LES SAVANTS ET L ARMEE
Une après-dinée, le général était rentré dans son cabinet et M°" Bonaparte ayant témoigné le désir de connaître le b&tiraent sur lequel son mari devait s'embarquer, Najac, l'intendant de la marine, fit mettre en mer la chaloupe de l'administration pour la conduire à bord de l'Orient, qui était en rade.
Le général Berthier, l'amiral Brueys, le général Lannes, Murât, Junot, La Valette, Eugène Beanharnaia, Sulkowski et Regnauld l'accompagnaient dans cette promenade, dont j'étais aussi, brillante élite à laquelle je survis seul aujourd'hui!
C'est à cette occasion que je fis connaissance et liai même amitié avec le général Lannes, que je n'avais pas rencontré en Italie. Ses tendresses
préliminaires sont trop singulières pour que je n'en tienne pas note. Comme la majeure partie des militaires, il était loin de voir d'un œil favorable les savants attachés à l'expédition, et son humeur contre eux augmentait en raison de la bienveillance que le général en chef leur témoignait.
— Quel est ce citoyen ? dit-il à Berthier en me désignant.
— C'est, répondit Berthier en me nommant, un homme de lettres que le général emmène avec lui.
J'entends, répliqua-t-il avec son accent gascon, c'est un savant. Bien mal en prendrait à un savant de coucher sous le même toit que moi si j'étais le maître, car je le ferais jeter à la mer par cinquante grenadiers.
— Cinquante I lui dis-je, c'est beaucoup de monde contre un seul homme, ne fût-il même pas un savant. 11 serait plus digne de vous, général, d'entreprendre seul un pareil exploit. Mais, remportassiez- vous la victoire, ce ne serait pas votre plus beau fait d'armes. Vous avez fait encore mieux à Arcole.
— A quoi penses-tu, dit Junot, prendre Arnault pour un savant! Arnault, un savant! un savant comme toi, un savant comme moi. Ne sais-tu donc pas qu'Arnault est de l'armée d'Italie !
— Il est de l'armée d'Italie ?
-— Certainement, il est de l'armée d'Italie, répète Berthier.
232 BONAPARTE KN EGYPTE.
— Oui, Arnault est de Tarmée d'Italie, répète aussi Joséphine, à qui cette conversation causait quelque déplaisance.
— 11 est de l'armée d'Italie, répètent Murât, La Valette et Eugène, et aussi ce bon amiral Brueys.
— C'est différent, reprend Lannes. S'il n'est pas un savant, il est des nôtres. Ce n'est pas pour lui que je parle, pas plus que pour Monge et BerthoUet, qui sont aussi de l'armée d'Italie, et j'espère que le citoyen sera de mes amis comme eux, ajouta-t-il en me prenant la main. Enchanté d'avoir fait votre connaissance.
En effet, je n'ai jamais eu qu'à me louer depuis de ce brave.
Ces dispositions malveillantes étaient, au
reste, celles de presque tous les militaires. Je n'eus que trop d'occasions de le reconnaître parla suite. A quoi les attribuer ? Au mépris ou à l'estime ? Si portés qu'ils soient à mépriser toute autre profession que la leur, je pense que les militaires ne refusaient pas leur estime à des hommes plus instruits qu'eux, mais je crois qu'ils voyaient avec jalousie les prévenances du général en chef pour ces hommes dont l'utilité présente ne leur était pas démontrée. Ils ne lui voyaient pas sans quelque humeur prendre, dans ses proclamations, la qualité de membre de l'Institut et l'y placer avant ses titres militaires.
A.-V. Arnault {opus. cité).