‹ Bonaparte en Égypte: souvenirsChapitre 25 sur 37 · SEJOUR A TOULON · texte numérisé non relu

SEJOUR A TOULON

Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes

à nous loger dans Toulon. Les hôtelleries regorgeaient de monde; pour ne pas coucher dans la rue, il nous fallut accepter, dans le plus vilain des quartiers, la plus vilaine des chambres et la plus vilaine des auberges. Regnauld et moi, nous occupâmes un de ces galetas ; Perceval et Denon s'ac-

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commodèrent dans nn aotre nn peu plus grand, où Ton trouva mojen aussi de colloqoer notre cinquième camarade.

Notre première sortie nous conduisit, comme de raison, chez le général, qui était descendu à Tintendance de la marine. Là, comme à Milan, comme à Passeriano, il donnait audience publique aux officiers et aux chefs de service. Nous nous y présentâmes. Il salua tout le monde, mais il ne parla qu'aux personnes qu'il connaissait particulièrement ou bien à celles à qui il avait des renseignements à demander ou des ordres à donner. Après avoir invité ceux de nous qui suivaient l'expédition en qualité de littérateurs, de savants ou d'artistes à s'adresser au général Dufalga pour ce qui concernait leur embarquement, et nous avoir dit, à Regnauld et à moi, que nous serions avec lui sur le vaisseau amiral, il nous congédia.

Denon, à qui il n'avait pas parlé, eut, à cette occasion, le seul accès d'humeur que je lui ai connu.

— Ton général, me dit-il, a de singulières manières. N'a-l-il donc rien à dire aux personnes qui viemieiil le saluer? Il ne m'a pas dit un seul mot. II ne tient à rien que je ne retourne à Paris. Gomment nous Iraitera-t-il hors de France s'il nous traite ainsi eu France ? Mes malles ne sont pas drfailes; dès aujourd'hui, je repars.

- - Que n'allends-tu à demain? Ta résolution me semble un peu précipitée. Si le général t'avait

montré de la répugnance, tu ferais bien de prendre ce parti. Mais, en agréant ta demande à Paris, ne t*a-t-il pas prouvé que tu lui convenais? N'attribue son indifférence apparente qu'à sa préoccupation ; surchargé d'affaires comme il l'est, peut-il penser à tout ? Demain, nous reviendrons à l'audience. Si tu n'es pas plus satisfait demain qu'aujourd'hui, je ne te retiendrai pas. Tu n'auras pas alors le tort de faire ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui un coup de tête.

Denon suivit mon avis et fit bien. Le jour même je dînais chez le général. En sortant de table, comme il se promenait avec moi :

— Auriez-vous, lui-je, quelque chose contre Denon ?

— Contre Denon? Point du tout. Pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce qu'il vous croit mal disposé pour lui.

— Et sur quoi se fonde-t-il ?

— Sur ce que vous ne lui avez pas dit un mot ; cela le chagrine profondément.

— N*a-t-il d'autre chagrin que celui-là ?

— Je ne lui en connais pas d'autre.

— Ramenez-le-moi demain.

Le lendemain, j'entraînai en conséquence au quartier général Denon, qui n'y venait qu'en rechignant.

— Ah ! c'est vous, citoyen Denon, lui dit Bonaparte quand vint son tour. Vous avez bien soutenu le voyage. Vous vouliez le faire à franc étrier, à ce

qu'on m'a dit. Vous aimez donc à courir? Nous vous servirons suivant votre goût; nous vous ferons faire du chemin. Le beau sabre que vous avez là ! Il est tout pareil au mien, je crois. Il est juste de la même grandeur. Voyons donc.

Et voilà le général qui, rapprochant du sabre de Denon le sabre d'Arcole et de Lodi, se met à les comparer.

— Et puis, vous aimez les antiquités, reprendil, vous aimez aies dessiner. Vous en verrez. Vous ne reviendrez pas à Paris sans avoir grossi votre portefeuille. Au revoir, ici ou ailleurs.

— Eh bien, dis-je à Denon en regagnant notre taudis, pars-tu toujours demain ?

— Je pars dès aujourd'hui, mais c'est pour me

rendre à bord de la Junon^ où Dufalga m'a dit que

ma place était marquée. j

A.-V. Arnault [Souvenirs d'un sexagénaire), , \

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