoin de trois mille chameaux et de trois mille ânes pour portei- les vivres, l'eau et les bagages; savoir : mille chameaux pour les vivres de quatorze mille hommes pendant quinze jours, et pour trois mille chevaux de cavalerie, d'état-major, d'artillerie; deux mille chameaux pour porter l'eau pour trois jours, vu que l'on prévoyait p(>uvoir renouveler cette eau à (^atyeh et à

El-A'rych. Les ânes furent distribués à raison de un pour dix hommes d'infanterie; ce qui mettait ([uinze livres à la disposition de chaque soldat.

Les garnisons qui devaient rester dans la basse Egypte durent être fournies par la lO*" demi-brigade, par les troisièmes bataillons des demi-brigades de l'expédition de Syrie, par les légions nautique et maltaise et par les dépôts de cavalerie. Le général Dugua eut le commandement du Caire ; le général Menou conserva celui de Rosette ; l'adjudant général Aimeras, reçut avec le commandement de Damiette, l'ordre de presser les travaux des fortifications.

Dans les premiers jours de février, deux vaisseaux de guerre anglais et une quinzaine de bâtiments parurent devant Alexandrie; ils bombardèrent la ville, mais les batteries de côtes tirèrent avec tant d'adresse, que les bombardes furent bientôt hors de service. Il parut évident que le but de l'ennemi était d'arrêter le mouvement de l'armée sur la Syrie, en menaçant Alexandrie. Le commandement de cette place, qui devenait de plus en plus importante, fut confié au général Marmont.

Le général Desaix, avec son corps d'armée, resta dans la haute Egypte, et reçut du général en chef les ordres les plus positifs de redoubler de vigilance et d'activité pour contenir les Mameluks et pour empêcher Mourad-Bey de se porter vers la basse Egypte.

Le 20 décembre, Abd-Allah, général de Djezzar, avait campé à Gaza avec une armée de douze mille

260 BOXAPAUTE

hommes; il avait fait occuper El-A'rych, le 2 janvier 1799, par quatre mille hommes. Le général Reynier, qui avait depuis le commencement de janvier une garnison dans le fort de Qatveh, porta, le 23 de ce mois, son quartier général à Sîdheyeh, et le 5 février à Qatyeh, d'où il partit le G, arriva le 8 aux puits de Mesoudyah, et porta l'alarme au camp d'El-A'rych. Un coureur mameluk d'Ibrahim- Bey fut fait prisonnier; il donna des renseignements fort exagérés. Le général Revnler, alarmé, expédia sur-le-champ un dromadaire au général en chef pour lui faire part de la position critique où il allait se trouver.

Arrivé à huit heures du matin, à portée de canon d'El-A'rych, il prit position. Les Turcs occupaient le fort et une position en avant du village d'El-A'rych, dont les maisons étaient construites en pierre; ils s'y étaient barricadés, protégés par l'artillerie du fort. Aussitôt que l'ennemi se fut assuré du peu de cavalerie qu'avaient les Français, il fit porter la sienne sur les flancs et leurs derrières. Les Turcs défendaient tous les puits et la forêt de palmiers. Les Français étaient bivouaques sur un monticule de sable, sans eau, sans ombre, sans fourrages, sans bois. Abd-Allah avec le reste de ses troupes et douze pièces de canon destinées à armer le fort, qui n'en avait que trois, étaient attendu à chaque instant de Gaza. La position des ennemis était formidable. Heynicr le reconnut; mais, prenant conseil de la force des circonstances, il ordonna l'attaque. 11 prit les meilleures disposi-

lions possibles. Après une vive canonnade d'une demi-heure, la 85*^ demi-brigade enleva au pas de charge le village d'El-A'rych; cinq cents Turcs furent tués ou pris, les trois mille cinq cents autres se jetèrent dans le fort, où ils furent bloqués; la cavalerie turque se retira et prit position à une demi-lieue d'El-A'rych, couverte par un grand ravin, à cheval sur la route de Gaza. Reynier perdit deux cent cinquante hommes tués ou blessés; l'armée en murmura, elle le lui reprocha. « Ces reproches étaient injustes; ce général fit ce que la prudence et les circonstances exigeaient (1). «

Abd-AUah arriva de Gaza, avec ses huit mille hommes, au secours d'El-A'rych, le ii février au soir. Il se plaça derrière sa cavalerie, sur la rive droite du ravin de l'Egyptus. La position de Reynier devenait fort critique, mais la division Kleber, qui s'était embarquée à Damiette sur le lac Menzaleh avait débarqué au fort de Tyneh, près les ruines de Peluse, à deux lieues de Qatyeh. Le 6 février elle avait continué sa route en toute hâte sur El-A'rych, où elle arriva le 12 au matin.

Le général Kleber prit le blocus du fort. Le général Reynier réunit dans la matinée du 12 sa division dans la forêt de palmiers sur la rive gauche du ravin, vis-à-vis de la division d'Abd- Allah; il passa les journées du 13 et du 14 à reconnaître le terrain, à faire ses dispositions, à instruire les différents officiers qui devaient commander ses colonnes, et dans la nuit du 14 au 15 il exécuta une

(I) Mémoires de Napoléon.

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des plus belles opérations de guerre qu'il soit possible de faire (1). Il leva son campa onze heures du soir, marcha par sa droite remonta le ravin de rÉgyptiis pendant une lieue ; là, le passa, se rangea en bataille, sa gauche au ravin, et sa droite du côté de la Syrie, se trouvant en potence sur la gauche de l'armée ennemie. Il rangea dans le plus profond silence sa division en colonnes par régiment; il formait ainsi trois colonnes et chaque colonne à distance de déploiement, son artillerie dans les intervalles; il réunit, à deux cents pas de chaque colonne, les grenadiers auxquels il joignit cinquante hommes de cavalerie; ce qui porta la force de chaque détachement à deux cents hommes. Ainsi formé, il se mit en marche; aussitôt qu'il rencontra les premières sentinelles, il fit halte et rectifia sa position. Les trois détachements de grenadiers se jetèrent par trois directions différentes au milieu du camp ennemi. Chaque détachement était muni de plusieurs lanternes sourdes, chaque soldat portait au bras un mouchoir blanc ; d'ailleurs la différence de langage rendit la reconnaissance plus facile. En un moment l'alarme fut dans le camp d'Abd-Allah; Reynier, avec la colonne du centre, arriva à la tente du pacha, qui n'eut que le temps de se sauvera pied; plusieurs kâciiefs d'Ibrahim- Bey furent pris. L'ennemi laissa quatre ou cinq cents morts sur le champ de bataille, neuf cents prisonniers, tous ses chameaux, une grande partie de ses chevaux, toutes ses tentes et ses bagages.

(1) Mcmniris de Napoléon.

EN É(;yi»ïe 263

Abd-AUah se sauva épouvanté, et ne rallia sa diviqu'à Khân-Younès, Reynler n'eut que trois hommes tués et quinze ou vingt blessés; il campa le 17 dans la position qu'avait occupée l'ennemi, couvrant le siège d'El-A'rych. « Cette affaire fit le plus grand honneur au sang-froid et aux sages dispositions de ce général il). »

Le général en chef partit du Caire avec les divisions Bon et Lannes le 10 février, à dix heures du soir, et arriva à minuit à Belbeys où il campa le 11. Il se rendit au camp de Birket, où était la députation du divan.

Les grands du Caire étaient dans les intérêts de Bonaparte ; ils voyaient avec plaisir une opération qui allait éloigner la guerre de leurs foyers, en la portant en Syrie. L'espérance de voir l'Egypte, la Syrie et l'Arabie soumises à un même prince leur souriait. Ils nommèrent une députât ion de cinq cheiks des plus instruits pour prêcher dans les mosquées, afin de disposer l'esprit des musulmans en faveur de l'armée, de défendre la cause des Musulmans près des Français et d'exciter le patriotisme arabe. Dans cette députation, il se trouvait des hommes vénérés dans tout l'Orient. Le départ de cette députation des grands cheiks fit une vive impresssion sur toute la population de l'Egypte. Les naturels souriaient aux succès des Français ; leur esprit, éveillé sur ces matières délicates, s'ouvrit à de nouvelles idées qui avant leur étaient inconnues. Bonapaite déjeuna avec les cheiks, visita leurs

(I) Mémoires de Sapoléoit.

264 BONAl'AUTE

tentes, et rejoignit le soir son quartier général à Belbeys. Le 11 lévrier, il campa sous les palmiers de Koràym ; ses tentes venaient d'être dressées, lorsqu'il reçut le dromadaire porteur des dépêches du générel Reynier, datées du 9 février au matin, du puits de Mesoudyah. Il écrivait que les renseignements qu'il avait reçus lui faisaient penser que toute l'armée de Djezzar était en mouvement, et qu'un corps de troupe considérable était arrivé a El-A'rych; que sa position allait devenir bien délicate au milieu de cet immense désert. Cela décida le général en chef à partir sur-le-champ. 11 monta sur son dromadaire, voyagea toute la nuit, resta à Qatyeh les 13, 14, 15 et 16, pour ordonner des mouvements de marche et de ravitaillement, puis arriva devant El-A'rych le 17 où s'installa le quartier général. 11 se rendit au camp d'Abd-Allah et témoigna aux troupes sa satisfaction pour leur beau combat de nuit. Les parcs de réserve, les divisions Bon et Lannes couchèrent le 12 février a Sàlheyeh, le 13 îi El-A'râs, le 14 à Qatyeh, le 15 h Byr el-A'bd, le 16 à Birket-A'ych, le 17 h Mesoudyah, le 18, le 19 et le 20 février elles arrivèrent ii El-A'rych. La défaite d'Abd-Allah n'avait pas influé sur les dispositions de la garnison du fort, ([ui paraissait déterminée à la plus opiniâtre résistance. Le général CafTarelli construisit deux batteries, l'une de huit pièces de huit et de quatre obusiers. à cent cinquante toises, pour battre ;i plein fouet, l'autre de brèche. Il profita pour placer celle-ci, d'un grand magasin en pierre, situé à dix toises du foit;

elle devait être armée de quatre pièces de douze. Le 18, la batterie à plein louet battit le fort et en démonta l'artillerie, qui l'ut réduite au silence. Les pièces de douze étaient avec la réserve du parc, elles ne pouvaient arriver au plus tôt que le 20. Le général Dommartin fit doubler les attelages; deux de ces pièces arrivèrent le 19 au matin ; il les plaça de suite en batterie ; en cinq ou six heures de temps la brèche fut faite au fort. Le général Berthier somma la garnison; elle n'avait aucun homme de considération à sa tête ; elle était commandée par quatre capitans. Ils députèrent deux d'entre eux pour répondre à la sommation; ils avaient l'ordre de défendre le fort jusqu'à la mort et étaient résolus à obéir; ils ne voulurent rien entendre. Enfin ils préparèrent pour leur ultimatum qu'on leur accorderait une trêve de quinze jours, au bout de laquelle ils rendraient le fort s'ils n'étaient pas secourus. Ces chefs parlèrent avec résolution et se montrèrent déterminés à courir les chances de l'assaut. On était si près du fort que l'on entendait les discours que les imams faisaient aux soldats, et les prières qu'ils récitaient. Tous ces hommes étaient fanatisés. L'assaut, dont la réussite était probable, coûterait peut-être quatre ou cinq cents hommes, sacrifice que notre position ne nous permettait pas de faire. Cependant on n'avait pas un moment à perdre. Abd-AUah avait rallié son monde à Khàn- Younès, et recevait tous les jours des renforts; la contenance de la garnison faisait assez comprendre qu'elle espérait être secourue; les eaux des puits

d'El-A'rych s'épuisaient; il était urgent d'en finir. Le eénéral Dommartin réunit les obusiers des divisions; le 20 février au matin il fit bombarder îe fort. Les canon niers jetèrent huit ou neuf cents obus avec tant d'adresse, qu'ils portèrent la terreur et la mort parmi la garnison. Chaque obus tuait ou blessait du monde, car tous éclataient au milieu d'un petit fort, où les hommes étaient les uns sur les autres. La garnison changea alors de ton ; elle battit la chamade ; après de vains discours, les quatre capitans signèrent la capitulation qui leur fut proposée. La garnison posa les armes sur le glacis ; elle remit ses chevaux, jura de se rendre a Bagdad par la route du désert, de ne point porter les armes contre les Français pendant la présente guerre, et de ne rentrer avant un an ni en Lgypte ni en Syrie. Elle fut escortée pendant six lieues dans la direction de Bagdad. Elle avait eu au combat du village d'El-A'rych et h l'attaque du fort sept cents hommes tués, blessés ou prisonniers. Trois cents de ces Moghrebins demandèrent du service. Il y avait dans le fort deux cent cinquante chevaux, une centaine de chameaux, trois pièces de canon. Les prisonniers, les drapeaux, les canons furent envoyés à la députation du divan, à Sàlheyeh, et de là au Caire; ils servirent à une entrée triomphale par la ])orte des Victoires. Les ingénieurs firent réparer la brèche, rémirent le fort en bon état, construisirent quatre lunettes ; ce qui augmenta la capacité du fort et donna des feux dans les bas-fonds qui étaient tout

EN é<;ypte 267

près. Le général Reynier resta à El-A'rych, avec l'ordre d'y attendre que les prisonniers l'eussent évacué, que le fort dit de l'Egypte, fut mis dans un état respectable. Sa division devait ensuite former Tarrière-garde.

Le général Kleber, commandant l'avant-garde de l'armée, partit le 22 février avant le jour; il devait aller coucher au puits de Zâouy pour arriver le lendemain à Khân-Younès; il avait ordre de pousser un avant-poste sur Khân-Younès, si cela lui était possible. D'El-A'rych à Khân-Younès il y a quatorze lieues. Le général en chef partit le 23 à une heure après midi avec cent dromadaires et deux cents guides h cheval. 11 marcha au grand trot pour joindre lavant-garde; arrivé au santon de Kharoub, il remarqua avec étonnement que les fossés dans lesquels les Arabes cachent leur paille et leur blé n'avaient pas été fouillés. On ne rencontrait pas un soldat en arrière, ce qui pouvait expliquer la crainte inspirée aux traîneurs par les Bédouins. Aux puits de Zâouy et au puits de Reyfay, il fut alarmé de ne pas voir à l'entour de traces d'eau répandue par les troupes qui auraient pu s'y reposer. Il passa outre néanmoins, et arriva enfin sur la hauteur vis-à-vis de Khân-Younès ; mais au lieu de son armée, il y trouva un corps de Mameluks d'Ibrahim-Bev gardant le village et il aperçut au lointain le camp d'Abd-Allah. Le général en chef sentit qu'en se retirant, il attirerait sur lui les Mameluks, et il résolut d'agir au contraire avec audace. A la tête de ses guides, il se

porta sur Khàn-Younès. Les Mameluks, prenant ce corps pour la tète de l'armée française, se replièrent à la hâte sur le camp de Gaza, et les Français s'établirent dans le village; mais à la nuit le général en chef jugea qu'il était imprudent de rester plus longtemps sans se mettre à la recherche de Kleber. Il partit guidé par un Arabe qui disait avoir rencontré les Français sur le chemin de Karak, et c'est là en effet que s'était égaré Kleber qui avait marché pendant quinze heures sans s'apercevoir de son erreur. Aussitôt que les troupes de l'avant-garde reconnurent Bonaparte, ils le saluèrent par des cris de joie. Il leur annonça qu'ils n'étaient point éloignés du puits de Zâouy, que des chameaux chargés d'eau venaient à leur rencontre. A midi, la division Kleber arriva au puits de Zàouy, au même moment où le reste de l'armée et les chameaux de réserve y arrivaient d'El-A'rych. Lannes prit l'avant-garde et coucha le soir même h Khàn- Younès. Le grand désert était passé. Il y avait à Khàn-Younès de beaux et vastes jardins; l'eau de puits était bonne et assez abondante, non seulement pour suffire aux besoins du jour, mais pour remplir les outres ; car de ce village à Gaza, il n'v avait pas de puits.

« On avait passé les limites de l'Afrique, on était en Asie. Khàn-Younès est le premier village de Syrie. On allait traverser la Terre Saijite. Les soldats se livrèrent à toutes sortes de conjectures. Tous se faisaient une fête d'aller à Jérusalem ; cette fameuse Sion parlait à toutes les imagina-

liN EGYPTE 269

tions et réveillait toute espèce de sentiments. Les Chrétiens leur avaient montré clans le désert, un puits où la Vierge, venant de la Syrie, s'était reposée avec l'Enfant Jésus. Les généraux avaient comme drogmans, intendants ou secrétaires, un grand nombre de catholiques syriens qui parlaient un peu la langue franque, jargon italien; ils expliquaient aux soldats toutes les traditions de leurs légendes chargées de superstition (1). »

L'armée séjourna le 24 février à Khân-Younès. Elle partit le 25 avant le jour. A trois lieues, elle rencontra l'avant-garde d'Abd-Allah et lui fit quelques prisonniers. Abd-Allah couvrait la ville de Gaza. 11 avait reçu des renforts ; il comptait sous ses ordres douze mille hommes dont six mille de cavalerie. Il attendait à chaque instant l'armée de l'aga de Jérusalem, ainsi que quatorze pièces de canon de parc de campagne de Jaffa. Cela devait lui faire une armée de vingt mille hommes. A trois heures après midi, les deux armées se trouvèrent en présence. Celle d'Abd-Allah avait sa droite appuyée au gros mamelon dit d'Héhj-on, où Samson porta les portes de Gaza, ce mamelon est situé vis-à-vis de Gaza, dont il est séparé par une vallée de sept ou huit cents toises de largeur. Sa cavalerie était toute sur sa gauche, il n'occupait pas la ville de Gaza, mais seulement le fort, où il y avait de grosses pièces d'artillerie.

Bonaparte suivant sa tactique ordinaire, fit former en carré chacune des divisions. 11 donna la

(1) Mémoires de Napolcnn .

gauche à Kleber, le centre au général Bon. Toute la cavalerie, sous les ordres de Murât, tint la droite, et, comme elle était fort inférieure en nombre, il l'appuya par trois carrés de l'infanterie du général Lannes. Les hussards amenèrent quelques prisonniers, qui annoncèrent que l'aga de Jérusalem n'était pas encore arrivé, et que la division d'artillerie du parc de Jaffa n'était pas encore sortie de cette place, faute d'attelage. Abd- Allah n'avait donc que dix à douze mille hommes avec deux seules pièces d'artillerie : il n'était pas bien redoutable. Le général Kleber donna tète baissée dans la vallée, entre Gaza et la droite de l'ennemi, et se porta sur ses derrières. La cavalerie, soutenue par les carrés du général Lannes, tourna la gauche ; tandis que le général Bon, avec le centre marchait de front. Aussitôt que ces mouvements furent démasqués, les Turcs se mirent en retraite et évacuèrent toutes leurs positions. Les Mameluks d'Ibrahim-Bey se comportèrent seuls avec courage; ils enfoncèrent trois escadrons de tète du général Murât; mais, pris en flanc, ils furent ramenés. Les Tchorbadjis étaient un peu meilleurs que les Arabes, toutefois très inférieurs aux ^Mameluks, et hors d'état de se mesurei-, même en nombre triple, avec les dragons. Ces derniers poursuivirent l'ennemi pendant deux lieues, l'épée dans les reins. Mais les Turcs sont très lestes ; ils n'avaient aucun bagage, et îculement deux pièces d'artillerie (pi'ils abandonnèrent. Les Mameluks (ribrahim-Bev soutinrent la retraite. Abd-Allah

i;x É(;ypte 271

perdit deux ou trois mille hommes. L'armée française eut une soixantaine d'hommes tués, blessés ou prisonniers (1). »

La 22"^ d'infanterie légère s'est fort bien conduite; elle

suivait les chevaux au pas de course; il y avait cependant bien dos jours qu'elle n'avait fait un bon repas et bu de l'eau à son aise. Nous entrâmes dans Gaza ; nous y trouvâmes quinze milliers du poudre, beaucoup de munitions de guerre, des bombes, des outils, plus de deux cent mille rations de biscuit et six pièces de canon. Le temps devint affreux: beaucoup de tonnerre et de pluie; depuis notre départ de France, nous n'avions point eu d'orage (2) »

Les cheiks et les ulémas de Gaza apportèrent les clefs de leur ville. Les proclamations du divan de Gàma el-Azhar, qui suivait l'armée, avaient concilié l'opinion des habitants; ils ne se démentirent pas pendant toute la campagne. Le soir même le fort fut cerné ; et, par l'influence des habitants, l'aga qui le commandait le remit à la pointe du jour. Il Y avait de l'artillerie, des magasins et l'équipage d'ou;;res de l'armée turque.

I/armée campa dans les vergers, autour de la ville; elle occupa les hauteurs par de forts détachements. Le général en chef fit porter ses tentes sur les hauteurs d'Hébron. On se ressentit de l'abondance du territoire. L'armée se reposa quatre jours pour se refaire des fatigues du désert ; elle eut des vivres en abondance, et entrés bonne qualité.

Le 29 février, l'armée sortit de Gaza, prit à gauche et marcha au milieu d'une plaine de six lieues

(1) Mémoires de KapnUon .

(2) Lettre de Bonaparte au Directoire (13 mars 179'.»).

de large. A gauche, elle avait les dunes qui bordent la mer, et à droite les premiers mamelons des montagnes de la Palestine, qui vont en s'élevant pendant quatre à cinq lieues, puis descendent sur l'autre revers jusqu'au Jourdain. Le 1*"^ mars, après une journée de sept lieues, l'armée campa à Esdoud; elle passa à gué le torrent qui descend de Jérusalem et se jette dans la mer à Ascalon.

Le 2 mars, après sept lieues de marche, on campa à Ramleh, ville célèbre à sept lieues de Jérusalem. Les coureurs de l'armée s'approchèrent à trois lieues de la ville sainte. L'armée brûlait de voir la colline du Calvaire, le Sépulcre, le plateau du triomphe de Salomon; elle éprouva un sentiment de peine lorsqu'elle reçut Tordre de tourner h gauche. Mais il était pressant d'occuper Jaffa, où une nombreuse garnison travaillait à se fortifier. c( Jaffa est la seule rade que l'on trouve depuis Damiette ; sa possession était nécessaire pour ouvrir les communications par mer avec cette dernière ville et recevoir les bateaux chare'és de riz et de biscuit, ainsi que l'équipage de siège : marcher sur Jérusalem sans avoir occupé Jaffa eût été manquer à toutes les règles de la prudence. De Ramleh à Jaffa, il y a cinq lieues » (1). L armée campa devant Jaffa, toutes les divisions, bataillons détaciiés, les guides et les sapeurs en carré et au centre leurs bagages, chevaux et bètes de somme. La garnison fut renfermée dans ses murailles et bloquée.

(l) Mémoires de Hapolcon.

Toute l'infanterie crAbd-x\llah, lui-même en tête, s'était jetée dans Jafla. Il y avait beaucoup d'artillerie; le corps des Tchorbadjis ou canonniers de Constantinople, y était tout entier. Le génie et l'artillerie employèrent toute la journée du 4 à reconnaître la place. Dans la nuit du 4 au 5 mars, ils ouvrirent la tranchée et construisirent trois batteries. Les places d'armes et les parallèles étaient inutiles; il leur suffit de creuser quelques bovaux pour servir de communication. Dans la nuit du 5 au 6, ] artillerie arma les trois batteries de vingt pièces de canon ; les deux à plein fouet, chacune de quatre pièces de huit et de deux obusiers; celle de brèche, de quatre pièces de douze et quatre obusiers. La garnison fit deux sorties sous le feu de son artillerie et de la mousqueterie de ses créneaux; mais l'une et l'autre n'eurent qu'un succès momentané et furent vivement repoussées. Ces sorties étaient un spectacle qui n'était pas dépourvu d'intérêt; elles étaient faites par des hommes de dix nations diversement costumés : c'étaient des Moghrebins, des Albanais, des Kurdes, des Anatoliens, des Caramaniens, des Damasquins, des Alepins, des noirs duTakour. Parmi les prisonniers, il se trouva trois Albanais de la garnison d'El-A'rych, qui donnèrent la nouvelle que toute cette garnison s'était rendue à JafTa, violant la capitulation et son serment.

Le 6 mars, les batteries firent une salve de deux coups par pièce ; puis, le 7, à la pointe du jour, le général Berthier envoya un parlementaire avec

cette lettre pour Abd-Allah-Aga, commandant de la place de Jafïa :

« Dieu est clément et miséricordieux!

Le général en chef Bonaparte me charge de vous taire connaître qu'il ne s'est porté dans la Palestine que pour en chasser les troupes de Djezzar-Pacha, qui ne doivent pas y être, non plus que dans le fort d'El-Arych, territoire d'Egypte ; il a, par l'occupation de ce fort, commencé lui-même les hostilités contre l'Egypte;

Que la place de Jaffa est cernée de tous côtés; que les batteries de plein fouet, à bombes de brèche, vont, dans deux heures, culbuter la muraille et en ruiner les défenses;

Que son cœur est touché des maux qu'encourrait la ville entière en se laissant prendre d'assaut;

Qu'il oflre sauvegarde à la garnison, protection à la ville ; qu'il retarde en conséquence le commencement du feu jusqu'à sept heures du matin (1).

L'otllcier et le trompette furent reçus; mais, au bout d'un quart d'heure, l'armée vit avec horreur leurs tètes au bout de piques plantées sur les deux plus grandes tours, et leurs cadavres jetés du haut des murailles au pied des batteries de brèche.

A sept heures, on commença le leu des batteries (2); ceHe de brèche fit tomber le pan de la tour qu'elle battait, la brèche fut reconnue praticable. Le chef de bataillon du génie Lazowski, avec vingt-cinq carabiniers, quinze sapeurs et cinq ouvriers d'artillerie, fit le logement et déblava le pied de la brèche. 11 était une heure de l'aprèsmidi. La 22" demi-brigade légère était en colonne derrière uu pli de terrain (|ui servait de place

(l Corrcsp()inl;inc-c de Niipolcoii, pièce 'idll.

i2j Arcliives <lii Uopnt di; la <;iiL'rre. Ordres aux g ii.Taiix Callinvlli et DoimiKirliii, l.:iimcs cl limi.

EX É(;ypTE 275

d'armes ; elle attendait le signal pour monter à la brèche. Le général en chef était debout sur l'épaulement de la batterie, indiquant du doigt au chef de brigade Lejeune, la manœuvre qu'il devait faire, lorsqu'une balle de fusil jeta son chapeau par terre, passa à trois pouces de sa tête et renversa raide mort le chef de la 22", qui avait cinq pieds dix pouces. « Voilà la seconde fois de puis que je fais la guerre, dit le général en chef, que je dois la vie à ma taille de cinq pieds deux pouces. ))

« A une heure, je jugeai la brèche praticable. Le général Lannes fit les dispositions pour l'assaut ; l'adjoint aux adjudants généraux, Netherwood, avec dix carabiniers, y monta le premier, et tut suivi de trois compagnies de grenadiers de la 13' et de la 69® demi-brigade, commandée par l'adjudant général Rambeaud, pour lequel je vous demande le grade de général de brigade.

A cinq heures, nous étions maîtres de la ville, qui, pendant vingt-quatre heures, fut livrée au pillage et à toutes les horreurs de la guerre, qui jamais ne m'a paru aussi hideuse.

Quatre mille hommes des troupes de Djezzar ont été passés au fil de l'épée; il y avait huit cents canonniers. Une partie des habitants a été massacrée.

Les jour suivants, plusieurs bâtiments sont venus de Saint-Jean-d'Acre, avec des munitions de guerre et de bouche; ils ont été pris dans le port; ils ont été étonnés de voir la ville en notre pouvoir ; l'opinion était qu elle nous arrêterait six mois.

Abd-AUah, général de Djezzar, a eu 1 adresse de se cacher parmi les gens d'Egypte et de venir se jeter à mes pieds.

J'ai envoyé à Damas et à Alep plus de cinq cents personnes de ces deux villes, ainsi que t[uatre à cinq cents personnes d'Egypte.

J'ai pardonné aux Mameluks et aux kàchefs que j'ai pris à El-A'rych, j'ai pardonné à Omar-Makram, cheikdu Caire: j'ai été clément envers les Egyptiens, aistant que je l'ai été

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envers le peuple de Jatfa, mais sévère envers la garnison qui s'est laissée prendre les armes à la main.

Nous avons trouvé à Jaffa cinquante pièces de canon, dont trente formant l'équipage de campagne, de modèle européen, et des munitions : plus de quatre cent mille rations de biscuit, deux cent mille quintaux de riz et quelques magasins de savon.

Les corps de l'artillerie et du génie se sont distingués.

Le général Caffarelli, qui a dirigé les sièges, qui a fait fortifier les différentes places de l'Egypte, est un officier recommandable par une activité, un courage et des talents rares.

Le chef de brigade du génie Sanson a commandé l'avantgarde qui a pris possession de Qatyeh, et a i-endu, dans toutes les occasions, les plus grands services.

Le capitaine du génie Sabatier a été blessé au siège d El-A'rych.

Le citoyen Aymé est entré le premier dans Jaffa, par un vaste souterrain qui conduit dans l'intérieur de la place.

Le chef de brigade Songis, directeur du parc d'artillerie, n est parvenu à conduire les pièces qu'avec de grandes peines, il a commandé la principale attaque de JaCFa. Nous avons perdu le citoyen Lejcune, chef de la 22«= d'infanterie légère, qui a été tué sur la brèche. Cet officier a été vivement regretté de 1 armée; les soldats de son corps l'ont pleuré comme leur père. J'ai nommé à sa place le chef de bataillon Magny, qui a été grièvement blessé. Ces différentes affaires ont coûté cinquante hommes tués et deux cents blessés.

L armée de la République est maîtresse de toute la Palestine (11.

Napoléon, dans ses Dictées à Sainte-Hélène, a expliqué les faits et a justifié la nécessité terrible dans laquelle il s'est trouvé de faire fusiller un si f(rand nombre de prisonniers.

« Dans la gainison de JafiPa, dit-il, on découvrit un grand nombre de soldats turcs que j'avais fait

(Il Lcltro au Directoire 13 mars 17J'J).

EX ÉGTn^E 277

prisonniers peu de temps auparavant à El-A'rych, et envoyés a Bagdad, après qu'ils meurent donné leur parole de ne plus ser\'ir, ou du moins de ne plus porter les armes pendant 1 espace d'un an. Je les avait fait escorter pendant douze lieues sur la route de Bagdad ; mais ces Turcs au lieu de sV rendre, se jetèrent dans Jaffa, défendirent la place à outrance, et furent cause que je perdis un grand nombre de braves avant de m'en emparer. Sans le renfort que ces misérables donnèrent à la garnison de Jaffa. mes soldats n'auraient pas été sacrifiés... Si je leur avais pardonné, et que je les eusse encore laissé aller sur parole, ils se seraient rendus directement a Saint-Jean-d'Acre. pour v recommencer leur conduite de Jaffa.

« Je devais à la sûreté de mes soldats mon titre de général m'en faisant une impérieuse obligation) de ne pas permettre que ces prisonniers renouvelassent de pareils excès. Il était impossible que je consentisse à laisser une partie de mon armée, déjà réduite par la perfidie de ces misérables, pour les garder. Enfin, agir autrement que j'ai fait, c'eût été vouloir la destruction de mon armée. En conséquence, usant des droits de la guerre, d'après lesquels j "étais le maître de faire mourir des prisonniers faits dans une semblable circonstance, des droits qu'a le vainqueur sur une ville prise d'assaut, et du droit de représailles contre les Turcs, j'ordonnai que les prisonniers fussent fusillés. »

La traversée du désert avait été très fatigante,

nONAPAUTE

et le passage d'un climat extrêmement sec à un climat humide et pluvieux influa sur la santé de l'armée; la peste dont quelques bataillons avaient lapporté le germe d'Egypte se déclara pendant le séjour à JalTa et fit de grands ravages dans l'armée. L'imagination des soldats était frappée et leur courage abattu. Le chirurgien en chef Larrey ne dissimula pas toutes ses inquiétudes, attendu que plusieurs soldats étaient morts vingt-quatre heures après être entrés à l'hôpital. La stupeur devint universelle. Les malheureux atteints du fléau étaient repoussés par leurs camarades. Les Pères de la Terre Sainte s'enfermèrent et ne voulurent plus communiquer avec les malades; tous les infirmiers désertèrent (1); l'hôpital fut abandonné à un tel point que les distributions manquaient et que les officiers de santé furent obligés de pourvoir à tout. Mais le dévouement généreux des officiers de santé

ne pouvait suffire pour chasser ce lâche égoïsme et ramener l'armée à des sentiments plus dignes de l'humanité.

Le ii mars, le bruit se répandit dans le camp que plusieurs soldats étaient tombés morts en se promenant sur le quai ; mais c'étaient des cadavres d'hommes morts à Ihôpital dans la nuit, et que des infirmiers turcs avaient négligemment déposés à la porte. L'armée s'en émut, et la nouvelle en parvint au général en chef, qui, aussitôt, voulut par

(1) L'hôpital qui l'tait ctiil)!! «liins le coiivciit des Pi"res de la Terre Sainte ne lut plus sullisant. Le iiouiliro (h's malades se monta à sept cents ; les corridors, les cellules, les dortoirs, les cours en i'ureiit obstrués. Le ^i-neral en chef se (h'Ilt des l'eres de la Terre Sainte en les cuvovant à .lériisalem et a Na/.arelli. (.l/c/Hu(/'t'.< de .\njn)lii>ii).

E\ k<;ypte 279

une démarche éclatante et publique, relever le moral de ses soldats. Suivi de son état-majoi\ il alla visiter les deux hôpitaux où les blessés et les pestiférés étaient séparément. 11 commença par celui des blessés, auxquels il fit distribuer de l'argent et des vivres. Il se transporta ensuite dans celui des pestiférés, s'arrêta auprès de tous les soldats, et adressa à chacun d'eux des paroles d'encouragement. Il y resta pendant plus d'une heure et demie, occupé de tous les détails d'une prompte organisation. Se trouvant dans une chambre étroite et encombrée de malades, dans le but de leur montrer que l'affection n'était pas aussi contagieuse qu'ils le supposaient, il en toucha plusieurs et aida h soulever le cadavre hideux d'un soldat souillé par l'ouverture d'un bubon pestilentiel. Desgenettes essaya, sans affectation, de le reconduire hors de l'hôpital, et lui fit entendre qu'un aussi long- séjour dans une atmosphère remplie de miasmes infects devenait beaucoup plus qu'inutile et pouvait être même funeste. Il fallut de vives instances pour qu'il consentit à se retirer. Enfin il quitta l'hôpital, comblé des bénédictions de ces malheureux expirants. Lorsqu'il sortit, les officiers de son état-major, justement alarmés, firent à Bonaparte de vifs reproches de son imprudence : « C'était mon devoir, répondit-il avec calme, je suis général en chef. » Le médecin fut aussi vivement blâmé, et on murmura contre lui dans l'ar-^ niée, parce qu'il ne s'était pas opposé formellement à la longue visite du général. « Ceux-là le connais-

sent bien peu, répondit Desgenettes, qui croient qu'il est des moyens faciles pour changer ses résolutions, ou de l'intimider par la crainte du danger. » Quoiqu'il en soit, le résultat de la visite fut tel, que l'armée resta persuadée que ce n'était pas la peste qui faisait périr tant d'hommes ; ce ne fut que plusieurs mois après qu'il fallut bien en convenir.

Le général en chef écrivit à Djezzar, le pacha de Saint-Jean-d'Acre, du camp de Jaffa, le 9 mars :

Depuis mon entrée en Egypte, je vous ai fait connaître plusieurs fois que mon intention n'était point de vous faire la guerre ; que mon seul but était de chasser les Mameluks ; vous n'avez répondu à aucune des ouvertures que je vous al faites.

Je vous avais fait connaître que je désirais que vous éloignassiez Ibrahim-Bey des frontières de l'Egypte : bien loin de là, vous avez envoyé vos troupes à Gaza, vous avez fait de grands magasins, vous avez publié partout que vous alliez entrer en Egypte; vous avez effectué votre invasion en portant deux mille hommes de vos troupes dans le fort d'El- A'rych, enfoncé à di.v lieues dans le territoire de l'Egypte. J'ai dû alors partir du Caire, et vous apporter moi-même la guerre que vous paraissiez provoquer.

Les provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa, sont en mon pouvoir. J'ai traité avec générosité celles de vos troupes qui s'en sont remises à ma discrétion. J'ai été sévère envers celles qui ont violé les droits de la guerre. Je maieherai sous peu de jours sur Saint-Jean-d'Acrc. Mais quelles raisons aije d'ôter quelques années de vie à un vieillard que je ne connais pas? Que sont quelques lieues de plus à côté du pays que j'ai conquis? Et, puisque Dieu me donne la victoire, je veux, à son exemple, être clément et miséricordieux, non seulement envers le peuple, mais encore envers les grands.

Vous n'avez point de raison réelle d'être mon ennemi, puisque vous l'étiez des Mameluks. Votre pachalik est séparé de l'Egypte par les provinces de Gaza, de Ramleh et par d'immenses déserts ; redevenez mon ami, soyez l'en-

nemi des Mameluks, et des Anglais : je vous ferai autant de bien que je vous ai fait et que je peux vous faire de mal. Envoyez-moi votre réponse par un homme muni de vos pleins pouvoirs, et qui connaisse vos intentions; il se présentera à mon avant-garde avec un drapeau blanc, et je donne ordre à mon état-major de vous envoyer un sauf-conduit que vous trouverez ci-joint. Le 24 de ce mois (1), je serai en marche sur Saint-Jean-d'Acre ; il faut donc que j'aie votre réponse avant ce jour (2).

Djezzar était peu affectionné à la Porte. Les négociations avec l'aga de Jérusalem commencèrent à Gaza, et continuèrent pendant la route et le siège de Jaffa. Après la prise de cette ville, l'armée devait marcher et se porter en deux journées sur Jérusalem; la population en était toute chrétienne; elle offrait plus de ressources qu'aucune ville de la Palestine. Mais le 10 mars, le général en chef reçut une députation des Chrétiens, qui le conjurèrent de les sauver; ils étaient sous le couteau; les Turcs étaient décidés à les égorger avant d'abandonner la ville et de passer le Jourdain. L'aga, qui était un homme habile, proposa en même temps un armistice ; il s'engagea à mettre en liberté et à protéger les Chrétiens, à ne fournir aucun secours à Djezzar, et, après la prise d'Acre, à se soumettre au vainqueur. Cela était avantageux. Ce n'était pas renoncer à la visite de Jérusalem; c'était la retarder d'une ou deux semaines.

Les soldats étaient depuis huit jours oisifs; un plus long séjour ne pouvait être que funeste à leur

(1) 24 ventôse (14 mars).

(2) Correspond.ince, pièce 4026.

282 liOXAPAIiTE

santé. Il était plus avantageux de faire diversion et d'occuper les esprits d'opérations militaires, que de les laisser raisonner sur les maladies de- JafFa, et sur les symptômes qu'on découvrait chaque jour. L'armée une fois en marche, les maladiescesseraient.

Le contre-amiral Ganteaume expédia l'ordre à la flottille mouillée à Damiette de se rendre dans le port de JafFa. Elle y arriva le 12 mars; elle portait l'équipage de siège nécessaire pour Acre. Ce contreamiral avait également expédié des dromadaires à Alexandrie au contre-amiral Perrée, avec l'ordre d'appareiller avec ses trois frégates et de se rendre à Jaffa (1).

Déjà le lendemain de la prise de Jaffa, Kleber s'était porté dans la forêt de Mesky ; il avait eu des rencontres assez vives. Dans l'une d'elles, le général Alexandre Dumas, s'étant trop engagé, perdit quelques hommes et fut grièvement blessé. Le quartier général arriva à Mesky le 14 mars.

De Jaffa à Acre, il y a vingt-quatre lieues par la route qui longe la mer; il y en a vingt-six par celle qui traverse la plaine. Six ruisseaux qui descendent des montagnes, traversent le milieu de la plaine; on a l'avantage de tourner le mont Carmcl par la route (|ui suit la lisière de la jdaine d'Esdrelon, au lieu que celle qui longe la mer ari'ive au détroit de Ilayfâ, passage difficile à forcer s'il était défendu. « Le 15 mars, à midi, l'avant-garde arriva au caravansérail de Qâqoun. Elle aperçut la cavalerie

(1) Ordr<: du grurral en chef du 'J mars.

KN i':(;Yr>TE 2<S3

d'Abd-Allah, soutenue par quatre mille Naplousiens en bataille, parallèlement a la route d'Acre. L'armée fit un changement de front, l'aile gauche en avant. Le général Kleber forma la aauche, le oénéral Lannes la droite, et le général Bon la réserve; le général Murât déploya sa cavalerie au centre. L'ennemi fut chassé de toutes ses positions, culbuté des hauteurs, poursuivi aussi loin qu'il était nécessaire pour qu'il ne put nous donner aucune inquiétude. La cavalerie de Djezzar se dirigea du côté d'Acre parla plaine d'Esdrelon; les Naplousiens gagnèrent leur ville. Le soir; le camp fut dressé à Zeïtah. Le général Lannes éprouva dans le combat une perte assez considérable ; il eut deux cent cinquante blessés et le chef de la 69^demibrif^ade Barthélemv fut tué dans ce combat. Les

Naplousiens, c'est-à-dire les anciens Samaritains, eurent un millier d'hommes tués ou blessés, parmi lesquels plusieurs personnages de marque (1). «

Le 17 mars, l'armée campa à El-Harty, elle y arriva de bonne heure ; elle était au débouché du mont Carmel et de la plaine d'Esdrelon, qu'elle apercevait sur sa droite. L'armée campa sur la rive gauche du Kevsoun. Derrière elle, était le mont Carmel; à trois lieues sur la gauche, était Hayfà; à sept lieues en avant, était la ville de Saint-Jeand'Acre. Il était important de s'emparer de Hayfà, afin de pouvoir y recueillir la flotte qui était partie de Jaffa. Le général en chef, après une légère résistance, y entra le 17 à cinq heures du soir.

',1) Mémoires de Napoléon.

Djezzar avait fait évacuer le canon. Il restait un magasin de cent cinquante mille rations de biscuit, de riz, d'huile etc.

Ce fut de Hayfâ que le général en chef découvrit la rade de Saint-Jean-d'Acre, et y aperçut, deux vaisseaux anglais de quatre-vingts qui y étaient mouillés, le Tigre et le Thésée^ et une frégate, V Alliance y commandés par le commodore Sidney Smith ; ils étaient arrivés dans cette rade depuis deux jours, venant de Constantinople.

Arrivée de l'armée à Saint-Jean-d'Acre ; Djezzar, gouverneur d'Acre est secondé par le commodore anglais Sidney-Smith et l'ingénieur français Phelippeaux; les Anglais s'emparent de sept tartanes apportant de l'artillerie à 1 armée française; prise d'une chaloupe anglaise et d'une caronade de 36 par le chef d'escadron Lambert; investissement de la place (19 mars 1799). — Proclamation aux habitants dupachalik d'Acre, leur annonçant l'arrivée de l'armée française pour les délivrer du joug de Djezzar et les invitant d envoyer des députations (18 mars); soumission des populations de la Galilée; les Druses, les chrétiens de Nazareth viennent au camp français. — L'armée du pacha de Damas se met en mouvement et arrive sur le Jourdain. — Combat de Nazareth (8 avril) ; ordre du jour du général Bonaparte prescrivant i exécution d'un tableau commémoratif du combat de Nazareth. — Bataille du mont Thabor (16 avril).

Après l'afFaire de Hayfà, l'armée se mit en mouvement pour s'avancer sur Saint-Jean-d'Acre. Les mauvais chemins et le temps brumeux ne permirent aux divisions d'arriver que fort tard, le 18 mars, à l'embouchure du Keysoun sur lequel on jeta deux ponts dans la nuit. A midi on se mit en marche sur Saint-Jean-d'Acre, que l'on ne tarda pas à découvrir. A la nuit on arriva au moulin de Cherdâm qui fut occupé aussitôt par un détachement, afin de servir à la mouture des grains destinés à la subsistance de l'armée. Au delà du Keysoun est le Bélus, qui n'était pas guéable. L'armée prit position. Le

chef de brioade Bessières avec deux cents ouides et deux pièces de canon passa la rivière et prit, en forme d'avant-garde, position sur la rive droite. Les pontonniers travaillèrent toute la nuit à construire deux ponts. Les tentes du général en chef furent placées à une demi-lieue de la mer, sur la gauche du Bélus.

Le 19 mars, à la pointe du jour, l'avant-garde se porta sur le mont de la Mosquée, qui domine toute la plaine de Saint-Jean-d'Acre et la ville du côté de la mer; elle se trouvait ainsi devant cette capitale de la Galilée et sur la frontière de la Celé-Syrie ou Syrie-Creuse.

« Saint-Jean-d'Acre est h trente lieues nordouest de Jérusalem, à trente-six lieues sud-ouest de Damas, a dix lieues au sud des ruines de Tyr. Il est situé au nord de la baie de Hayfâ, à trois lieues par mer de cette petite ville, à quatre lieues en suivant le rivage. Il est environné par une plaine de huit lieues de long, qui commence au cap blanc et aux montagnes de Saron, et finit à celles du Carmel. Cette plaine, dans sa largeur depuis la mer à l'ouest jusqu'aux premiers mamelons des montagnes de Galilée à l'est, a deux lieues. Ces montagnes vont en s'élevant pendant six lieues, jusqu'il la ciète supérieure, d'où elles descendent jusqu'au Jourdain. Il y a douze ou quinze lieues d'Acre k cette rivière. Six ruisseaux traversent la plaine d'Acre, dont les principaux sont le Bélus, qui se jette dans, la mer h douze cents toises sud d'Acre ; le Keysoun, (jui descend du mont Thabor et se rend dans h»

EN ÉGYPTK 2.S7

nier à huit cents toises nord de Hayfà. Le coteau du Turon a trois mille toises de longueur; il est situé à douze cents toises de la ville, au nord-est, à une même distance de la mer, à quatre mille toises des premiers mamelons des montagnes; Il va en glacis du côté de la mer et du côté des montagnes. La uauche de ce coteau est un mamelon élevé qui domine la ville, la mer et toute la plaine ; on l'appelle le mont de la Mosquée. Au pied, du côté de ce mont, est l'embouchure du Bélus (i). »

L'armée campa sur le coteau du Turon (2). Elle occupait l'hypoténuse d'un triangle dont la ville l'ormait le sommet opposé, et la mer les deux autres côtés. La division Reynier était à la gauche, Kleber à la droite, Lannes et Bon au milieu ; entre elles, le quartier général, vis-à-vis d'un grand magasin, adossé à l'aqueduc. L'ordonnateur Daure construisit une manutention dans ce magasin. Au bout du Bélus, au pied du mont de la Mosquée, il y avait une grande maison carrée ; on y installa la grande ambulance; les hôpitaux furent disposés à Chal'à-A'mr, Hayfà, llamleh et JafTa. Tout le revers des montagnes de la Galilée était couvert d'oliviers, de chênes verts et autres arbres; l'artillerie, les

\\\ Œuvres de yapoléoii.

i2' Pondiint le siège d'Acre par les Chrétiens (1191), qui dura trois ans, le camp des Croisés était aussi placé sur les collines du Turon, mais la gauche s'étendait sur le mont de la Mosquée et sur la rive o-auche du Hélus. Alors les armées n'avaient |)as de canons, et les camps pouvaient s'approcher davantage des villes. Les Croisés avaient établi deux rano-s <le ictrauchements, l'un au ))ie(l même de la colline du Turon, le second appuyé, la droite à la hauteur du Prophète, la gauche au mont Turon;lî second retranchement forcé, ci^ qui arriva souvent, les assiégeants se r< liigiaicnt derrière le premier, baladin, avec son armée de secours (•anipail devant Chafà-.V'mr, sur les hauti'urs du Kaocùha, à deux lieues sii(l-ol (lu mont du Proi)hète, couvrant la rtile de Jérusalem, de Damas cl la plaine dKsdrelon.

mineurs, les troupes et la manutention s'y approvisionnaient. Sur la rive droite, en remontant le Bélus, à quatre cents toises du mont de la Mosquée, le premier mamelon gauche des montagnes de la Galilée avait la forme d'un pain de sucre ; plus élevé que le mont de la Mosquée, il domine toute la rive droite et la rive gauche du Bélus ; on l'appelle le mont du Prophète. Du côté est, il appuyait la gauche d'un vaste camp de dix lieues carrées, dont les montagnes du Saron formaient le côté nord, la mer le côté ouest, et le Bélus, compris entre le mont de la Mosquée et celui du Prophète, le côté sud. On barra par des fossés, des abatis, tous les chemins des monts; on construisit trois ponts avec des flèches sur le Bélus. Personne, étranger à l'armée ne pénétra dans ce grand camp, où se trouvaient de très beaux pâturages, des blés, des jardins, des vergers, des bois, de l'eau, des moulins et toutes les choses nécessaires au siège. Des grand'gardes de cavalerie et des piquets d'infanterie veillaient aux divers débouchés.

D'un autre côté, le général en chef ne voulant pas permettre aux patrouilles ennemies de pénétrer en deçà du Jourdain, forma quatre corps pour en surveiller les rives : le premier, commandé par le chef d'escadron. Lambert observait le Carmel, la plaine d'Esdrelon, la plage de la mer, les routes de Naplouse; il tenait garnison à Hayfh et à Chafa-A'mr.

Le second, commandé par le général Junot, occupait le fort de Nazareth, observant le Jour-

dain au-dessous du lac de Tabaryeh (Tibériade) (1).

Le troisième, commandé par le général IMurat, occupa le fort de Safed, observant le Jourdain audessus du lac de Tabaryeh et le pont de Yacoub (2).

Le quatrième, commandé par le général Yial, observait les débouchés du mont Saron, poussant des postes sur Tyr. Ces quatre corps d'observation affaiblissaient l'armée de deux mille hommes, mais les forts qui leur servaient de points d'appui n'exigeaient que peu d'hommes. Par ces dispositions les colonnes devaient être toujours en mouvement, du camp aux frontières et des frontières au camp, ce qui les faisait paraître très nombreuses.

L'armée devait vivre : i'' des magasins de Hayfà, qui s'approvisionnaient par terre et par mer du magasin de JafFa ; 2" de ceux de Chafà-A'mr, qui se formaient des ressources du pays ; 3** de ceux de Safed, qui étaient approvisionnés par le chelk Dàher.

L'armée était remplie d'une noble ardeur, et se confiait dans les événements de cette nouvelle guerre ; les derniers succès avaient encore exalté son courage, et l'aspect des murs de Saint-Jeand'Acre ne pouvait point ralentir ses espérances. En effet, les fortifications de cette place paraissaient aussi faibles que celles de Jaffa, et l'on (levait présumer que le siège en serait court, et se terminerait d'une manière aussi prompte et aussi décisive. Toutefois, les circonstances n'étaient

(1), (2)i Correspondanco. — Pièces 4043, iO"0, 'i071.

malheureusement pas les mêmes. Indépendamment de sa nombreuse garnison, Saint-Jean-d'Acre renfermait deux hommes, qui, seuls, valaient une armée musulmane, et allaient opposer aux vaillants efforts des assiégeants toutes les difficultés, tous les obstacles que le génie de l'art des Européens peut susciter pour la défense des places assiégées. Le premier de ces deux personnages, était le Commodore Sidnev-Smith, commandant la division navale anglaise; c'est lui qui, en 1793, dans la nuit du 17 au 18 décembre, incendia l'arsenal de Toulon ; le second était un Français nommé Phelippeaux.

Phelippeaux, élevé à l'école militaire de Paris, était de la même classe que Napoléon, de celle du professeur Monge. Tous deux avaient été examinés le même jour par l'examinateur Laplace, et étaient entrés la même année dans le corps de l'artillerie. Phelippeaux avait émigré lors de la Révolution. Rentré en France au moment de la réaction de fructidor, en 1797, il contribua à faire échapper sir Sidney-Smith, alors détenu dans la prison du Temple à Paris. Unis par le double lion de la reconnaissance et des bienfaits, ces deux hommes ne s'étaient plus quittés depuis cette époque. Phelippeaux avait suivi son ami dans l'Orient; il l'avait accompagné dans sa mission extraordinaire il Constantinople, et dans ses croisières sur les côtes d'Égvptc et de Syrie. Phelippeaux fut présenté par Sidnov-Smith à Djazzar-Paclin, connue l'homme le plus capable .de diriger h» défense do la place

d'Acre. Le général Bonaparte ne tarda point à s'apercevoir qu'il avait un adversaire redoutable dans la personne de son ancien condisciple. En effet, Phelippeaux, qui avait reçu de l'Angleterre, par les soins de Sidney-Smith, le brevet de colonel d'artillerie, lut agréé de suite par Djezzar et s'occupa aussitôt du soin de réparer la place d'Acre, fortifiée, à la manière du xii* siècle, avec de mauvaises courtines flanquées de tours carrées. De grands ouvrages supplémentaires furent entrepris; et l'ingénieur-artilleur Phelippeaux établit une nouvelle ligne de foi'tifications presque complète derrière la vieille enceinte de la ville. Le Commodore avait fait fournir, par le Thésée et le Tigre, l'artillerie, les munitions, et tout ce qui était nécessaire pour augmenter et compléter les moyens de défense.

Cependant les travaux entrepris par Phelippeaux, et les secours fournis par les Anglais eussent été probablement insuffisants pour mettre Djezzar dans le cas de repousser victorieusement une attaque régulière, si la fortune n'avait pas réservé aux ennemis des Français une circonstance heureuse qui, en augmentant les moyens dont pouvait disposer le défenseur d'Acre, allait diminuer ceux sur lesquels comptait le général Bonaparte. Au moment même où celui-ci s'occupait de l'investissement d'Acre, la flottille qui portait l'artillerie de siège et les munitions tomba au pouvoir des Anglais. Les bâtiments de cette flottille doublaient le mont Carmel, lorsqu'ils lurent aperçus par le vaisseau le

292 BOXAPAinE

Tigre, qui croisait vis-à-vis Haylà. Poursuivis, et atteints par le canon, sept de ces bâtiments lurent forcés d'amener leur pavillon ; une corvette et deux barques réussirent seules à s'échapper. Cette perte était irréparable ; elle avait été pressentie par le général Bonaparte; car, le 18 mars, il écrivait au contre-amiral Ganteaume de donner l'ordre à la flottille commandée par le capitaine Stendelet, <■< si elle n'est pas encore sortie de Damiette, de ne pas sortir (1). » Ce même ordre portait que le contre-amiral ne devait pas non plus opérer sa sortie, et, s'il l'avait opérée, de faire une tournée du côté de Candie, afin de recueillir des nouvelles des bâtiments venant d'Europe, et de venir, quinze ou vingt jours après son départ de Jaffa, à Damiette (2). »

La prise de l'artillerie de siège française et des munitions décida du sort de Saint-Jean-d'Acre. Le colonel Phelippeaux s'empressa de faire servir à la défense de la place les moyens mêmes qui devaient causer sa destruction. Les pièces, les madriers pour les plates-formes, les munitions furent débarqués sur-le-champ et distribués dans divers postes. Les bâtiments qui portaient ces différents objets furent armés et employés à incjuiéter les postes fran-

(1) Correspondance, pièce 4038.

(2) La division du contre-amiral Perréo était bien chargée d'une partie de l'artillerie de siège; mais il avait fallu i>révoir le cas où cet amiral n'arriverait point en temps utile à .lalTa. En conséquence on avail réuni un autre parc d.- siège qu'on avait embarqué sur des bAtiments de la flottille que l'adjudant-genéral .\hueras faisait étitiiper à Uaniiettc. Les liâtimcnts capturés par les Anglais l'taient la yégrcssc. la Foudre, la liaiigcrciiac, la Marie, la Vierge de Crdies, les Dcitx-Fr'ercs, et la Tauride. Les ofliciers, pris à bord do ces bAtiments furent renvoyés par Sidnev-Smith, sous la promesse de ne pas porter les armes jusqu'à parfait échange.

çais sur la côte, intercepter les communications et les convois par mer. Heureusement que plusieurs bateaux chargés de bombes et de vivres échappèrent et vinrent mouiller à Hayfâ ; les Anglais voulurent les enlever; le chel d'escadron Lambert les repoussa, leur blessa ou tua cent hommes, fît trente prisonniers et s'empara d'une grosse chaloupe portant une caronade de trente-six.

La confiance du général Bonaparte dans le succès de son attaque ne parut pas cependant diminuée par la perte de son artillerie de siège. Le 18 mars, il adressa cette proclamation aux cheiks, ulémas, chérifs, orateurs des mosquées et autres habitants du pachalik d'Akka (Acre) :

Dieu est clément et miséricordieux!

Dieu donne la victoire à qui il veut; il n'en doit compte à personne. Les peuples doivent se soumettre à sa volonté !

En entrant avec mon armée dans le pachalik d'Acre, mon intention est de punir Djezzar-Pacha de ce qu'il a osé me provoquer à la guerre, et de vous délivrer des vexations qu'il exerce envers le peuple. Dieu, qui tôt ou tard punit les tyrans, a décidé que la fin du règne de Djezzar est arrivée.

Vous, bons musulmans, habitants, vous ne devez pas prendre l'épouvante, car je suis l'ami de tous ceux qui ne commettent point de mauvaises actions et qui vivent tranquilles.

Que chaque commune ait donc à m'envoyer des députés à mon camp, afin que je les inscrive et leur donne des sauf-conduits, car je ne peux répondre sans cela du mal qui leur arriverait.

Je suis terrible envers mes ennemis ; bon, clément, miséricordieux envers le peuple et ceux qui se déclarent mes amis(l). Bonaparte.

(1) Correspondance, pièce 4041.

Le cheik Dàher fut le plus empressé de tous à se rendre au camp et à offrir ses services; depuis deux jours avec trois ou quatre cents cavaliers, il attendait à Chafà-A'mr le moment où l'armée arriverait devant Acre. Il fut présenté au général Bonaparte qui le revêtit d'une pelisse en signe du commandement de la province de Safed. Ce prince resta deux jours au camp; il reçut la promesse d'être remis en possession de Ihéritage de son père. A quelques semaines de là il signa une convention par laquelle il s'engagea à fournir cinq mille hommes à pied et à cheval pour suivre l'armée au delà du Jourdain, à garder Acre et la côte depuis le mont Blanc jusqu'à Césarée, et à payer un tribut qui serait convenu et calculé sur la moitié du revenu qu'il tirerait du pays qu'on lui donnerait. Ce cheik fut toujours fidèle; il entretint des correspondances suivies avec Damas; il donna des nouvelles exactes de ce qui s'y faisait; il nous concilia les Bédouins, qui ne causèrent aucune inquiétude à l'armée en Syrie; il approvisionna le camp de tout ce que pouvait fournir le pays.

Les Motoufdv se présentèrent en masse, hommes, femmes, vieillards, enfants, au nombre de neuf cents; parmi eux deux cent soixante étaient armés, dont moitié montés et moitié à pied. Le général en chef revêtit d'une pelisse les trois chefs et leur restitua les domaines de leurs ancêtres. Ces Motouâlv étaient autrefois dix mille; Djezzar les avait fait presque tous fait périr; c'étaient les Musulmans Olydcs. Le général Vial avait passé le mont

Saron, était entré à Soiir, l'ancienne Tyr; c'était le domaine de ces Olydes. Ils se chargèrent d'éclairer la côte jusqu'au pied des montagnes; ils se recrutèrent et promirent cinq cents chevaux bien armés pour marcher sur Damas.

Les Pères de la Terre Sainte amenèrent la population de Nazareth, hommes et femmes, au nombre de plusieurs milliers; les populations chrétiennes de Chafà-A'mr, de Safed, etc., firent leur visite en masse. Bonaparte revêtit de pelisses trois de leurs chefs, qui avaient plus de quatre-vingtdix ans; un d'eux avait cent un ans et lui présenta quatre générations. Le général en chef le fit dîner avec lui. La fidélité de ces Chrétiens ne se démentit ni dans la bonne ni dans la mauvaise fortune de l'armée; ils lui furent utiles pendant toute la durée du siège; il y en avait un grand nombre au camp. Le marché était très fréquenté et très abondant ; ils y apportaient des farines, du riz, des légumes, du lait, du fromage, des bestiaux, des fruits, du vin. Ils donnèrent aux malades autant de soins que l'eussent fait les Français eux-mêmes.

Les Musulmans du pachalik d'Acre partageaient la joie et l'espérance des Chrétiens; ils se présentèrent au camp par députation; ils se plaignirent amèrement de la férocité du pacha. On ne rencontrait à tous moments que des hommes mutilés par les ordres de ce tyran : ce grand nombre d'hommes sans nez était un spectacle hideux.

Les Juifs, qui étaient assez nombreux en Syrie, avaient un certain espoir. Le bruit courait parmi eux que le général Bonaparte, après la prise cVAcre, se rendrait à Jérusalem, et qu'il voulait rétablir le temple de Salomon.

Le général Reynier avait investi la place. Il s'était, à cet effet, battu toute la journée et avait, sur le soir, placé des vedettes à portée de pistolet des murailles. Les généraux Caffarelli et Dommartin, les chefs de brigade Sanson et Songis, avaient employé la nuit du 19 au 20 mars et la journée du 20 à reconnaître la place. Le chef de brigade Sanson avait, à deux heures du matin, reconnu le fossé ; il n'y trouva pas de contrescarpe ; cette reconnaissance était dangereuse, il y fut blessé grièvement ; une balle lui traversa la main de part en part. Les ofllciers du génie et de l'artillerie se flattèrent d'entrer dans Acre aussi facilement qu'ils étaient entrés dans Jaffa. Deux pièces de douze de campagne leur parurent suffisantes pour faire brèche à l'ennemi.

« La surface qu'occupe la ville d'Acre est un trapèze, dont deux côtés sont baignés par la mer, et les deux autres formés par des murailles. Le côté de l'est a trois cents toises; il était flanqué par cinq petites tours ; celui du nord a cinq cents toises; il était flanqué par sept petites tours et par le palais du pacha, qui est une espèce de citadelle. Ces deux côtés se rencontrent en formant un antrle droit. A ce sommet est une grosse et vieille tour qui domine la ville et toutes les

murailles. Elle est dominée elle-même par la hauteur de la Mosquée, qui en est éloignée de cinq cents toises. L'ancien port était comblé; un petit îlot où se trouvait un phare flanquait l'enceinte de l'est. Les environs des murailles à trois cents toises étaient couverts des ruines de l'ancienne ville et des anciennes fortifications; c'étaient des souterrains, des tours, des pans de murailles. Un aqueduc entrait dans la ville près de la grosse tour, du côté du nord. Cet aqueduc avait six mille toises de long, traversait la plaine, et portait les eaux du pied des montagnes dans les citernes de la ville. Acre avait été inhabité pendant de longues années, avait été rétabli par Dâher, embelli et augmenté par Djezzar, qui y avait fait construire une belle mosquée et un beau bazar (1). »

Le général du génie CafFarelli proposa d'attaquer le front de l'est : 1° parce qu'il était dominé par le mont de la Mosquée, quoique d'un peu loin; 2" parce que l'autre front, celui du nord, était battu par le canon du palais du pacha ; 3" parce que les approches en étaient plus faciles. Si l'on faisait la brèche à une courtine, ou il faudrait se loger entre deux tours, ce qui serait difficile et très meurtrier, ou il faudrait entrer dans la place sans logement, ce qui serait périlleux. Si l'on faisait la brèche à une tour, une fois que l'armée en serait maîtresse on aurait un débouché assuré pour entrer dans la ville. Il proposa de faire brèche à la grosse

(1) D'après les Mémoires de Napoléon.

tour : 1" comme la plus éloignée de la mer ; 2° comme la plus grande, la plus haute, celle qui domine toute l'enceinte et toute la ville; 3° comme la plus près de l'aqueduc, qui devait servir de place d'armes et de parallèle. Il est vrai que la brèche serait plus difficile à faire à la maçonnerie de cette vieille construction, mais les pièces de douze étaient suffisantes pour l'ouvrir; que, cette tour une fois prise, la place tomberait d'elle-même ; que le tout n'était pas de prendre Acre, mais de le prendre sans y perdre l'armée; sept ou huit mille hommes seraient bien vite perdus, si l'on se hasardait contre les Turcs dans des combats de maisons et de

rues.

Le siège de Saint-Jean-d'Acre a duré soixantedeux jours, du 19 mars au 21 mai : il a deux époque : la première, du 19 mars au 25 avril (trente-six jours), la deuxième, du 2.") avril au 21 mai (vingt-six jours). Pendant la première époque du siège, l'artillerie des assiégeants consistait en deux caronades de trente-deux et de vingtquatre prises à Hayfà, quatre mortiers de six pouces, et trente-six bouches à feu de l'équipage de campagne. Douze pièces restaient pour le service des corps d'observation. Les caronades de trente-deux et de vingt-quatre n'avaient pas d'affûts ; les ouvriers du parc en construisirent en peu de jours.

Le 21 mars, les officiers du génie ouvrirent la tranchée à cent cinquante toises de la ville ; elle était appuyée à l'aqueduc, (|ui formait parallèle

naturelle contre le feu de la place. L'artillerie construisit huit l^atteries, deux contre l'îlot où était le phare que l'on avait armé, trois contre les trois tours qui battaient les approches de la brèche. Ces cinq batteries furent armées de seize pièces de quatre, quatre pièces de huit; la sixième batterie fut armée de quatre mortiers de six pouces dirigés contre la grosse tour; les septième et huitième .reçurent quatre pièces de douze, quatre de huit, deux obusiers pour battre en brèche la face est de la grosse tour.

Les 22, 23 et 24, les sapeurs cheminèrent par des boyaux de tranchée jusqu'à cinq toises du fossé, où ils se déployèrent en construisant une large parallèle qui servit à tous les mouvements du siège.

Le 23 mars, le feu commença; en quarante-huit heures les deux pièces de canon du phare furent réduites au silence, ainsi que les gros canons qui armaient les remparts sur le front qui était attaqué :

Le 24, les batteries de brèche commencèrent à jouer ; pendant les premières vingt-quatre heures elles ne produisirent aucun effet sensible ; ce qui • fut attribué à l'incapacité du calibre de douze, et Ton accusait ouvertement les officiers du génie de s'être attachés aune ancienne maçonnerie, à l'abri même du calibre de vingt-quatre, lorsqu'à quatre heures après midi tout le pan est de la grosse tour s'écroula avec un horrible fracas. Ce fut un cri de joie poussé par l'armée et par trente mille spectateurs, qui, accourus des contrées voisines, couron-

naient les hauteurs. Un officier du génie s'avança pour reconnaître la brèche, mais il lut attaqué par quelques tirailleurs qui étaient le long des murs ; vingt-cinq hommes furent commandés pour les chasser, et vingt-cinq sapeurs pour régaler le pied de la brèche. On espérait que, ainsi que cela était arrivé pour JafFa, Acre serait pris dans la soirée; mais les ving-cinq sapeurs furent arrêtés par la contrescarpe. Cette contrariété fut la première. Djezzar, qui avait embarqué ses trésors, ses femmes, et s'était embarqué lui-même, passa la nuit abord. Les habitants s'attendaient à chaque instant à l'assaut et à la prise de la place. Cependant lestours et les murailles restèrent couvertes de soldats qui firent toute la nuit un feu roulant de mousqueterie.

Le 26 au soir, le pacha se rassura, rentra dans son palais, et fit une sortie qui ne lui réussit pas.

Cette fâcheuse contrescarpe paralysa les efforts des assiégeants pendant quatre jours, temps nécessaire pour enfermer les mineurs et préparer la mine, qui fut chargée le 28; elle fit sauter la contrescarpe. L'adjoint aux adjudants généraux Mailly était commandé pour faire le logement de la tour avec cinq ouvriers, dix sapeurs et vingt-cinq grenadiers. L'adjudant commandant Laugier, avec huit cents hommes, était rangé derrière l'aqueduc à quinze toises de la brèche, pour y monter aussitôt qu'il aurait reçu de Mailly le signal qu'elle était praticable. La division Bon, placée en colonnes par bataillons dans les places d'armes, était destinée à soutenir Laugier et à emporter la place;

ces bataillons devaient se porter siKcessivement sur la brèche. Mais, pour réussir, il (Hait nécessaire qu'aucun soldat ne s'arrêtât en route, malgré le feu terrible de la fusillade des murailles.

Mailly se lança dans le trou de la mine ; de là, il se précipita dans le fossé, sans se laisser arrêter par dix pieds de contrescarpe qui n'avaient pas été renversés ; le mineur ne s'était pas assez enfoncé. x'Vrrivé au pied de la tour, il y dressa trois échelles, et y monta dans le premier étage avec ses quarante hommes; alors il donna le signal à Laugier, qui partit au pas de charge, arriva sur le bord du fossé, croyant la contrescarpe renversée ; sa troupe fut surprise de la trouver presque entière. Laugier et le premiei" peloton se jetèrent dans le fossé et coururent à la brèche. Le second peloton eut son capitaine tué sur le bord de la contrescarpe; il s'arrêta, mesura de l'œil la profondeur du fossé, et se jeta à gauche pour trouver un endroit moins profond. Tourmenté par le feu des murs, le bataillon se déploya et se débanda en tirailleurs. Cependant Mailly avait grimpé sur la plate-forme, y avait arraché la pavillon ottoman ;dix braves étaient avec lui; les autres avaient été tués ou blessés. Laugier fut tué comme il traversait le fossé. Ceux qui l'avaient suivi se portèrent aux échelles de la tour, elles avaient été renversées; ils rétrogradèrent pour en chercher d'autres qui étaient restées sur le puits de la mine. Ce mouvement est pris pour une fuite; les hommes du piquet de Mailly qui étaient dans le premier

302 BONAPAUTE

étage de la tour descendent dans le fossé : il ne reste plus que Mailly, un sapeur et deux grenadiers sur la plate-forme. Mailly descend au premier étage pour appeler du secours; il est frappé d'une balle qui lui traversa les poumons ; il tomba dans son sang; les grenadiers descendirent pour le secourir. Cependant le général en chef s'était porté au puits de la mine afin de voir pourquoi la colonne de Laugier hésitait; il reconnut la difficulté de franchir l'obstacle de la contrescarpe ; rien n'était préparé pour cela. Il envoya l'ordre au général Bon de ne point sortir de la tranchée, car l'assaut était manqué.

Aussitôt que le pacha avait vu le pavillon ottoman arraché du haut de la tour, il s'était porté à la marine et embarqué. Toute la garnison et les habitants, femmes, enfants, vieillards, quittaient la ville, se jetaient dans des barques ou se réfu giaient dans les mosquées. Tout paraissait perdu et la ville prise, lorsque cinq Mameluks, trois noirs du Dârfour, deux Circassiens, qui faisaient partie des braves de l'intérieur de Djezzar et étaient de garde au palais pour empêcher les habitants de piller, s'aperçurent qu'il n'y avait que deux ou trois Français sur la plate-forme de la tour, et que ce nombre n'augmentait pas. Ils se coulèrent le long de la muraille, grimpèrent sur la ph\le-fornie. firent une décharge, et n'y trouvèrent j)lus (ju'un sapeur, qui se sauva. Les Musulmans descendirent de la plate-forme au premier étage, y trouvèrent Mailly et les deux soldats mourants; ils leur cou-

pèrent la tête, remontèrent sur la plate-forme, arborèrent le pavillon ottoman et promenèrent les têtes dans la ville. Un corps de cinq cents Moghrebins et Arnautes, placés au coin de la mosquée de Djezzar pour protéger l'embarquement du pacha, rentra dans les tours ; la ville fut sauvée. Cet assaut coûta à l'armée française vingt-cinq hommes tués et quatre-vingt-sept blessés, parmi lesquels la moitié des quarante hommes du piquet de logement,

La croisière anglaise, sous le prétexte d'éviter le mauvais temps et les vents de l'équinoxe, avait pris le large et disparu dès le 26 mars; en réalité, sir Sidney-Smith ne voulait pas être présent à la prise de la ville, qu'il regardait comme immanquable. Mais, lorsqu'il apprit que l'assaut avait échoué, il revint et parut du 5 au 6 avril dans la rade. Il débarqua le colonel Phelippeaux, Douglas et une centaine d'officiers et canonniers, ses marins les plus braves et les plus habiles. Il fit usage de l'artillerie prise aux Français; nos pièces de 24, de 16, nos beaux mortiers de 8 pouces, défendaient la ville qu'ils avaient été destinés à battre et à soumettre. Tout contribua à rassurer la garnison, qui chaque jour recevait de Chypre et de Tripoli des secours en hommes, en vivres et en munitions.

Le général Caffarelli, qui dirigeait le siège, ordonna une nouvelle mine. Le 1*^' avril, elle renversa la contrescarpe. L'artillerie mit en batterie les deux caronades de 32 et de 24, qui firent beaucoup d'effet. De son côté, l'assiégé n'avait pas perdu son temps; la brèche avait été rendue im-

praticable; on l'avait remplie de bombes, d'obus, de grenades chargées de tonneaux de goudron, de fascines, de bois couverts de chemises de soufre, de pointes de fer. Cependant, vingt-cinq hommes ordonnés pour préparer le logement, se logèrent et franchirent tous les obstacles; mais ils furent bientôt au milieu d'un brasier ardent : cinq grenadiers furent brûlés, plusieurs blessés; le reste gagna précipitamment le logement de la contrescarpe. On fut convaincu, alors, de l'impossibilité de prendre la ville avec des pièces de campagne et en si petite quantité. Les Ottomans en triomphèrent avec une sorte de gaieté ; ils criaient toutes les nuits aux canonniers français : Sultan Sélim, pan, pan, pan! Bonaparte, pin, pin, pin. Il n'y eut plus d'espoir que dans la guerre souterraine. Caffarelli fit cheminer la mine sous le fossé, la dirigeant sous la grosse tour. L'assiégé eut recours aux contre-mines; mais les mineurs français plus habiles, les étouffèrent.

Phelippeaux déclara que le danger était imminent; que d'un moment h l'autre la ville pourrait être enlevée. Il fit résoudre le pacha h une sortie pour éventer le puits de mine et y étouffer le mineur. Le 7 avril, pendant la nuit, trois colonnes, chacune de quinze cents hommes, se disposèrent, la première en avant du palais du pacha, la deuxième à la porte de la mer, la troisième à l'extrémité, le long du rivage de la mer. Au sud, cent cinquante Anglais et trois cents Turcs d'élite, sous les ordres du colonel Douglas et du major Thomas Oldfield,

étaient placés derrière la grosse tour, pour masquer la brèche. A l'aube du jour, les trois colonnes commencèrent l'attaque ; la fusillade devint très vive; l'ennemi, comme d'usage, gagna d'abord du terrain. La colonne anglaise descendit alors la brèche au pas précipité. Elle n'avait que quinze toises à parcourir pour s'emparer du puits : déjà le major anglais était sur le puits, la mine était perdue, lorsque le bataillon garde de réserve marche la baïonnette en avant, tua, blessa ou prit toute cette colonne, qu'il avait débordée par la gauche et par la droite. A peu près au même moment les réserves de la tranchée s'étaient avancées ; les Turcs furent rejetés avec précipitation dans la place ; plusieurs petites colonnes furent coupées et prises. Cette sortie coûta huit cents hommes aux assiégés, parmi lesquels une soixantaine d'Anglais. « Les blessés de cette nation furent soignés comme les Français, et les prisonniers campèrent au milieu de l'armée, comme s'ils eussent été des Normands ou des Picards; la rivalité des deux nations avait disparu, à une telle distance de leur patrie et au milieu de peuples si barbares. Les Turcs montrèrent beaucoup de bravoure individuelle, d'impétuosité, de dévouement, mais aucun art, aucun ensemble, aucun ordre, ce qui rendait toutes leurs sorties très funestes pour eux. Le major anglais Oldfield, tué, fut enterré avec les honneurs de la guerre; le capitaine ^Yright fut blessé grièvement. Pendant cette première époque, l'armée n'a jamais été dans le cas d'aller au secours de la tranchée.

Le pacha de Damas avait réuni dans cette grande ville trente mille hommes à pied et à cheval. La cavalerie de Djezzar et celle d'Ibrahim-Bey étaient sur la rive gauche du Jourdain et maintenaient la communication de Damas avec Naplouse ; les Naplousiens avaient réuni six mille hommes; ils brûlaient de venger l'affront qu'ils avaient reçu au combat de Qâqoun.

La Porte avait ordonné qne l'armée de Damas passât le Jourdain aussitôt que l'armée de Rhodes serait débarquée dans Saint-Jean-d'Acre, afin de nous mettre entre deux feux. Mais les dangers que courait la place, la crainte surtout qu'inspirait la guerre souterraine décidèrent Djezzar, en sa qualité de sérasquier, à donner l'ordre au pacha de Damas de passer le Jourdain sans plus tarder, de se joindre aux Naplousiens dans la plaine d'Esdrelon, et dé couper les coramunications du camp d'Acre avec l'Egypte.

Le fils de Dàher donna avis que ses agents de Damas lui annonçaient le départ de larmée; qu'elle était innombrable. La position de l'armée française devenait délicate; sur treize mille hommes qui étaient entrés en Syrie, mille avaient été tués ou blessés aux combats d'El-A'rych, à Gaza et àJaffa, et pendant la première période du siège d'Acre; mille étaient mahides aux hôpitaux de Nazareth, de Chafâ-A'mr, de Ramiey, de Gaza et de Jaffa; deux mille tenaient garnison à Qatyeh, à El- A'rych, à Gaza et à Jaffa; cinq mille étaient nécessaires au siège pour garder h's parcs et les p()sltions ; il ne

restait que quatre mille hommes disponibles pour observer et battre Tarmée de Damas et des Xaplousiens, qui était de quarante mille hommes. Le général Berthier, prévoyant de grands événements, fit évacuer les hôpitaux de Nazareth, Chafà-A'mr, Stayfà et les ambulances d'Acre sur JafFa, ainsi que les gros bagages, les prisonniers et tout ce qui pouvait embarrasser Tarmée, qui, selon Texpression des marins, n'était plus que sur une ancre.

L'armée du pacha de Damas arriva sur le Jourdain en deux colonnes; celle de droite, sous le commandement de son fils, forte de huit mille hommes, occupa le pont de Yacoub et envoya une avant-garde pour cerner le fort de Safed ; il essaya vainement de l'emporter d'assaut. Ses partis inondèrent toute la Galilée.

Le pacha, avec vingt-cinq mille hommes, campa sur la rive gauche du Jourdain, vis-à-vis d'un gué dont il s'assura. Il envoya son avant-garde prendre position sur les hauteurs de Loubyeh, sur la rive droite du Jourdain. Les Naplousiens campèrent dans la plaine d'Esdrelon.

Le général ^Nlurat partit du camp avec sa colonne mobile, qui fut complétée à mille hommes de toutes armes, fit lever le siège de Safed, força le pont de Yacoub, s'empara du camp du fils du pacha, fit beaucoup de prisonniers. Les tentes, les bagages, les chameaux, l'artillerie, tombèrent au pouvoir du vainqueur; le butin fut considérable. Le jeune fils du pacha avait commis la faute d'envoyer trop de monde en partis; il ne put réunir plus de deux

mille hommes au moment où il fut attaqué. Aussitôt que les restes de sa division furent instruits que le pont "ie Yacoub était enlevé, ils rejoignirent Damas, en tournant les sources du Jourdain. De là Murât se porta sur Tabaryeh, dont il s'empara. Dans cette ville étaient les magasins de l'ennemi; il y trouva du blé, de l'orge, du riz, de l'huile et du fourrage pour nourrir pendant six mois l'armée française.

Junot, d'après les ordres du général en chef, avait occupé Nazareth le 6 avril, et avait poussé sur la route de Damas une reconnaissance de soixante-dix cavaliers druses aux ordres d'Abbar- Dàher. Arrivé dans la plaine qui sépare les mojitagnes de Naplouse de celles de Nazareth, Dâher aperçut une avant-garde turque composée d'environ cinq cents chevaux. Trop laible pour l'attaquer, il se jeta dans les montagnes, et fit connaître à Junot la rencontre qu'il avait faite et de la position qu'il avait prise. Junot reçut cette nouvelle le 8; il partit aussitôt de Nazareth avec trois cents hommes d'infanterie (cent cinquante grenadiers de la 19'^ de ligne et cent cinquante carabiniers de la 2" légère), commandés par le chef de brigade Desnoyers, et cent dragons du 14'^ régiment, commandés par le chef de brigade Duvivier. En route, il fut rejoint par Dàher avec quelques cavaliers druses; à Cana, le cheik du village l'engagea à ne pas avancer plus loin, parce (|ue l'ennemi occupait la la plaine au nombre de deux ou trois mille chevaux. Cet avis ne changea pas la résolution de Junot.

Avant de partir de Nazareth, il avait annoncé au général en chef la présence des troupes de Damas, et son dessein de marcher à leur rencontre en attendant l'arrivée des secours qu'il demandait.

Arrivé au débouché de la vallée de Cana à Loubyeh, il vit, en effet, plusieurs milliers de cavaliers arabes, caracolant dans la plaine qui se trouve entre le village de Loubyeh et le mont Thabor ; après avoir reconnu l'ennemi, il plaça son infanterie en bataille sur quatre rangs, la cavalerie à gauche, faisant face au mont Thabor, et se disposa à s'avancer dans cet ordre à travers la plaine, pour touiner la montagne, et pour s'assurer s'il n'existait point derrière le mont Thabor quelque réserve ennemie.

Au moment oii il allait commencer son mouvement, il aperçut derrière lui, débouchant du village de Loubyeh, un corps de cavalerie (Mameluks, Turcs et Moghrebins) fort de deux mille hommes au moins, et marchant, contre la coutume des Orientaux, au petit pas et en bon ordre. Jugeant que l'attaque de ce corps pourrait seule être dangereuse, il fit quelques changements à ses premières dispositions. Sa cavalerie passa de la gauche à la droite; les trois derniers rangs de l'infanterie firent demi-tour ; le terrain que venait de quitter la cavalerie fut occupé par un détachement de grenadiers, placé en potence, de manière à flanquer le nouveau front présenté à l'ennemi.

Junot recommanda à ses soldats un silence absolu, afin que, pendant le combat, tous les commandements fussent bien compris. La circonstance éta.t

critique; néanmoins, la confiance et l'intrépidité se montraient sur tous les visages. Les ennemis s'approchaient, comptant n'éprouver qu'une faible résistance de la part de cette poignée d'hommes qu'ils supposaient immobiles détenteur; mais, arrivés jusqu'à portée de pistolet sans essuver aucun feu, ils furent accueillis tout a coup par une décharge meurtrière qui leur tua trois cents hommes : les autres, déconcertés, se retirèrent à quelque distance. Junot profita de la surprise de ses nombreux adversaires pour faire recharger les armes, resserrer les rangs et reformer sa cavalerie, qui, ne pouvant opposer à l'ennemi un feu aussi redoutable que celui de l'infanterie, avait reçu le choc des cavaliers turcs. Revenus de leur étonnement et forts de leur supériorité, ceux-ci ne tardèrent pas à recommencer l'attaque. En lesvovant s'ébranler, Junot rappela à ses grenadiers et à ses carabiniers que leur sang-froid venait de les sauver, et leur recommanda la même fermeté. L'exhortation était inutile! Les Damasquins furent reçus avec une égale intrépidité et perdirent deux cents hommes. Dans cette seconde charge, un sousofficier du 3" de dragons attaqua un cavalier ennemi, qui portait un étendard et qui se défendit vaillamment. Les deux guerriers restèrent pendant plusieurs minutes luttant corps à corps, l'un pour enlever r<''lendard, et l'autre poui' le conserver. Pendant cette lutte, leurs chevaux s'abattirent, mais les cavaliers ne quittèrent pas leur selle. Lnfin, plus leste et moins gêné dans ses vêtements,

le sous-olficier Irançais dégagea sa main droite, passa son sabre au travers du corps du Mameluk, et lui arracha ainsi, à la l'ois, sa vie et son drapeau. Ensuite, et comme d'un commun accord, les deux partis se retirèrent chacun de leur coté; seulement une centaine des plus hardis de la troupe ennemie ne suivit pas le gros de leurs camarades, et revint escarmoucher, au moment où Junot commençait lui-même, dans l'ordre le plus parfait, son mouvement de retraite. Alors, plusieurs carabiniers de la 2*^ demi-brigade légère s'élancèrent hors des rangs pour comljattre corps il corps avec les cavaliers ennemis. Il y eut ainsi sept ou huit engagements partiels, dans lesquels les Turcs et les Mameluks lurent toujours vaincus. Pendant ces divers combats, les autres restaient spectateurs. Junot s'était écarté de son infanterie, pour voir de plus près la lutte de ses intrépides carabiniers, avec les cavaliers ennemis. Deux Turcs, reconnaissant le général a son panache et à ses marques distinctives, se précipitèrent ensemble sur lui. Junot, d'un coup de pistolet, renversa le premier, et assénant un coup de sabre sur la tète du second, l'ctbligea à prendre la fuite.

Le combat avait duré depuis neuf heures du matin jusqu'à deux heures ; Junot n'opéra sa retraite qu'après avoir fait construire un brancard pour emporter un carabinier atteint d'un coup de feu il la cuisse. Les chefs de brioade Duvivier et

Desnoyers se distinguèrent particulièrement dans cette ))rlllante action.

Les Français eurent douze hommes tués et quarante-huit blessés. Le nombre des morts des ennemis fut de cinq cents.

Un ordre du jour, daté du quartier général devant Acre, le 21 avril, rendait ainsi hommage à la brillante valeur de Junot et de ses intrépides compagnons d'armes : (1)

Le général en chef, voulant donner une marque de satisfaction particulière aux trois cents braves commandés par le général de brigade Junot, qui, au combat de Nazareth, ont repoussé trois mille hommes de cavalerie, pris cinq drapeaux et couvert le champ de bataille de cadavres ennemis, ordonne :

Article Je"". — Il sera proposé une médaille de 500 louis pour prix du meilleur tableau représentant le combat de Nazareth.

Art. 2. — Les Français seront costumés dans le tableau avec l'uniforme de la 2'' d'infanterie légère et du 14» de dragons. Le général de brigade Junot, les chefs de brigade Duvivier, du 14*= de dragons, et Desnoyers de la 2"^ d'infanterie légère, y seront placés.

Art. 3. — L'état-major fera faire, par les artistes que nous avons eu Egypte, des costumes des Mameluks, des Janissaires de Damas, des Diletti, des Alépins, des Moghrebins, des Arabes, et les enverra au ministre de l'intérii^ur, à Paris, eu l'invitant à en faire faire différentes copies, à les envoyer aux principaux peintres de Paris, Milan, Florence, Rome et Naples, et à déterminer l'époque du concours et les juges qui devront décerner le prix.

Art 4. — Le présent ordre du jour sera envoyé à la municipalité de la commune des braves qui se sont trouvés au combat de Nazareth (2).

Dès que le général en chef eut reçu les tiou-

^1) .\rcliivcs du Depot de la {^iicrro.

(2) Plus tard, lorsque Napoléon décerna à .lunol le titre de duc d'.-Vbrantùs il avait ou la pensée do lui déeifrner le titre de due <le Na/.arelh, mais me dit l'empereur « on l'aurait a^ipelé Junot dr .\a:arelli, comme on disait Jésus de Nazareth.» [Mcminrcs de Madame d'Abruiiti:<).

velles transmises par Junot, il donna l'ordre au général Kleber de partir avec sa division. Kleber se mit en marche le 10 avril, et rejoignit Junot, le 11, k Nazareth. Il marcha sur les hauteurs de Loubyeh, où le pacha de Damas avait renforcé son avant-garde jusqu'à sept mille hommes. Le combat ne lut pas douteux, l'ennemi lut battu ; mais Kleber, craignant d'être coupé d'Acre, leprit le lendemain sa position sur les hauteurs de Nazareth.

Le pacha de Damas fit alors réoccuper les hauteurs de Loubyeh, et, sous leur protection, marcha avec le reste de son armée par sa gauche. 11 campa dans la plaine d'Esdrelon, se réunissant h la division de Naplouse. Quand ce mouvement lut fini, son avant-garde, devenue son arrièregarde, suivit son mouvement, abandonna les hauteurs deLoubveh et ses communications directes avec Damas. Kleber résolut de punir le pacha de cette audacieuse marche de flanc. Il instruisit le général en chef qu'il allait marcher entre le Jourdain et l'ennemi pour le couper de Damas, et qu'il calculait sa marche de manière à surprendre le camp turc à deux heures du matin; (ju'il espérait le même succès que le général Revnier avait obtenu à El-A'rych. Le plan de Kleber était mal combiné, il supposait ([u'il allait couper la ligne d'opération de l'ennemi, tandis que celui-ci avait déjà quitté la ligne d'opération du Jourdain pour prendre celle de Naplouse; son mouvement n'en serait donc pas arrêté; il continuerait à marcher

sur Acre ; le siège serait à découvert et en danger. L'espoir de surprendre le camp ennemi par une attaque de nuit n'était pas raisonnable. Le général Reynier avait réussi k El-A'rych parce qu'il avait reconnu avec ses officiers pendant deux jours consécutifs les chemins que ses colonnes devaient tenir pendant la nuit, parce que la position du camp d'Abd-Altah était fixe; mais comment le général Kleber pourrait-il opérer de nuit sur un terrain que ni lui ni ses officiers ne connaissaient? Lorsqu'il méditait cette attaque, il était à cinq lieues de l'ennemi, et ne savait pas précisément où celui-ci camperait. Il aurait fallu qu'il fût resté au moins vingt-quatre heures en présence, pour bien reconnaître les localités du camp musulman ; cela lui était impossible devant une armée aussi supérieure. Le général Bonaparte prévit qu'il n'ariverait qu'au point du jour sur un terrain ([u'il n'aurait pas choisi, qu il serait enveloppé par toute cette armée et courrait les plus grands dangers, que cette division et l'armée de siège étaient également compromises. Il partit à l'heure même, le 15 avril, il une heure après midi, avec une division d'infanterie, toute la cavalerie qui se trouvait au camp et une batterie de réserve, marcha jusqu'à la nuit et campa sur les hauteurs de Safoureh. A l'aube du jour, le 16, il se mit en marche sur Soulyn, suivant les oorofes (lui tournent les montagnes. A neuf heures du matin, il découvrit toute la [)laine d'Esdrelon, et ii trois lieues nord-est il distingua avec sa lunette, au pied du mont Tha-

bor, deux petits carrés de troupes environnés de fumée : c'était évidemment la division française, qui était chargée et enveloppée de tous côtés par une très grande armée. La plaine d'Esdrelon était couverte de maisons ; le blé avait déjà six pieds de haut. Le général Bonaparte forma sa division en trois colonnes, chacune d'un régiment; il les fit marcher à quatre cents toises l'une de l'autre de manière à couper la retraite deNaplouse à l'armée ennemie. Les blés cachaient entièrement le soldat, qui s'approchait des camps de l'ennemi sans que celui-ci en eût aucune connaissance.

Kleber avait exécuté son projet ; il était parti dans la direction du Jourdain et était revenu sur les derrières de l'ennemi; le jour avait paru avant qu'il eut pu le joindre. A sept heures du matin, il se trouva en présence ; il tomba sur les premiers postes, qu'il égorgea. Mais l'alarme fut bientôt dans le camp; toute cette multitude monta à cheval, et, ayant reconnu le petit nombre des Français, marcha sur eux. Kleber était perdu. En homme de cœur et de tête, il fit tout ce qu'on pouvait attendre de lui; il soutint et repoussa un grand nombre de charges ; mais les Turcs avaient gagné tous les chaînons du mont Thabor et tous les monticules qui cernaient les Français. Nos vieux soldats comprenaient tout le danger de leur position, et les plus intrépides commençaient à souhaiter qu'on enclouât l'artillerie et qu'on se fit jour par les hauteurs escarpées de Nazareth. Le général Kleber délibéra sur le parti à prendre;

sa position était cruelle, lorsque tout à coup les soldats s'écrièrent: « Voilà le petit caporal! » Des officiers vinrent instruire le général Kleber de ce bruit; il se fâcha, en démontra l'impossibilité et ordonna que le conseil continuât de délibérer. Mais les vieux soldats de Bonaparte, accoutumés à ses manœuvres, réitérèrent leurs cris ; ils croyaient avoir vu luire des baïonnettes. Kleber monta alors sur une hauteur et braqua sa lunette; les olficiers en firent autant, mais ils ne découvrirent rien, les soldats eux-mêmes crurent s'être fait illusion : cette lueur d'espérance s'évanouit. Kleber se décida enfin à abandonner son artillerie et ses blessés, et ordonna que l'on formât la colonne pour forcer le passage. Il est probable que les soldats avaient aperçu le luisant des baïonnettes dans un moment où les colonnes s'étaient trouvées sur un terrain un peu plus élevé et plus découvert. Le général en chef mettait une grande importance à cacher sa marche afin de pouvoir gagner un mamelon qui coupait toute retraite aux Turcs. Mais tout à coup son attention fut fixée par un mouvement de toute l'armée ennemie (jui se serrait contre les carrés de Kleber. Plusieuis officiers d'étatmajor mirent pied à terre, bra([uèrent leurs lunettes, aperçurent distinctement que l'ennemi se préparait à une charge générale, et que les carrés de Kleber avaient l'air de perdre contenance : c'était la formation de la colonne d'atta<jue. Les moments étaient précieux. Kleber se trouvait entouré par trente mille hommes, dont plus de la moitié était

à cheval; le moindre retard pouvait être funeste. Le général en chef ordonna h un carré de monter sur une digue. La tète des hommes et les baïonnettes furent aussitôt aperçues par les amis et les ennemis. En même temps une salve d'artillerie démasqua le mouvement. On aperçut bientôt le mouvement de Kleber, qui se reformait en carrés et les chapeaux au bout des baïonnettes en signe d'allégresse ; ce qui fut suivi d'une décharge d'artillerie de reconnaissance. L'armée ennemie, étonnée, surprise, s'arrêta court.

Les Mameluks d'Ibrahim-Bev, les plus lestes, qui se trouvaient le plus à portée, coururent ventre à terre pour reconnaître ces nouvelles troupes ; ils furent suivis par tous les Naplousiens, les plus alarmés de voir des colonnes fermer le chemin de leur pays. Les trois carrés français s'arrêtèrent un moment et se coordonnèrent. Un détachement de trois cents hommes surprit et pilla le camp, les bagages, et prit les blessés de l'armée turque ; il mit le feu aux tentes, spectacle qui inspira de l'effroi aux ennemis. Quelques corps de cavalerie turque s'approchèrent à portée du fusil des carrés; mais, accueillis par la mitraille, ils s'éloignèrent. De son côté, Kleber marcha; la jonction ne tarda pas à s'effectuer. Le désordre, l'épouvante, devinrent extrêmes chez l'ennemi; cette armée se sauva, partie sur Xaplouse, partie sur le Jourdain. On se peindrait difficilement les sentiments d'admiration et de reconnaissance des soldats. Les ennemis avaient perdu beaucoup de monde dans les

différentes charges qu'ils avaient faites pendant la matinée ; ils en perdirent davantage pendant la retraite. Plusieurs milliers se noyèrent dans le Jourdain ; les pluies avaient élevé les eaux et rendu le gué très difficile. Kleber eut deux cent cinquante à trois cents hommes tués ou blessés ; la colonne du général en chef en eut trois ou quatre. La victoire du mont Thabor était véritablement le plus beau fait d'armes des troupes, qui, depuis leur entrée en Egypte, n'avaient point cessé de triompher. Bonaparte écrivit à Kleber :

c Votre bataille est fort bonne ; cela ne laisse pas de beaucoup dégoûter cette canaille, et j'espère que, si vous les revoyez, vous pourrez trouver moyen d'avoir leurs pièces

Le mont ïhabor est témoin de vos exploits. Si ces genslà tiennent un peu, et que vous ayez une affaire un peu chaude, cela vous vaudra les clefs de Damas (1). »

Il faut convenir que si la froide intrépidité de Kleber avait commandé le succès, le génie actif de Bonaparte l'avait seul déterminé. L'armée française, harassée des fatigues de la journée, s'arrêta au pied du mont Thabor. Bonaparte monta sur cette montagne qui est en pain de sucre élevé, dominant une partie de la Palestine.

La nuit du 16 au 17 avril, Klebei- coucha dans la tente du général en chef; il en partit h trois heures après minuit pour joindre sa division, qui était campée sur le Jourdain. II poursuivit toute la journée du 17 les débris de l'armée de Damas;

(1) Correspondance de Napoléon, pièce 4088.

les soldats firent de liches prises. Kleber campa le soir du 17 au lieu où il se trouva, et attendit les ordres pour la journée du 18.

« Bonaparte médita sur sa position. Il ue restait que quatre mille hommes au camp d'Acre pour assiéger une garnison de huit mille hommes renforcée par deux vaisseaux anglais de quatrevingts; cette garnison avait à chaque instant des secours, elle pouvait d'un moment à l'autre recevoir l'armée de Rhodes, dont le mouvement devait concourir avec celui de l'armée de Damas; il était donc urgent de faire rentrer toutes les troupes au camp du siège. On aurait pu, à la rigueur, en distraire les deux mille cinq cents hommes de Kleber, cinq cents chevaux et douze pièces de canon; il serait encore resté six mille hommes au camp, ce qui était suffisant; mais était-il raisonnable d'envoyer Kleber avec trois mille hommes dans une grande capitale dont la population est de cent mille habitants, les plus méchants de l'Orient? N'était-il pas à craindre qu'aussitôt qu'ils auraient compté le petit nombre des Français ils ne les entourassent de tous côtés?

« Cependant la prise de Damas pouvait avoir lieu au plus tard le lendemain 18, ou le 19 au matin ; cela était bien tentant. Quels avantages ne retirerait pas l'armée de cette conquête ! Elle y trouverait des chevaux, des chameaux, des mulets dont elle avait besoin pour réparer ses pertes,, des cuirs, des draps, 'des toiles, des effets d'habillement, de la poudre, des armes, de l'ar-

gent. On pourrait facilement y lever sept ou huit millions de contributions ; et, avantage au-dessus de tout pour une armée conquérante, quel éclat cela ne jetterait-il pas sur les armes françaises? La bataille du mont Thabor allait rétablir leur réputation un peu obscurcie par la résistance d'Acre ; mais que serait-ce si au Caire, à Tripoli, à Alep, à Acre, on apprenait que le pavillon tricolore flottait sur la sainte, antique et riche Damas ! Cela ne produirait-il pas l'effet moral que l'on attendait de la prise d'Acre? Les Motouâly, les Arabes, les Druses, les Maronites, tous les peuples de la Syrie se rangeaient sous les drapeaux de la France. INIalgré l'avantage de toutes ces considérations, il était impossible de risquer trois mille hommes seuls; mais, si l'on pouvait les faire soutenir par six mille Naplousiens, cela serait différent. Le général en chef en parla le 17 au matin avec les députés des Druses et des Maronites qui suivaient l'armée. Ils déclarèrent ([u'ils se regardaient comme autorisés, après une aussi grande victoire que celle du mont Thab(»r, h engager leurs nations, ce ([u'ils avaient ordre de ne faire qu'après la prise d'Acre, mais qu'il leur fallait au moins quinze jours pour réunir ce corps de troupes. Dùher ne pouvait offrir sur-le-champ que deux cents hommes; I(>s Bédouins, ([ui faisaient sa lorce, ne voulaient s'engager ([u'au préalable Acre ne fut jiris et lemis dans ses mains. Mais, puisqu'il ii était p;is possible, avant l;i piisc irAore, de s'empiiier de Da-

EN é(;ypte 321

mas, Kleber ne pouvait-il pas au moins la mettre à contribution, ce qui n'exigeait que quarantehuit heures? Demander une contribution et repasser sur le champ le Jourdain était une expédition peu avantageuse, qui nuirait aux opérations ultérieures ; cela pouvait entraîner la perte des dixhuit mille Chrétiens qni habitaient cette ville et devaient un jour être si utiles à l'armée. Le 17 au matin, onfitbrûleret pillertroisgros villages naplousiens pour les punir; des députés de Naplou se implorèrent le pardon de la ville et donnèrent des otages. Kleber reçut l'ordre de repasser le Jourdain et de rester en observation sur cette rivière.

« Le 18 avril, le général Bonaparte coucha au couvent de Nazareth ; l'armée était dans la Terre- Sainte ; tous les villages étaient célèbres par les événements de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les soldats visitaient avec intérêt le lieu où Holopherne avait eu la tête coupée ; le miracle surtout des noces de Can.a était fort célébré, car ils n'avaient point de vin , On se peignait le Jourdain comme un fleuve large et rapide, à peu près comme le Rhin ou le Rhône : on fut fort surpris de ne trouver qu'un filet d'eau moindre que l'Aisne ou l'Oise à Compiègne. En entrant dans le couvent de Nazareth, l'armée crut entrer dans une église d'Europe ; elle était belle ; tous les cierges étaient allumés ; le Saint-Sacrement exposé ; l'armée assista il un Te Deum; il y avait un très bon organiste. Les Récollets étaient Espagnols et Italiens, un seul était Français; ils montrèrent la grotte de

l'Annonciation, où Notre-Dame reçut la visite de l'ange Gabriel. Le couvent est très beau, il y a assez de logements et de lits ; on y établit les blessés, les Pères les soignèrent. Les caves étaient fournies de très bon vin(l). »

(1) Œuvres de ISapolcon .

Retour du général Bonaparte à Acre (19 avril). — Six mille Druses et six mille Maronites font la promesse de se joindre à l'armée française pour marcher sur Damas. — Arrivée du contre-amiral Perrée devant Jaffa; succès de sa croisière. — Seconde époque du siège de Saint-Jeand'Acre. — Mort de Phelippeaux. — Acre ravitaillé et secouru par la flotte anglaise. — Le général Lannes reçoit l'ordre de préparer l'assaut. Insuccès des attaques, — Le général Bonaparte songe à cesser le siège de Saint-Jeand'Acre; sa lettre au Directoire (lOmai)àce sujet; considérations qu'il fait valoir. — Proclamation à l'armée pour lui annoncer son retour en Egypte (17 mai). — Pertes en tués et blessés pendant le siège. — Dispositions pour la retraite de l'armée (20 mai). — Sollicitude de Bonaparte pour l'évacuation des malades et des blessés ; dévouement des médecins de l'armée. — Marche de l'armée sur le Caire. — Entrée triomphale au Caire (14 juin). — Proclamation des Membres du Divan en faveur des Français.

Le 19 avril, le général Bonaparte rentra au camp d'Acre, après avoir été absent seulement cinq jours.

La bataille du mont Thabor eut l'effet que l'on s'en était promis : les Druses, les Maronites, les populations chrétiennes de la Syrie, et, quelques semaines après, des députés des chrétiens d'Arménie, abondèrent au camp français. Par une convention secrète l'aile avec les Druses et les Maronites, il fut convenu que le général en chef prendrait à sa solde six mille Druses et six mille

Maronites commandés par leurs officiers, qui joindraient l'armée française sur Damas.

Le jour même du retour de Bonaparte à Acre fut marqué aussi par un événement, celui de l'arrivée du contre-amiral Porrée devant JafFa.

Aussitôt que le contre-amiral Perrée avait eu avis que l'armée était entrée en Syrie, il appai'eilla d'Alexandrie, dont sir Sidney Smith avait levé le blocus, et vint, avec les frégates lo fanon ^ VAlceste et la Courageuse, jeter l'ancre le 15 avril en rade de JafTa. Il reçut les ordres et les instructions pour s'approcher de Saint-Jean-d'Acre, de manière h ne pas être aperçu par le commodore anglais. 11 reconnut le mont Carmel et débarqua dans la petite anse de Tantouiah six pièces de gros calibre, ainsi que beaucoup de munitions de guerre et de bouche. Cette opération importante se faisait à trois lieues de l'escadre anglaise. De là il prit le large, et établit sa croisièie entre Rhodes et Acre, afin d'interceptei' les bâtiments qui se rendaient dans cette place. Il donna dans le convoi de l'armée de Rhodes, prit deux bâtiments, sui" lesquels étaient (piatre cents liommes de l'armée, l'intendatit, six pièces de campagne et un trésor de cent cinquante mille lr:iius. Il retourna sur les côtes de Syrie, débar(jua ses prisonniers, [il connaître c<> ([u'il avait appris, et reçut de nouvelles instructions. Il fit plusieurs autres prises dans sa ci'oisière, poursuivit un convoi de petits bateaux chargés de Naplousiens (jui voulaient entier dans Acre, et le dispersa.

Comme il était à la vue de l'escadre anglaise, sir Sidnev-Smith le poursuivit, mais sans pouvoir l'atteindre; ses frégates n'étaient pourtant pas très bonnes marcheuses. Cette expédition maritime fit le plus grand honneur à ce brave contreamiral, qui tint ainsi la mer et mit Saint- Jeand'Acre pour ainsi dire en état de blocus pendant un mois, à la vue d'une escadre anglaise de deux vaisseaux de quatre-vingts, une frégate et huit ou dix avisos. C'est que le commodore sir Sidnev-Smith s'occupait beaucoup du détail des affaires de terre, qu'il n'entendait pas, et où il pouvait peu; il négligeait les affaires de mer, qu'il savait, et où il pouvait tout. Sans l'arrivée de l'escadre anglaise dans la baie de Saint-Jean-d'Acre, cette ville eût été prise avant le 1'''' avril, parce que le 19 mars les douze tartanes portant les équipages de siège seraient entrés à Havfà, et que ces gros canons eussent en vingt-quatre heures rasé les remparts de Saint- Jean-d'Acre. En prenant ou dispersant ces douze tartanes, le commodore anglais sauva donc Djezzar- Pacha. Les secours et les conseils qu'il donna pour la défense de la place furent de peu d'importance. 11 eut beaucoup mieux valu, après y avoir jeté Phelippeaux et une cinquantaine de canonniers anglais, cesser de se mêler des affaires de terre, s'occuper de se maintenir maître de la mer, empêcher toute communication par mer des assiégeants avec Damiette, enfin prendre les trois iVégates ou au moins leur donner la chasse. Ce sont les munitions et les canons qu'elles four-

326 nONAPAUTE

nirent aux assiégeants qui causèrent la ruine d'Acre (1). »

A la seconde époque, le parc, indépendamment de l'artillerie qu'il avait à la première époque, s'était accru de deux pièces de vingt-quatre, quatre de dix-huit et de deux mortiers. Le 25 avril on fit jouer la mine sous la grosse tour. Elle ne produisit pas tout l'effet qu'en avait espéré le mineur; un souterrain attenant aux anciennes constructions, trompa ses calculs ; la moitié seulement de la tour fut renversée; l'autre moitié fut ébranlée; elle paraissait avoir été coupée avec un rasoir. Trois cents Turcs, quatre pièces de canon, tous les artifices qui avaient été préparés pour la défense de la brèche furent culbutés dans le fossé. Un lieutenant du génie, dix sapeurs et vingt grenadiers se logèrent dans les étages inférieurs; mais, l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur ayant été renversé, l'ennemi n'en put être délogé. On rappela le logement, et en peu d'heures les pièces de vingt-(|uatre rasèrent cette [)ai'ti(' de la tour. L'officier du génie Liédot dirigea le logemenl (ju'il établit sur ces débris. On se trouva ainsi maître du prinei|)al point de l'enceinte ; la place était ouverte, mais rciiiKMui avait construit un retranchement denière la grosse toui'. On établit des batteries sur h* logement pour battre ce retranchement et ruiiuM- la défense du palais de Djezzai' et (h' la mosquée. En même temps, on battit en brèche la seconde tour du même fi'ont.

(1) ŒtuTcs (le yapolcoii.

et on enfonça le mineur afin d'en ,faire sauter la contrescarpe.

L'artillerie des assiégeants avait pris le dessus sur celle des assiégés, dont les murailles étaient presque entièrement détruites. La place ne se défendait plus que par le grand nombre d'hommes qui composaient sa garnison et par l'espérance qu'elle avait de voir arriver l'armée de Rhodes. Les communications par mer lui étaient ouvertes ; elle recevait tous les jours des secours, de sorte que, au lieu de s'affaiblir par les pertes journalières qu'elle faisait, la garnison était beaucoup plus forte qu'au commencement du siège. Les assîéffés étaient très braves: ils s'avançaient avec une rare intrépidité sur les tranchées, arrachaient les fascines et les gabions des batteries, bravant une mort presque certaine. Sur dix qui s'aventuraient tous les jours à de pareilles expéditions, neuf étaient tués; mais le dixième, qui rentrait dans la place avec le gabion ou la fascine prise, y était reçu on triomphe; ce qui suflTisait pour maintenir l'émulation. La lutte corps à corps dans les boyaux ou dans les places d'armes était tellement sérieuse, que les soldats français furent (»bligés d'aiffuiser les trois arêtes de leurs baïonnettes pour empêcher les Turcs de les arracher. Toutes les sorties (juc la garnison faisait lui étaient très funestes; elle en a fait pendant le siège, plusieurs ont été des combats importants; elle y a perdu plus de neuf mille hommes, dont les deux tiers faits prisonniers.. Aussitôt qu'ils étaient sortis de

leurs tranchées, ils se livraient à leur impétuosité naturelle; il était facile aux officiers français, en reculant devant eux, de les entraîner dans des embuscades, ce qui rendait impossible leur retour dans la place.

Sur la fin d'avril, Djezzar, n'espérant plus conserver la ville, médita de l'évacuer. L'armée de Rhodes, (|ui depuis longtemps annonçait son arrivée, retardait de jour en jour, et cependant on était en danger d'être enlevé d'assaut. Dans cette situation délicate, le colonel Phelippeaux, qui dirigeait la défense, ne vit plus d'autre moyen, pour la prolonger et pour donner le temps à l'armée de Rhodes d'arriver, que de cheminer par des lignes de contre-attaque. Alors, pendant la dernière semaine d'avril, les assiégés construisirent, en avant de la porte de mer et en avant du palais du pacha, deux grands redans en forme de places d'armes, qu'ils armèrent de pièces de vingt-quatre, et de là dirigèrent des boyaux qui prenaient en flanc les attaques des assiégeants, et des revers sur leloifement de la grosse tour. Ceux-ci furent obligés d'élever des batteries pour contrebattre les batteries des redans et de se traverser; ils cheminèrent contre les nouvelles lignes de rennemi, ce qui les entraîna dans de nouveaux travaux, qui retardèrent la marche de tout le siège. Par ce moven, l'assiégé gagna les quinze jours dont il avait besoin, ce qui donna le temps aux secours de Rhodes d'arriver. Ce conseil de l'ingénieur Phelippeaux fut le chant du cygne. II mit tant d'acti-

vite dans le tracé et la conduite de ses ouvrages, qu'il prit un coup de soleil et mourut le l*''"mai(l). Le colonel Douglas remplaça Phelippeaux, mais il n'hérita ni de son instruction ni de ses connaissances.

Les travailleurs des deux armées marchaient les uns contre les autres, se côtovant, n'étant séparés que par un massif de terre de deux ou trois toises. Lorsque les ingénieurs français jugeaient être arrivés sur le flanc de l'ennemi, les mineurs faisaient une amorce, coupaient la tranchée de l'ennemi, et tout ce qui était au delà était égorgé ou pris. Les Turcs apprirent bientôt à faire la même manœuvre. Trois fois on enleva de vive force tous les ouvrages de l'ennemi, on les combla en partie; mais il était impossible de s'y maintenir, parce qu'ils étaient enfilés par des tirailleurs placés dans des tours qui dominaient tout le pays. Il fallut donc persister dans le système de guerre d'opposer tranchée à tranchée.

Le 4 mai, la brèche de la seconde tour était praticable ; la courtine entre la grosse et la seconde tour était rasée ; la mine pour faire sauter la contrescarpe était terminée.

Le 5 au matin, un assaut général devait avoir lieu. Le succès paraissait certain; mais dans la nuit les ingénieurs assiégés coupèrent la contrescarpe

(1) C'était un homme de quatre pieds dix pouces, mais d'une constitution robuste. 11 rendit à Acre des services importants. Toutefois son âme était bouleversée; dans ses derniers moments il fut en proie aux plus cuisants remords; il eut occasion de montrer le fond de son cœur à des îYançais prisonniers. Il s'indignait contre lui-même de diriger la défense des barbares contre les siens : la patrie ne perd jamais entièrement ses droits! (Mémoires de Napoléon).

et cheminèrent contre le puits de mine, par une double sape, avec tant d'activité, qu'à la pointe du jour ils avaient éventé la mine et étouffé lamineur avant que l'officier du géniede jour s'en fut aperçu. Il fallut creuser un nouveau puits de mine. Ce fut un retard de quelques jours dont on ne comprit pas d'abord toute l'importance. L'assaut serait donc donné le 9. Mais dans la journée du 7 on aperçut trente ou quarante bâtiments qui cinglaient vers la plage : c'était l'armée de secours que les assiégés attendaient depuis longtemps avec tant d'impatience.

Le général en chef fit prendre aussitôt les armes et ordonna au général Lannes de monter à l'assaut et d'enlever la place. Le temps était calme, et le peu de vent qui régnait venait de terre ; il n'était pas probable que ce convoi pût arriver dans la ville avant vingt-quatre heures. Le général Lannes forma trois colonnes : la première, sous les ordres du général Rambeaud, entra dans la place par la brèche de la courtine; la seconde, sous les ordres de l'adjudant général Escale, déboucha par la grosse tour ; le général Lannes se mit à la tête de la troisième, formant la réserve. T^e général Rambeaud force la brèche, poursuit les Turcs dans la ville, s'empare de jdeux pièces de canon et de deux mortiers de l'ennemi. Mais à la nuit le vent chanifea, les bâtiments arrivèrent, et, avant le jour, les secours étaient dél)ai([ués. Il lallul abandonner la partie de la ville (pi'on avait prise et se contenter d'occuper le logement de la grosse

tour. Le général Rambeaud fut tué dans cette attaque.

A la pointe du jour, les troupes de l'armée de Rhodes, fières du petit succès que venait d'obtenir leur nombre, sortirent par les deux places d'armes de la porte de mer et du palais du pacha. Elles se flattaient de s'emparer des batteries des assiégeants et de leur faire lever le siège. Elles eurent effectivement d'abord de grands succès; elles s'emparèrent du logement de la tour, de la moitié des tranchées et des batteries ; mais bientôt, manœuvré par les flancs, un corps de trois mille hommes fut coupé de la place; cerné de tous côtés, il mit bas les armes; trois mille autres restèrent tués ou blessés dans les places d'armes et les tranchées ; deux mille seulement rentrèrent dans la place.

C'est à la suite de cette attaque, dans laquelle Lannes fut blessé à la tête que Bonaparte le nomma général de division. (Ordre du 10 mai) :

Le général en chef, voulant donner au général de brigade Lannes un témoignage de la satisfaction du Gouvernement pour la manière distinguée avec laquelle il a servi tant en Italie qu'en Egypte, campagnes pendant lesquelles il a honoré les armes de la République par des actions d'éclat si souvent répétées, voulant le récompenser des services qu'il a rendus dans l'expédition de Syrie, où il a commandé une division, nomme le général Lannes général de division.

L'issue de ce combat changea de nouveau l'état des choses, la consternation fut parmi les assiégés, et de nouvelles espérances excitèrent l'ardeur des assiégeants, qui montèrent à l'assaut, s'emparèrent de toute la partie de la ville qu'ils avaient déjà

occupée et s'y barricadèrent; le combat dura plusieurs jours de maison en maison.

La perte faite par les assiégeants depuis le commencement du siège était considérable ; cette guerre de chicane l'augmentait tous les jours; il n'était pas possible de s'emparer de la ville sans perdre un millier d'hommes; la peste faisait d'effrayants ravages parmi la garnison, il n'y avait aucun moyen d'en préserver l'armée; si elle persistait dans son entreprise et prenait la ville d'assaut, elle perdrait encore un millier d'hommes de la peste. Ces considérations donnèrent fort à penser au général Bonaparte; mais ce qui le décida à lever le siège, ce furent les nouveaux renseignements qu'il reçut dans la journée du 13 sur la situation nouvelle des affaires de la République.

Dès le mois d'avril, le colonel Phelippeaux, dans les pourparlers qui avaient souvent lieu à la tranchée, avait fait connaître qu'une deuxième coalition, plus redoutable que la première, s'était formée contre la France. Le contre-amiral Perrée avait raisonné avec des bâtiments sortant de Naples : ils l'avaient instruit que les Français étaient entrés dans cette ville, qu'ils en avaient chassé le roi et établi une république. Enfin il fut constant, par la déposition des prisonniers de l'armée de Rhodes et des prisonniers anglais, que la guerre était déclarée en Europe et que l'armée iVançaise était entrée à Naples. Il était facile de prévoir (jue le résultat de cette marche dans la basse Italie serait funeste, et que les trente ou c[iiarante mille

Français qui se trouvaient sur le Vésuve leraient faute sur TAdige. Un nouvel état de choses se présentait aux yeux du général en chef : le Directoire, peu considéré de la nation, était peut-être renversé; si les armées avaient éprouvé des échecs, les opérations de l'armée d'Orient étaient devenues secondaires. Le général en chef ne pensa plus qu'au moyen de repasser en France. La Syrie, la Galilée, la Palestine, n'étaient plus d'aucune importance; il fallait ramener l'armée en Egypte, où elle était invincible; il pourrait alors la quitter et se jeter dans cet océan d'événements qui se présentait à sa pensée (1). »

Le 10 mai, dans une longue lettre qu'il écrit au Directoire, le général Bonaparte commence par rendre compte des opérations et des victoires de l'armée depuis son entrée en Syrie, puis il parle de la levée du siège :

Aujourd'hui nous sommes maîtres des principaux

points du rempart. L'ennemi a fait une seconde enceinte ayant pour point d'appui le château dé Djezzar.

Il nous resterait à cheminer dans la ville; il faudrait ouvrir la tranchée devant chaque maison et perdre plus de monde que je ne le veux faire.

La saison, d'ailleurs, est trop avancée ; le but que je m'étais proposé se trouve rempli : l'Egypte m'appelle.

Je fais placer une batterie de vingt-quatre pour raser le palais de Djezzar et les principaux monuments de la ville ; je fais jeter un millier de bombes qui, dans un endroit aussi resserré, doivent faire un mal considérable. Ayant réduit Acre en un monceau de pierres, je repasserai le désert, prêt à recevoir l'armée européenne ou turque qui, f-n messidor ou thermidor, voudrait débarquer en Egypte.

mŒuvrcs de Napoléon.

Je vous demande le grade de général de division pour le général Lannes, et le grade de général de brigade pour le citoyen Songis, chef de brigade d'artillerie.

J'ai été parfaitement content de l'armée dans des événements et dans un genre de guerre si nouveau pour des Eu» ropéens. Elle fait voir que le vrai courage et les talents guerriers ne s'étonnent de rien et ne se rebutent d'aucun genre de privations. Le résultat sera, nous l'espérons, une paix avantageuse, un accroissement de gloire et de prospérité pour la République (1).

BONAPAKTE.

Le rappel de la division Kleber au camp, avait été le prélude de la retraite déjà méditée. Kleber avait reçu l'ordre de brûler les magasins établis à Sour, Safed, Tabaryeh et Nazareth.

Le dernier assaut livré h la place par les troupes de ce général avait été plutôt un coup de désespoir qu'une opération combinée; mais, afin d'assurer tous ses moyens de retraite en donnant le change à l'ennemi sur ses intentions, le général Bonaparte lit continuer le feu des batteries de brèche jusqu'au 16 mai, jour où il fit retirer sa grosse artillerie, en la remplaçant par des pièces de campagne.

Le 17 mai, la proclamation suivante annonça la résolution du général en chef :

Soldats !

Vous avez traversé le désert qui sépare l'Afrique do l'Asie avec plus de rapidité qu'une armée d Arabes.

L'armée, qui était en marche pour envahir l'I-lgypte, est détruite; vous avez pris sou général, son équipage de campagne, ses bagages, ses outres, ses chameaux.

(1) Archives du Dépôt (loin Guerre et Correspondance, pièce 4124.

Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les puits du désert.

Vous avez dispersé, aux champs du mont Thabor, cette nuée d'hommes accourus de toutes les parties de l'Asie, dans l'espoir de piller l'Egypte.

Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il y a douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais, obligée d accourir à Acre, elle y a fini ses destins : une partie de ses drapeaux orneront votre entrée en Egypte.

Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre pendant trois mois dans le cœur de la Syrie, pris quarante pièces de campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les fortifications de Gaza, Jaffa, Hayfà, Acre, nous allons rentrer en Egypte : la saison des débarquements m'y rappelle.

Encore quelques jours, et vous aviez l'espoir de prendre le pacha même au milieu de son palais ; mais, dans cette saison, la prise du château d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours ; les braves que je devrais d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour des opéi-ations plus essentielles.

Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir. Après avoir mis l'Orient hors d'état de rien faire contre nous dans cette campagne, il nous faudra peutêtre repousser les efforts d'une partie de l'Occident.

Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il faut que de nouveaux braves se forment et prennent rang à leur tour parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans les dangers et maîtrise la victoire (1).

Le siège d'Acre avait duré soixante-deux jours de tranchée ouverte ; l'armée irançaise y a eu cinq cents hommes tués, parmi h^squels beaucoup d'olficiers distingués : le général de division Bon, le général de brigade Rambeaud, quatre adju-

(1) Correspondance, pièce 4138.

dants généraux, dix officiers du génie, trente officiers supérieurs et d'état-major, le capitaine Croizier, aide de camp de Bonaparte, les chefs de brigade Boyer, de la 18" de ligne et Vernoux, de la 25®. Mais la perte la plus sensible fut celle du général Caffarelli. Il était né en Languedoc, en 1756. Le 9 avril, en visitant les tranchées, il eut le coude droit fracassé d'une balle: malcrré tous les secours de l'art, il mourut le 25 du même mois. Le général Caffarelli était membre associé de l'Institut de France et membre de celui d'Egypte; l'instruction publique était l'objet favori de ses méditations. L'ordre du jour du lendemain de sa mort disait : « Il emporte au tombeau les regrets universels; l'armée perd un de ses plus braves chefs, l'Egypte un de ses législateurs, la France un de ses meilleurs citoyens, les sciences un homme qui y remplissait un rôle célèbre. »

-Bonaparte fut légèrement blessé et eut un cheval tué sous lui. Le 4 mai, se trouvant à la tranchée, il fut enterré dans un trou de bombe ; deux de ses guides, Daumesnil et Carbonel, le couvrirent de leurs corps, de manière h le mettre à l'abri de l'éclat de la bombe, qui effectivement éclata peu après et blessa légèrement Carbonel.

Le guide Daumesnil était un tles biavos de l'armée d'Italie; h la bataille de la Favorite, il avait enlevé deux drapeaux; par sa valeur exemplaire il devint capitaine, chef d'escadron, colonel et général; à la bataille de Wagiam il eut une jambe emportée par un boulet. C'est lui qui

fit cette belle réponse en 1814, lorsque commandant du fort de Vincennes, il fut sommé par les alliés de capituler : « Je vous rendrai la place lorsque vous m'aurez, vous, rendu ma jambe. »

Le 10 mai, le capitaine Arrighi fut blessé par une balle qui rasa le chapeau du général en chef et frappa Arrighi au cou (1).

Quinze mille Turcs sont successivement entrés dans Acre, cinq mille existaient encore au moment de la levée du siège ; la perte a donc été de dix mille hommes tués, blessés ou prisonniei's.

Quatre jours furent employés pour faiie toutes les dispositions de retraite. Durant ce temps toute l'artillerie fit un feu continu; elle rasa toutes les défenses de la mosquée, du palais de Djezzar et le retranchement intérieur. Pendant ces quatre jours, les blessés, les malades, les prisonniers et les gros bagages filèrent sur Jaffa; les hôpitaux de Ramloh, de Gaza et d'El-A'rych s'évacuèrent sur le Caire. Dans ces circonstances Bonaparte montra la plus grande sollicitude pour les malades : Il écrivit au contre amiral Perrée :

Le contre-amiral Ganteaume vous fait connaître, Citoyen Amiral, ce que vous avez à faire pour enlever quatre à cinq

(1) Arrighi (Jean-Toussaint), no à Corto en 177S, était allié de la famille Bonaparte. Entré au service militaire à l'âge de quinze ans, il suivit Bonaparte en Egypte et se recommanda toujours par une grande bravoure et une infatigable activité. Chef d'escadron à la bataille de Marengo en 1800, il fut quelques années après promu colonel et l'empereur lui donna avec le titre de duc de Padoue un revenu de trois cents mille francs et le commandement des dragons de la Garde. Général de brigade, pendant la campagne d'Espagne; fait général de divii-ion sur le champ de bataille d'Esshng. il ne cessa jamais de faire campagne. — Exilé de France en 1815, il obtint son rappel en 1820, mais se tint éloigné des affaires jusqu'en mai 1849, où il fut nommé représentant de la Corse. Sous Napoléon III, il devint sénateur et gouverneur de l'Hôtel des Invalides. C'est dans l'asile des braves qu'il est mort le 22 mars 1853.

ceats blessés que je fais transporter à Tantourah, et qu'il est indispensable que vous transportiez à Alexandrie ou à Damiette : vous vaincrez, par votre intelligence, vos connaissances nautiques et votre zèle, toutes les résistances que vous pourriez rencontrer ; vous et vos équipages acquerrez plus de gloire par cette action que par le combat le plus brillant; jamais croisière n'aura été plus utile que la vôtre, et jamais frégates n'auront rendu un plus grand service à la République.

D'un autre côté il n'oubliait pas non plus les services si dévoués de ses chels du service de santé; il écrit à l'ordonnateur en chef Daure :

Vous ferez connaître, Citoyen Ordonnateur, au médecin en chef Desgenettes et au chirurgien en chef Larrey, que voulant leur donner une marque de satisfaction pour les services qu'ils ont rendus et rendent tous les jours à l'armée, je leur accorde à chacun une. gratification de deux mille francs, qu'ils pourront toucher à Paris ou au Caire. Yous me ferez connaître leurs intentions,

Le 20 mai, la division Reynier qui était de tranchée, en sortit k dix heures du soir. L'armée marcha longeant la mer ; le général Kleber forma l'arrière-garde. Une douzaine de pièces de canon de vingt-quatre et de dix-huit ou d'un calibre inférieur, venues de JafTa, ainsi que les caronades anglaises furent mises hors de service et jetées à la mer. Les assiégés ne s'aperçurent que le 21 au jour que le siège était levé. Leur joie fut d'autant plus grande qu'ils croyaient leur position désespérée; ils s'attendaient ;« être enlevés d'assaut. Djezzar, n'ayant aucune cavalerie, ne put faire suivre l'armée français(>.

Le 21, a huit heures du matin, lavant-irarde de

l'armée prit position à Césarée ; le corps de l'armée k Tautourah, l'arrière-garde à Hayfâ.

Le 22 mai, le camp l'ut tendu à Césarée.

Le 23, l'armée campa à Mynâ-Sabourah, marine des Naplousiens.

Le 24, elle passa la rivière de la Bouche (Nahrel-Ougueh, sur un pont de bateaux et coucha à JafFa, où elle séjourna plusieurs jours afin d'en faire sauter les fortifications et d'achever de faire évacuer les magasins et les hôpitaux.

L'ordre était donné pour se mettre en marche le 27, mais à une heure du matin l'aide de camp Lavallette, ayunt fait la visite des magasins et des hôpitaux pour s'assurer de leur entière évacuation, fit le rapport qu'il avait trouvé onze malades encore à l'hôpital. Ayant demandé au chirurgien de service pourquoi ils n'étaient pas évacués, celui-ci lui répondit que ces malades avaient la peste, que le conseil d'évacuation ne les avait pas jugés transportables, que, d'ailleurs, ils n'avaient pas vingtquatre heures à vivre. Mais ces malheureux s'apercevant qu'on les abandonnait, demandaient qu'on les tuât plutôt que de les exposer à la cruauté des Turcs. L'aide de camp ajoutait que le chirurgien de service demandait à être autorisé à mettre auprès d'eux une potion d'opium pour qu'ils pussent s'en servir au besoin. Le médecin en chef Desgenettes et le chirurgien en chef Larrey furent sur-le-champ mandés; ils confirmèrent l'impossibilité d'évacuer ces pestiférés. On discuta s'il était convenable d'autoriser le chirurgien à mettre de l'opium à

portée de ces malheureux, Desgenettes y répugna : « Je n'ai pouvoir, dit-il, de présenter aux malades que ce qui doit les guérir. » D'autres pensèrent qu'il était convenable de mettre de l'opium à la portée de ces malheureux, qu'on ne pouvait se refuser à faire à autrui ce qu'on voudrait pour soimême. « Je serai toujours disposé à faire pour mes soldats ce que je ferai pour mon propre fils, dit Bonaparte; cependant, puisqu'ils doivent mourir naturellement dans vingt-quatre heures, je ne partirai que cette nuit, et Murât restera avec cinq cents chevaux jusqu'à demain deux heures aprèsmidi. » Il donna l'ordre au chirurgien qui resta avec l'arrière-garde, si, au moment de son départ ils n'étaient pas morts, de mettre près d'eux de l'opium, en leur en désignant l'usage comme l'unique moyen de se soustraire aux cruautés des Turcs. La croisière anglaise était alors éloignée en pleine mer.

L'évacuation des malades de Jaffa a donné lieu à des accusations odieuses que l'histoire ne saurait trop flétrir; nous voulons pai'ler du prétendu empoisonnement que l'on a dit avoii' été ordonné par le général Bonaparte. Ce fut un Anglais, le colonel Robert Thomas AVilson cjui, le premier, pour noircir la mémoire du vainqueur de IKgypte, inventa que cinq cent quatre-vingts soldats, atteints de la peste et reconnus hors d'état d'étie transportés, furent empoisonnés au moyen d'une grande quantité d'opium (1).

(1) Histoire de l'expédition britannique en Egypte, t I. p. 127.

EN EGYPTE o4l

Mais cette ... erz'eur est détruite par le témoignage de deux hommes si honorables sous tant de rapports.

« Tous les blessés, a dit le vertueux Larrey, furent évacués en Egypte pendant le siège d'Acre ou à l'époque du départ de l'armée. Huit cents passèrent par les déserts, et douze cents par mer, dont la plupart s'embarquèrent à Jaffa. L'une et l'autre traversée furent extrêmement heureuses, car nous n'en perdîmes qu'un petit nombre. C'est au général Bonaparte que ces honorables victimes doivent principalement leur salut, et la postérité ne verra pas sans admiration, parmi les vertus héroïques de ce grand homme, l'acte de la plus sensible humanité qu'il exerça à leur égard. Le manque absolu des moyens de transport réduisait tous les blessés à la cruelle alternative ou d'être abandonnés dans nos ambulances, et même dans les déserts, exposés h v périr de soif ou de faim ou d'être égorgés par les Arabes. Bonaparte ordonna que tous les chevaux qui se trouvaient à l'armée, sans en excepter les siens, lussent employés au transport de ces blessés; en conséquence chaque demi-brigade ayant été chargée de la conduite de ceux qui lui appartenaient, tous ces braves arrivèrent en Egypte, et j'eus la satisfaction de n'en pas en laisser un seul Syrie (1). »

Quant au docteur Desgenettes, il témoigne que : « le 6 prairial, au matin (25 mai), il y avait à

(1) Relation chirurgicale de l'armée d'Orient, par le D' Larrey, p. 117, 119, liO et suivantes.

Jaffa cent soixante-dix fiévreux, et, le soir, deux cent cinquante fournis dans le jour par l'évacuation du mont Carmel et quelques traineurs. Cinquante lurent évacués sur Qatyeh. Le 7, sur deux cents malades existant dans l'hôpital, cinquante seulement pouvaient être évacués sur des montures, le reste ne pouvait l'être que sur des voitures ou des brancards. Parmi ces derniers, un grand nombre était sans aucun espoir de guérison, et il était probable qu'il en périrait quinze ou vingt et jusqu'à vingt-cinq par jour. Je fis sentir à l'autorité supérieure l'inutilité et les dangers d'une évacuation des malades réduits à cette extrémité. Le 8, au soir, le mouvement de l'hôpital était de cent cinquante malades, mais, d'après un examen plus attentif, je déterminai vingt à vingt-cinq hommes à rentrer au camp. Je passai presque toute la journée du 9 dans l'hôpital pour hâter l'évacuation des malades qui étaient au nombre de cent. » Personne autre (|ue le médecin et le chirurgien en chef ne pouvait mieux connaître les circonstances de l'évacuation des malades de Jaffa : aussi leur témoignage doit-il faire autorité et détruire jus- ({u'au moindre soupçon la légende du prétendu empoisonnement des pestiférés.

Desgenettes et Larrey parcouraient les hôpitaux et les ambulances, visitaient chacun des malades, et calmaient leur imagfination effiavée. Descenettes soutenait aux nuxlheureux soldais (pie les bubons qu'ils prenaient pour des symptômes de peste, appartenaient ;i une espèce de fièvie maligne dont

il était très lacile de ouéiir avec des soins et des n>énagements ; il alla jusqu'à s'inoculer, en présence des malades, des matières de ces bubons, et employa pour se guérir les remèdes qu'il leur ordonnait. Tous les genres d'héroïsme devaient éclater dans cette brave armée, et le dévouement de Desgenettes n'a pas été le moins généreux ni le moins utile. Après avoir rendu au soldat cette tranquillité d'esprit si nécessaire à la guérison, il achevait par ses talents, ses soins assidus, ce qu'il avait si heureusement entrepris, et le plus grand nombre recouvrait la santé.

-On ne put non plus donner trop d'éloges au chirurgien en chef Larrey, pour le zèle, l'activité, le dévouement qu'il ne cessa de déployer. On le voyait, lui et ses dignes confrères, sous le feu de l'ennemi, au pied de la brèche, panser les malheureux blessés. Plusieurs reçurent des blessures à ce poste honorable; l'un d'eux fut même tué par l'ennemi; mais rien ne pouvait arrêter leur ardeur et leur sublime dévouement.

Le 28 mai, la division Reynier se porta Je Jaffa à Ramleh, d'où elle longea le pied des montagnes de Jérusalem. La terre était couverte des plus belles récoltes; l'armée française v mit le feu. mesure qui fut jugée nécessaire.

Le 29 au matin, elle campa à Gaza. Le désert au mois de juin est bien cruel, il ne ressemble en rien au désert du mois de janvier; tout était aisé alors, tout était devenu difficile. Le sable était brûlant et les rayons du soleil insupportables.

344 BONAPAUTE

Le 2 juin, l'armée campa à El-A'rych. Les fortifications étaient en bon état, la garnison approvisionnée pour six mois. L'artillerie v laissa plusieurs pièces pour en accroître l'armement.

Le 4, elle campa à Qatyeh. Le fort, construit en bois de palmier, était suffisant pour résister aux Arabes.

Le 5, le général en chef alla visiter Tyneh et Peluse; il se promena sur le rivage où avait été assassiné le grand Pompée. La chaleur était étouffante; après avoir fait le tour de l'ancienne enceinte de la ville, il se mit à l'ombre d'un pan de murailles, reste d'une ancienne porte triomphale.

Enfin, le 7, l'armée arriva à Sâlheveh. Il faut avoir souffert de la privation d'ombre et surtout de la soif pendant neuf jours pour croire au bonheur qu'éprouva le soldat de camper dans cette forêt de palmiers, ayant h discrétion de cette excellente eau du Nil. Les appels faits avec soin donnèrent onze mille cent trente-trois hommes présents; il manquait donc deux mille hommes : cinq cents tués sur le chamj) de bataille, sept cents morts aux hôpitaux, six cents <jui étaient en garnison à El-A'rych et à Qatyeh, deux cents qui avaient précédé l'armée; mais sur les onze mille présents, (juinze cents étaient blessés, dont quatre-vingt-cin(j amputés; cinq amputés étaient morts dans le désert. Sur ces quatorze cents quinze blessés, douze cents avaient rejoint leurs corps au moment de la bataille d'Aboukir.

La perte que fit éprouver la guerre de Syrie fut de quatorze cents hommes morts et de quatrevingt-cinq amputés; à peu près quinze cents.

De Sàlheyeh, le général Kleber reçut l'ordre de se porter avec sa division sur Damiette pour y prendre ses cantonnements. L'armée continua sa route sur le Caire, où elle fit, le 14 juin, une entrée triomphale.

Les habitants étaient sortis au-devant d'elle et l'attendaient à Qobbet el-Azeb. Les députations des corps des métiers et de ceux des marchands avaient préparé des présents magnifiques, qu'ils offrirent au sultan El-Kebir. Le cheik El-Bekry, le premier de la nombreuse famille issue du Prophète, lui présenta, au nom de la ville, un magnifique cheval arabe couvert d'une housse brodée d'or, de perles, de pierreries, dont la bride est tenue par Roustan, alors l'esclave du cheik, et qui à partir de ce jour resta si fidèlement attaché h Napoléon... jusqu'en 1814. Puis ce fut encore de belles juments superbement harnachées, de beaux dromadaires renommés par leur vitesse, des armes d'un travail précieux, de beaux esclaves noirs ou de belles néoresses, de beaux Georoions ou de belles Géorgiennes, et jusqu'à de riches tapis de laine et de soie, des châles de cachemire, des cafetans, du café moka le plus précieux, des pipes de Perse, des cassolettes pleines d'encens et d'aromates. Les Français qui étaient au Caire, avaient de leur côté fait préparer en plein champ un festin pour fêter l'arrivée de leurs camarades;

ils s'embrassèrent et l'on passa plusieurs heures à boire. Tant de bruits avaient couru sur les désastres de l'armée en Syrie, que, quoique la division Kleber manquât, puisqu'elle s'était rendue directement sur Damiette, on fut étonné de voir l'armée si nombreuse et si peu affaiblie. Il v avait là, présents sous les armes, huit mille hommes.

Les Français de retour de Syrie éprouvèrent, à la vue du Caire, la même satisfaction qu'ils auraient éprouvée à la vue de leur patrie.

Après les discours, les compliments d'usage, Bonaparte, monté sur le cheval du cheik, ayant pris la tête du cortège, fit son entrée triomphale par la porte de la Victoire.

« J'étais environné, dit-il dans son récit officiel au Directoire, d'un peuple immense qui avait garni les rues, et de tous les muftis montés sur des mules, parce que le Prophète montait de préférence ces animaux; de tous les corps de janissaires des odjaqs, des agas de la police du jour et de la nuit, des descendants d'Abou-Behry, de Fatvme, et des fils de plusieui-s saints révéré's par les moins crovants : les chefs des marchands marchaient devant, ainsi que le patriarche copte. »

En arrière, roulait pesamment un char décoré de drapeaux pris sur l'ennemi et défilaient grands nombre de prisonniers. Les troupes auxiliaires grecques fermaient la marche. Bonaparte fut ainsi conduit en son palais, au milieu des salves d'artillerie et des acclamations d'un peuple (jui semblait oublier sa gravité silencieuse pour a|)plaudir au

triomphe du Sultan Kehir. Les drapeaux coïKjuis furent suspendus dans la principale mosquée du Caire, et l'on promena les prisonniers par les lues avec une affectation calculée.

Tout fut h la joie après cette entrée triomphale. Le lendemain, un bulletin siw'né des membres du divan du Caire, mais auquel Bonaparte ne fut point étranger fut répandu partout :

Il est arrivé au Caire le bien gardé, le chef de l'armée française, le général Bonaparte, qui aime la religion de Mahomet; il est arrivé bien portant et bien sain, remerciant Dieu des faveurs dont il le comble. Il est entré au Caire par la porte de la Victoire; ce jour est un grand jour : on n'en a jamais vu de pareil. Tous les habitants du Caire sont sortis à sa rencontre ; ils ont vu et reconnu que c'était bien le même général en chef Bonaparte ; en propre personne ; ils se sont convaincus que ce qui a été dit sur son compte était faux. .. Il fut à Gaza et à Jaffa; il a protégé les habitants de Gaza; mais ceux de Jaffa, égarés, n'ayant pas voulu se rendre, il les livra tous dans sa colère, au pillage et à la mort, il a détruit tous les remparts et fait périr tout ce qui s'y trouvait. Il trouva à Jaffa cinq mille hommes des troupes de Djezzar, il les a tous détruits !

Le sultan Bonaparte est revenu en Egypte d'abord pour tenir sa parole d'y reparaître avant quatre mois, car ses promesses sont des engagements sacrés ; ensuite pour chasser, comme des nuages qui disparaissent au soleil, ces mauvais sujets, Arabes et Mameluks, qui semaient le trouble et la sédition en plusieurs provinces; toute son ambition étant la destruction des méchants, toute son envie de faire du bien aux bons. Il aime le Caire, l'Egypte, son fleuve, ses productions et ses splendeurs; il veut que notre pays prospère jusqu'au jugement dernier

Dès son arrivée au Caire, le sultan Bonaparte a fait connaître aux membres du divan qu'il affectionne les musulmans, qu'il chérit le Prophète, qu'il s'instruit dans le Cora//, qu'il le lit avec attention tous les jours. Il a ordonné l'entretien de toutes les choses nécessaires au service des mosquées et

le maintien de toutes les fondations; il veille à ce que les droits des odjaqs soient conservés; il s'occupe du bonheur du peuple; nous savons qu il est dans l'intention de bâtir une mosquée qui n'aura point d'égale au monde, et d'embrasser la religion de Mahomet , . . .

Le général Bonaparte devait donc pouvoir jouir d'une puissance plus grande que jamais, puisque les cheiks de Gàma el-Azhar, les ulémas, les membres du divan prêchaient pour lui dans les mosquées et répandaient dans les provinces des firmans élocjieux à l'armée française.

KX EGYPTE 349

Evénements survenus en Egypte pendant que Bonaparte était devant Saint-Jean-d'Acre. — Révolte de l'émir-hadji.

— Soulèvement dans le Bahyreh. — Marche sur Damanhour : destruction de l'ange El-Mahdy et de ses partisans (10-20 mai). — Mort du général Dommartin. — Opérations militaires de Desaix dans la haute Egypte; combats de Sonâqy (3 janvier); de Tahtah (8 janvier); bataille de Samhoud (22 janvier). — Mourad-Bey quitte la haute Egypte. — Desaix fait occuper Esné. — Les cataractes du Nil; prise de l'île de Phila; combats de Thèbes, de Qeneh ^12 février), d'Abbou-Marrah (17 février), de Saouàmah (5 mars); désastre de la flottille de Desaix (7 mars| : combat de Copthos et assaut de Benout (8 mars).

— Desaix remonte le Nil (18 mars). — Formation de colonnes mobiles. — Combat de Byr El-Bar (2 avril); combats de Bardis et de Girgeh (5-6 avril) ; combat de Gehyneh (10 avril); combat de Beny-A'dyn (18 mai) ; combat d'Abou-Girgeh ; combat de Syene (16 mai) ; prise et occupation de Qoseyr (29 mai). — Administration de la haute Egypte sous Desaix. — Desaix est surnommé le sultanjuste.

— Lettre de Bonaparte à Desaix; il lui fait présent d'un sabre en souvenir de la conquête de la haute Egypte.

Des événements assez importants s'étaient passés en Egypte, pendant l'expédition de Syrie. Le général Dugua n'eut d'abord à réprimer que des incursions d'Arabes et quelques révoltes partielles, parce que la masse des habitants, influencée par les cheiks et les ulémas, resta soumise et fidèle. Le premier événement qui attira l'attention de ce général fut la révolte de l'émir-hadji, ou prince

des pèlerins. Les privilèges et les biens attachés à cette place étaient très considérables. Le général Bonaparte avait autorisé l'émir-hadji à s'établir dans le Charqyeh afin de compléter l'organisation de sa Maison. Il avait déjà trois cents hommes armés; il lui en fallait huit à neuf cents, pour suffire à l'escorte de la caravane des pèlerins de la Mecque. Il fut fidèle à la cause française jusqu'il la bataille du mont Thabor; mais Djezzar, étant parvenu à communiquer avec lui par la côte, lui annonça que les armées de Damas et les Naplousiens cernaient les Français au camp d'Acre; que ceux-ci, affaiblis par le siège, étaient perdus sans ressource ; il prêta l'oreille aux propositions de Djezzar et chercha à faire sa paix en rendant quelques services. Le 15 avril, ayant reçu encore de fausses nouvelles, il déclara sa révolte par une proclamation dans tout le Charqveh. Il annonçait que le sultan Kebir avait été tué devant Aci'c, et l'armée française prise tout entière. La masse de la province resta sourde à ces insinuations. Ciiuj ou six villages seulement arborèrent l'étendard de la lévolte. Ses forces n'augmentèrent que de (|uatre cents cavaliers. Le général Lauusse partit du Delta avec une colonne mobile, passa le Nil et maicha contre l'émir-hadji; après diverses petites affaires et différents mouvcninits. il réussit à le cerner, l'attacpia vivement, mil à mort tout ce qui voulut se défendic, dispersa les Araljes, et brûla, pour faii'e un exemple, le village (|ui ('tait h' phis coupable. « ("diassé, poursuivi, il perdit dans un

jour, dit le général Bonaparte, les biens que je lui avais donnés, les trésors et une partie de sa t'amille qui était encore au Caire, et la réputation d'homme d'honneur qu'il avait eue jusqu'alors. (1) » Pendant que ces événements se passaient dans le Charqyeh, d'autres plus importants avaient lieu dans le Bahyreh. Un homme du désert de Derne, jouissant d'une grande réputation de sainteté parmi les Arabes de sa tribu, fit accroire qu'il était l'ange El-Mahdy, que, dans le Coran, le Prophète promit d'envoyer au secours des fidèles. ' Cette opinion s'accrédita : cet homme avait toutes les qualités propres à exciter le fanatisme . Il parvint à laire croire qu'il vivait de sa propre substance et par la grâce spéciale du Prophète. Tous les jours, h l'heure de la prière et devant tous les fidèles, on lui portait une jatte de lait; il y trempait ses doigts et les passait sur ses lèvres; c'était, disait-il, sa seule nourriture. Il se forma une garde de cent-vingt hommes de sa tribu, bien armés et bien fanatisés. Il se rendit à la Grande Oasis, il V trouva une caravane de quatre cents pèlerins Mohgrabins de Fez, s'annonça à eux comme l'ange El-Mahdy, et les entraîna dans son parti. Ces Mohgrabins étaient bien armés et possédaient un assez grand nombre de chameaux; dans la nuit du 24 au 25 avril, le prétendu El- Mahdy, à la tête de cinq à six cents hommes, se dirigea sur Damanhour, où il surprit et égorgea soixante hommes de la légion nautique. Il s'em-

(1) Lettre du 18 juin au Directoire.

para de leurs fusils et d'une pièce de quatre. Ce succès accrut le nombre de ses partisans; il parcourut alors les mosquées de Damanhour et des villages circonvoisins, et du haut de la tribune qui sert aux lectures du Coran, il annonça sa mission divine. Il se disait incombustible et à l'abri des balles, il assurait que tous ceux qui marcheraient avec lui n'auraient rien à craindre des baïonnettes et des canons des Français. Il était Tanoe El- Mahdy! Il persuada et recruta dans le Bahyreh environ quatre mille hommes, parmi lesquels quatre ou cinq cents étaient bien armés. Il arma les autres de grandes piques et de pelles et les exerça à jeter de la poussière contre l'ennemi, en déclarant que cette poussière bénie, rendrait vains tous les efforts des Français.

Le chef de brigade Lefebvre, commandant le petit fort d'El-Rahmânyeh, alarmé des progrès que faisait cet imposteur, laissa cinquante hommes pour garder la place et s'avança sur Damanhour avec quatre cents hommes. L'ange El-Mahdy marcha à sa rencontre. L'affaire s'engagea, et au nKMiient où le feu était le plus vif, des colonnes de fellahs débordèrent les flancs de Lefebvre et se portèrent sur ses derrières, en élevant de grands nuages de poussière. Lefebvre cerné par des forces supérieures, se forma en bataillon carré, et, après avoir soutenu pendant plusieurs heures un combat aussi inég-al, il fit sa retraite en bon ordre et rentra dans son fort. Les veuves et les enfants des morts, ceux qui avaient été blessés, éclatèrent

en plaintes et adressèrent de vifs reproches à l'ange El-Mahdy. Les balles des Français ne devaient pas atteindre les fidèles; pourquoi donc tant de morts et tant de blessés? L'ange EI-Mahdy étouffa ces murmures en s'appuyant de plusieurs versets du Coran ; aucun de ceux qui avaient eu en lui une foi vraie n'avait été touché ; ceux qui avaient été atteints étaient punis de leur manque de foi. Ainsi se consolida son crédit. Il était à craindre que le Bahyreh tout entier ne se soulevât. Le général Dugua, prit sur-le-champ toutes les mesures convenables pour étouffer dans son principe ce foyer d'insurrection générale. Il envoya au général Lanusse l'ordre d'abandonner son entreprise sur l'émir-hadji, pour se porter sans délai sur la branche occidentale du Nil, en traversant le Delta. Un pareil ordre fut transmis au général Fugière, commandant dans la province de Gharbyeh ; et celui-ci était déjà à Rahmànyeh lorsque le général Lanusse, parti le 5 mai de Mit-Kramr, arriva dans le même endroit le 9 au soir. Il réunit alors sous son commandement les troupes de Fugière, de Lefebvre, avec celles qu'il avait amenées lui-même et se mit aussitôt en marche sur Damanhour.

Il arriva le 10 devant cette ville, où il entra après avoir culbuté tout ce qui voulut lui opposer de la résistance. Les soldats français étaient exaspérés au dernier degré ; le désir de venger les soixante et un marins, dont les dépouilles étaient encore sous leurs yeux, leur fit massacrer impitoya-

blement tous les fanatiques qui tombèrent en leur pouvoir. Les habitants de Damanhour, qui avaient pris parti pour ces derniers, ne furent pas épargnés. Ils avaient, les premiers, donné à toute la province de Bahyreh l'exemple de Tinsurrection : hommes, femmes, enfants, tout fut passé au fil de l'épée, et Damanhour, livré aux flammes, n'offrit plus qu'un amas épouvantable de pierres, de cendres et de cadavres.

Toutefois l'ange El-Mahdy ne se laissa point abattre par ce revers. Il avait pris la fuite au commencement du combat, accompagné de tous les Arabes à cheval, et, profitant de la résistance qu'opposaient encore les Moghrebins et les habitants de Damanhour, il s'était retiré sans être inquiété, dans la partie supérieure du Bahyreh. Après la destruction de Damanhour, où l'on retrouva la pièce de huit et deux canons en fer amenés parles Moghrebins, l'infatioable Lanusse s'attacha à la poursuite de l'ange, et l'atteignit le 20 mai, sur les confins de la province. Les rebelles furent encore vaincus; l'auteur de tous ces désastres, l'homme qui se disait l'envoyé du Tout-Puissant sur la terre, et dont le corps était invulnérable, percé d'une balle, resta mort sur le champ de bataille. La chute de cet imposteur, devait, selon toute apparence, faire tomber l'échafaudage de sa mission divine ; mais la bande de ce misérable resta persuadée ([u'il n'était point anéanti, et ([u'il était remonté au ciel, d'où il allait diriger avec plus de certitude les coups des vrais croyants.

Tous les fanatiques qui avaient survécu au massacre restèrent donc en armes, et se répandirent par petites bandes, sur les rives du Nil, et jusqu'aux environs de Damiette. C'est par une bande de ces partisans que le brave général Dommartin, allant sur une djerme armée inspecter la place d'Alexandrie, fut atta([ué au mois de juin, il eut en tués ou blessés la moitié de son équipage ; il reçut quatre coups de feu et mourut à Rosette le 9 août, des suites de ses blessures. C'était un officier plein de courage. Le général Songis lui succéda dans le commandement de l'artillerie de l'armée.

Au moment du départ pour l'expédition de Syrie, la basse Egypte et le pays du milieu étaient soumis et paraissaient subir avec résignation le joug modéré qui leur était imposé ; mais le Sayd ou haute Egypte n'était pas dans une situation aussi tranquille. Tandis que l'armée d'expédition se consumait en glorieux efforts pour achever la conquête de la Svrie, le général Desaix livrait de son côté des combats presque continuels ; toutefois l'illustre adversaire de Mourad-Bey avait su maîtriser la fo-rtune et se la rendre favorable.

Quoique battu complètement à la bataille de Sédiman, le fier Mourad n'avait point renoncé au dessein de disputer opiniâtrement la possession du Sayd à Desaix; c'est pourquoi celui-ci sentit toujours la nécessité d'avoir constamment une masse réunie pour contenir et rejeter Mourad dans le désert toutes les fois qu'il se présenterait : il fit provisoirement de la ville de Beni-Soueyf sa prin-

cipale place d'armes, et se rendit, h cette époque, auprès du général en chef, au Caire, pour solliciter lui-même les renforts dont il avait besoin pour soumettre toute la haute Egypte. Bonaparte ne crut pas devoir accoider à Desaix la totalité des forces (jue celui-ci lui demandait; mais le général Davout, qui se trouvait en ce moment au Caire, partit de cette ville avec douze cents chevaux, trois cents hommes d'infanterie, tirés des dépôts de la division, six pièces de canon, et six djermes armées et bastinmiées. Ce renfort mettait Desaix à même de pousser ses progrès dans la haute Egypte, de chercher et de combattre avec avantage les Mameluks et les troupes auxiliaires de Mourad.

Le 3 janvier 1799, il rencontra une partie de cette armée près du village de Souâqy. Aussitôt, le général Davout fait former son corps de bataille par échelons et ordonne à son avant-garde, composée des 7* de hussards et 22^ de chasseurs, de fondre sur les ennemis. Ils ne purent soutenir ce choc et prirent la fuite. On les poursuivit longtemps; ils laissèrent huit cents moits sur le champ de bataille.

Davout se porta ensuite au gi'os village de Tahtah. Il y arriva le 8 janvier. Après (juehjues dispositions préalables, 11 lorça les barricades, jeta une partie des défenseurs dans la rivière et en tua un bon nombre. Altacpic lui-môme pendant ce temps par un détachement d'un millier d'Arabes et de Mameluks, il fit volte-face et les mit en déroute. Il employa plusieui-s jours ii soumettre t(»us les villages de la c<)ntrée, et ;i létablli' la conimunica-

KS KCTPTS 357

ticMa av*c U iottille, qui, le 17 J*nviifr, {vn^tuit d'un boa rent du nortl, mouilla à Oîr^h, à lai gauche du eamp. Par cette jonction ÏV:Miix tut tire d'inquiétude et mis à même de suivie s* conquête. * Mais ce cv>ntre-temps lui a^-ait f:*iî penire dix-huit jours, et la perte de temps à la guerw est irréparable 1. *

Mourad-Bey apprit la deùite de ses contiiti^ents a Tahtah. mais en même temps il rei^ut la nouvelle de sa réconciliation avec Hassan-Bey et de l'arrivée des chérits d'Yanbo. Hass;ui rejoii;nit Mourad-Bev avec trois mille hommes, dont deux cent cinquante Mameluks. Ce vieillanl jouissait d'un ijrand crédit vlans toute 1.^ haute Fi::ypte: sa reconciliation eut une grande intluence sur lesprit de toute cette contrée Deux mille chèrifs d'Yanbo. commandés par Hass;in. étaient arrives Hassan d'Yanbo était une espèce de derviche militaiiv ; intrépide devant rennomi. il était plus dangereux encore par Teuthousiasme dont il sa>-ait animer ses soldats et los tidèlos. lorsqu'il leur parlait du haut de la chaire des mosquées. Ces cherifs d'Vanbo étaient reputes les plus braves fantassins de toute l'Arabie. Ils étaient armés d'un tusil. d'une paire de pistolets et d'une lance. Us avaient tous des turbans verts, comme descendants de la tribu du prophète. Ils avaient la soit' du san^j et du pillage. Mourad- Bey attribuait ses défaites précédentes an manque d'une bonne tt^te d'infanterie qui put douTier 1 exemple; il crut avoir entin ee qui ilevail le taire

vaincre. Deux mille autres chérifs étaient réunis à Yanbo, où ils attendaient des bâtiments pour passer la mer Rouge. « Mourad-Bey se trouva à la tête de de douze à quatorze mille hommes ; il conçut un projet hardi et nouveau. Il voulait se porter sur Girgeh, lorsque Desaix l'aurait abandonné, soutenir les insurgés et s'y fortifier. Placé ainsi sur les derrières de Desaix, celui-ci serait obligé de retourner sur ses pas et d'engager un combat de maisons dont Mourad-Bey espérait un heureux résultat. A cet effet, il se tint dans le désert, sur la rive orauche du canal de la haute Egypte. Desaix, parti le 20 de Girgeh, marcha entre le Nil et le canal. Mais, le 22, à la pointe du jour, les deux armées se rencontrèrent à la hauteur de Samhoud, marchant en sens inverse. Elles étaient séparées par le canal, qui était à sec. L'armée française était forte de cinq mille hommes, infanterie et cavalarie, et de quatorze pièces de canon; sur le Nil elle avait une nombreuse flottille armée. L'armée ennemie était composée de dix-huit cents Mameluks, sept mille Arabes à cheval, deux mille chérifs à pied d'Yanbo, et trois mille Arabes à pied, sans artillerie; total, treize à quatorze mille hommes.

Le 22, à la pointe du jour, le 7® régiment de hussards, commandé par le chef de brigade Duplessis, qui faisait l'avant-garde, rencontre celle des ennemis sous les murs de Samhoud ; aussitôt l'on se charge de part et d'autre. Desaix, arrivé quelques instants après, disposa son infanterie en deux carrés égaux, à droite et à gauche ; sa cavalerie, formée

lli> tOll'lH

elle-même en carré, occupa riiitervalle du centre, de manière à être protégée et flanquée par leur feu. Cependant l'ennemi s'avançait de toutes parts. Sa nombreuse cavalerie cerna la division : une colonne d'infanterie, composée en partie d'Arabes d'Yanbo, se jeta dans un grand canal, et commença, par la vivacité de son feu, à inquiéter la gauche française. Desaix ordonna à ses aides de camp, Rapp et Savary, de charger les Arabes en flanc, avec un escadron du 1^ de hussards, pendant que les carabiniers de la 21*^ légère, commandés par le capitaine Clément, s'avanceraient en colonne serrée dans le canal et culbuteraient la colonne ennemie. Cet ordre fut exécuté avec autant de bravoure que de précision. Les Arabes, vigoureusement assaillis, prirent la fuite, laissant sur la place une quinzaine de morts, et emmenant un grand nombre de blessés. La mort d'un carabinier, qui, au moment où il venait d'enlever un des drapeaux aux Arabes, fut tué d'un coup de poignard, fut la seule perte des Français, dans cette action, qui les rendit maitres de Samanhoud.

Cependant les nombreuses bandes ennemies s'avançaient en poussant des cris affreux; la colonne des Arabes d'Yanbo, ralliée sous leur protection, attaqua et voulut reprendre Samanhoud; les intrépides carabiniers de la 21'^ légère conservèrent leur conquête et firent un feu si vif et si bien nourri, qu'ils forcèrent de nouveau les Arabes à se retirer avec une perte considérable. Dans le même temps les Mameluks se précipitaient sur le carré com-

mandé par le général Priant; tandis que plusieurs colonnes d'infanterie assaillaient celui que commandait le général Belliard ; mais le feu terrible de l'artillerie et de la mousqueterie arrêta tous leurs efForts. Après plusieurs charges inutiles; ils se dispersèrent et rétrogradèrent, laissant le terrain couvert de leurs morts. Le général Davout reçut alors l'ordre de charger le corps des Mameluks, où étaient Mourad-Bey et Hassan, qui paraissaient décidés à conserver leur position, mais qui n'attendirent pas cependant le choc de la cavalerie française. La luite précipitée de Mourad-Bey devint le signal de la retraite générale. L'ennemi fut poursuivi pendant quatre heures l'épée dans les reins. La division ne s'arrêta qu'à Farchoute, où elle trouva un grand nombre d'ennemis expirant de leurs blessures. Dans cette journée, les Français eurent seulement quatre hommes tués; les Mameluks en comptèrent, de leur côté plus de deux cent cinquante, outre un nombre considérable de blessés.

Desaix continua le lendemain à poursuivre Mourad-Bey; mais pour atteindre un ennemi qui se retirait sur son propre terrain, l'artillerie était trop lourde, l'infanterie et la grosse cavalerie trop lentes, la cavalerie légère pouvait elle-même à peine y [)arvenir. L'armée coucha le 22 à IIoù. Le 23, elle arriva à Denderah et bivouaqua au milieu de ces superbes ruines.

IjC 24, après avoir doublé le promontoire de la chaîne Lybique, qui s'avance dans la vallée du Nil, les troupes aperçurent les célèbres ruines de

Thèbes au cent portes; le caractère de grandeur qui les distingue frappa tous les esprits. Le 25 janvier l'arniée coucha au détroit des Deux-^Ionta^nes, et le 26 elle arriva à Esné. Les ^lameluks fuyaient devant leur vainqueur. Ils avaient brûlé leurs bagages, leurs tentes, et s'étaient partagés en plusieurs corps. Mourad-Bey, Hassan et huit autres beys avec leurs Mameluks se jetèrent dans le pavs de Baràbras ; KUy-Bey se réfugia dans la grande oasis. Desalx occupa Esné, y fit contruire des fortifications, y établit une manutention, des magasins et un grand hôpital. Le général Priant, avec sa brigade, resta à Esné pour observer Elfv-Bev et Hassan d'Vanbo. L'armée traversa Edfou, gros bourg situé à dix lieues d'Esné; Desaix était pressé de rejoindre l'ennemi. Il traversa les monticules de schiste qui sont contigus au Nil ; le soldat v marchait avec difficulté. On coucha au village de Bibân, vis-à-vis l'île de ce nom. Le 2 février, on bivouaqua vis-a-vis de Syene,Fsur la rive gauche; le 3 février, on traversa le fleuve devant la ville. Là, le Nil a cinq cents toises de large. Pour la première fois Desaix rjuitta la rive gauche. Les Mameluks v étaient toujours restés, parce que la vallée est plus large, tandis que manœuvrant sur la live droite, ils eussent pu être acculés contre la mer Rou^e. Le même jour un détachement se porta sur l'ile de Phila?, autrefois dernière limite de l'empire romain. On trouva au-dessous des cataractes du Nil une cinquantaine de barques chargées de bagages que les Mameluks y avaient amenées avec beaucoup de

peine et qu'ils avaient été forcés d'abandonner. Une inscription gravée sur le granit, un drapeau tricolore planté sur le plus haut rocher des cataractes et salué par plusieurs décharges de mousqueterie, annoncèrent la prise de possession de toute la haute Egypte et le point extrême où les Français avaient, comme les Romains, porté leurs armes victorieuses. L'intention de Desaix étant d'établir des troupes en cantonnement, depuis Syene jusqu'à Girgeh, a-fin d'assurer la rentrée des contributions et la tranquillité du pays, il laissa à Syene le général Belliard avec un régiment d'infanterie, et lui-même, avec sa cavalerie divisée en deux corps marchant sur chacune des deux rives du fleuve, 'il se mit en marche pour revenir à Esné où il arriva le 9 février. Cependant la famine obligea Hassan-Bev, avec sa Maison, ses femmes, ses trésors, à quitter le pays de Barâbras. Pourlaisser plus de place à Mourad-Bey. il descendit la rive droite, se dirigeant sur l'isthme de Coptos, où il avait des intelligences et possédait des villages. Le général Davout, instruit qu'il s'approchait de Thèbes, passa le Nil avec le 22^ de chasseurs et le 15'' de dragons, et le surprit le 12 février:

Le général Davoul i'ormo sa cavalerie sur doux lignes et marche vivement aux Mameluks, qui d abord ont l'air de se retirer, puis ibiil volte-face et fournissent une charge extrêmement vigoureuse sous le feu terrible du 15" de dragons. Plusieurs Mameluks tombent morts; le chef d'escadron Fonlête est tué d'un coup de sabre; Osman-Bey a son cheval tué, et est lui-même dangereusement blessé. Alors le 22' de chasseurs se précipite sur les ennemis; nos troupes

sont pc'lo-mèle <ivec eux : le carnage dovicnl affreux ; mais malgré la supériorité des armes et du nombre, les Mameluks sont forcés d'abandonner le champ de bataille, y laissaut beaucoup des leurs, dont plusieurs kàchefs. Ils se retirent promplement vers leurs chameaux et leur convoi, qui, pendant le combat, avaient continué leur route dans le désert.

Le général Davout couvre d'éloges ces deux régiments de cavalerie, qui ont reçu et fourni la charge avec une bravoure et un courage à toute épreuve. Il parle avec le plus grand intérêt du chef de brigade Lasalle, qui après avoir tué bon nombre d'ennemis, eut son sabre cassé à la monture, et eut le bonheur de se retirer sans être blessé, et du citoyen Montéléger, son aide de camp, qui, ayant été blessé, et ayant eu son cheval tué dans le plus fort du combat, eut la présence d'esprit de se saisir du cheval d'un Mameluk, tué, et de sortir de la mêlée. Nous avons eu vingt-cinq tués et quarante blessés ; la perte des ennemis passe la nôtre de beaucoup (1).

Ne pouvant plus camper dans la vallée, Hassan se porta clans le désert et tendit son camp près des puits d'Kl-Gytah :

D'un autre côté une grande partie des Arabes d'Yanbo avait repassé le Nil. et était venue se cacher dans les environs de Qcnelî ; ils manquaient de moyens nécessaires pour retourner à Qoseyr. Les habitants leur fournissaient peu de vivres; leur chef crut qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps de l'arrivée de son deuxième convoi; il forma donc le projet d'enlever Qench.

En effet, le 12 février, à onze heures du soir, tous les postes avancés de la 61° demi-brigade sont attaqués en même temps par huit cents Arabes d'Yanbo, qui avaient entraîné avec eux beaucoup de paysans. Aussitôt les troupes sont sous les armes, marchent à l'ennemi et le culbutent partout. Le chef do brigade Conroux, jeune oflicier plein d intelligence, d'activité et doué de beaucoup de talents militaires, se portant d'un point à un autre, reçut sur la

(1) Ra^iport du général Dcsaix nu g('néral Bonaparte.

36l: BONAPARTE

lète un coup de pique qui l'étendit par terre. Ses gi-eiiadlers se précipitent à sa défense, et l'emportent sans connaissance ; ils jurent de le venger. La vive défense de nos troupes avait forcé les ennemis à se retirer; il était nuit profonde, et l'on voulait attendre le lever de la lune pour les poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui commandait la place, veillait avec grand soin à sa défense, en attendant impatiemment le moment de continuer la destruction des ennemis. A peine les mesures sont-elles prises que l'ennemi revient en foule en poussant des cris épouvantables. Cette fois, ils n'en furent pas quittes comme la première. Ils furent reçus de même par une fusillade extrêmement vive ; mais on ordonna la charge, et ils furent mis dans une déroute complète ; on les poursuivit pendant des heures entières. En fuyant, deux à trois cents de ces fanatiques se jetèrent dans un enclos de palmiers : malgré les feux de demi-bataillon que leur fait faire le commandant Dorsenne, ils s'acharnent à s'y défendre; ils sont tous mis à mort. Le chef de brigade Conroux pense que les Arabes d'Yanbo ont eu plus de trois cents tués dans cette affaire où beaucoup de paysans ont péri. De son côté, il n'a eu que trois blessés, du nombre desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne (1), dont il rend le compte le plus avantageux. Toute sa troupe, les grenadiers de la 88° surtout, et les siens, ont donné des preuves de la plus grande bravoure.

Le général Priant arriva à la pointe du jour avec le T*" de hussards. Il se mit à la poursuite des chéri fs, qui s'étaient ralliés près d'Abou-Marrah ; il les enveloppa par trois colonnes, les chassa du village et acheva de les ruiner. Le chef de la 8S"^, Sully, avec un bataillon, fit une marche de cinq lieues dans le désert, sans eau et sans chameaux ; c'étaient des hommes morts de soif s'ils avaient manqué leur coup. Heureusement qu'un Arabe que l'on avait fait prisonnier en entrant dans le désert les fit parvenir au

l\) Dorsonne, s'était onj^af^é on 1702 dans nn des Italaillons dos volontaires natioiinaux du l'as-do-C.alnis et fut blessé an coiiiliat de Tonriiay. — II devint oolonel du Cl' ri'-f;iment do ligne on 180'i : major des grenadiers à pied de la Garde impériale en 18(»5 et général de brigade pour sa brillante conduite à Ansteilil/. Appelé ensuite an eoinniandemcnt des grenadiers à pied de la Garde impériale, il lit li'S eampagnes contre la l'russe; passa en Espagne en 18(IS et tut employé on 18(1!). dans la guerre. <r.\lleniagnc. Promu général de divisicm eu Ib'll.il alla do nouveau en Espagne, ot c'est à son retour eu rrance «pi'il mourut, le ii juillet 1812.

camp (les Arabes d'Yanbo par un chemin détourné. Ils y arrivèrent sans être attendus, s'emparèrent de tous les chameaux chargés d'eau, de vivres, de troupeaux nombreux et des bagages des chérif's, qui étaient très pillards. Cette journée où les Arabes d'Yanbo eurent quatre cents morts et beaucoup de blessés, ne nous coûta que quelques blessés (2j.

Desaix s'occupait à Ksiié à achever la pacification des provinces de son commandement, à y organiser la justice et l'administration, lorsqu'il apprit par des courriers qui lui arrivèrent à la fois de divers côtés, cjue Mourad avait cjuitté les Barâbras, gagné trois marches, et s'était laissé voir le 25 février entre Esné et Syout; qu'Elfy-Bey avait quitté l'oasis; que les chérifs et Ilassan-Bey étaient sortis du désert et descendaient la rive droite du Nil. Il pénétra le projet de ses ennemis. 11 ordonna au général Belliard de quitter Syene et de se porter à Esné avec toutes ses troupes, pour faire son arrière-garde et pour contenir le Sayd; il ordonna au général Priant de réunir ses détachements et de se porter à grandes marches sur Syout ; à sa flottille de descendre le Nil et de suivre le général Priant. Lui-même partit le 2 mars, voulant gagner Syout avant que ]Mourad eut pu effectuer sa jonction avec Elfy-Bey. Le général Priant arriva le 5 mars a Souàmah, comme l'avant-gardc, chargée de préparer son logement, entrait dans ce gros bourg ; il fut reçu à coups de fusil; trois à quatre mille paysans l'occupaient; ils étaient en insurrection. L'avant-garde se replia sur les colonnes, qui entrèrent dans la ville par

(2) Rapport du général Dcsaix.

trois endroits, battant la charge, et jetant plusieurs centaines d'insurgés dans le Nil. Le lendemain le général Priant continua sa route sur Girgeh et Syout. Le général Desaix le rejoignit.

Malgré tout, Mourad-Bey et Elfy-Bey avaient à opérer leur jonction à Syout. Ils y apprirent que le général Bonaparte avaient pris El-A'rych, était entré en Syrie, mais qu'il restait au Caire plus de Français qu'il n'y en avait dans la haute Egvpte, cju'ils occupaient la citadelle, et que les habitants étaient portés pour eux; que les cheiks de Gamà el-Azhar avaient déclaré que, si les Mameluks s'approchaient de la ville, ils marcheraient avec les Français, qu'ils voulaient rester tranquilles. D'un autre côté, Desaix était sur leurs talons, éloigné seulement de deux journées ; ils allaient se trouver entre Desaix, qui les prenait en (jueue, et les Français du Caire, qui les recevraient en tète: ils prirent le parti d'attendre l'issue de l'expédition de Svrie. Mourad-Bey se réfugia dans la Grande Oasis, Elfy- Bcy dans la petite; beaucoup de ^Mameluks se dispersèrent dans le pays, se déguisant sous des habillements de fellahs.

Cependant, sur la rive droite, Ilassan-Bey et les chérifs, à peine réunis à la hauteur de Qeneh, apprirent que la flottille française était retenue par les vents contraires à El-Bâroud. « Ils marchèrent pour l'attaquer. Elle était composée de douze bâtiments armés de aros canons, charoés des bagages des dépôts, des caisses militaires, des musi(|ues des corps; elle était montée par trois

cents hommes malingres on cclopés. Hassan partagea son monde sur les deux rives. Il lut joint par dix mille habitants attirés par l'espoir du pillage. T^e combat s'engagea. Les ennemis occupaient les îles et les minarets. Ils n'avaient pas de canon ; ils attaquent la flottille par une vive fusillade. Une bordée de la djerme l'Italie renverse les Arabes les plus rapprochés du rivage ; mais cette perte u'arrète point ceux qui les suivent : ils se précipitent dans le fleuve, s'emparent de prescjue tous les bâtiments de transport dont ils enlèvent les munitions, et s'en servent pour venir a hor à àa V Italie. Le capitaine de ce bâtiment, l'intrépide ^lorandv, redouble ses décharges à mitraille et sème la mort parmi les assaillants qui en environnent déjà la djerme. Morandy conçoit un moment l'espoir de se faire jour à travers ces bâtiments qui le pressent; mais pres([ue tous ses matelots sont blessés : il ne peut pas manœuvrer assez promptement, et le vent jette le bâtiment sur un banc de sable où il échoue. Les Arabes abordent alors de tous les côtés. N'ayant plus d'espoir de salut, Morandy mit luimême le feu à la Sainte-Barbe, et périt avec la consolation de venger sa mort et celle de son équipage par l'anéantissement des ennemis qui encombraient à cet instant son bord. Les autres bâtiments furent pris; les équipages, les soldats, furent égorgés. Tous les bagages, caisses militaires, etc., servirent •de trophées aux chérifs. « La perte de l'armée dans cette affaire fut de deux cents matelots français et trois cents malingres qui formaient les gar-

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