‹ Bonaparte en Égypte: souvenirsChapitre 28 sur 37 · LA VIE A BORD MILITAIRES ET CIVILS · texte numérisé non relu

LA VIE A BORD MILITAIRES ET CIVILS

La flotte une fois en pleine mer et chacun casé dans le quartier qu'il devait occuper, on servit le premier repas. Militaires et civils, chacun prit à table la place que lui assignaient son grade et ses fonctions. Quoique je n'eusse ni fonctions ni rang, je fus placé, avec Regnauld, à la table de l'étatmajor, où dîna le général en chef, mais ce jour-là seulement. Le lendemain, il se fit servir dans son appartement une table particulière où l'amiral et le chef d'état-major, seuls, avaient leur couvert, mais à laquelle il invitait tous les jours quelqu'un de ses premiers commensaux; honneur qu'il me fit quelquefois. Cette mesure était sage. Indépendamment de ce qu'elle laissait aux convives de la grande table une liberté que la présence du généralissime aurait un peu gênée, elle lui donnait, à lui, le moyen de témoigner par des prévenances son estime pour les militaires qu'il distinguait, et aussi d'indemniser par une faveur ceux d'entre les civils que les prétentions de certains militaires avaient ofiensés.

Il eut dès le lendemain de l'embarquement plus d'une indemnité de ce genre à distribuer et, malheureusement pour moi , j'y eus droit plus que personne.

Tout s'était assez bien passé la veille quant au repas : les militaires s'étaient placés avec les militaires, les civils avec les civils. On pouvait croire que c'était par pur effet de convenances. Mais, le soir, il ne fut pas possible de prendre le change. La grande chambre, après le souper, avait été divisée par des toiles en autant de petits cabinets qu'il y avait de personnes à la première table, et, pour prévenir toute contestation, une liste arrêtée par le général indiquait à chacun la case qu'il devait occuper et que désignait un numéro. Chacun, en conséquence, y avait fait porter son hamac et ses effets. En sortant du salon du général, où j'avais passé la soirée, quand j'allai prendre possession de ma chambre à coucher, je ne fus pas peu surpris de voir, qu'au mépris de l'ordre établi, un officier s*y était installé et qu'il s'emparait, sans plus de façon, d'un hamac bien garni qui m'avait été donné par l'intendant de la marine. J'ouvrais la bouche pour réclamer ma chambre et mon lit quand j'entends ce colloque qui s'engageait à quelques pas de là entre des individus de conditions très différentes, entre un officier supérieur et un domestique :

— Fichez-moi cette valise hors d'ici et mettez-y la mienne.

— Mais, commandant, c'est la valise du citoyen Berthollet, à qui le cabinet appartient.

— Ce cabinet est à côté de celui du général Dufalga. Mon grade me donne rang immédiatement après le général Dufalga : ce cabinet m'ap-

partîent donc. Fichez -moi cette valise dehors.

-^ Où voulez-vous que je la porte ?

— Où vous voudrez. Au diable.

Et mon officier se loge dans la place qu'il vient d'emporter d'assaut. Le domestique porte la valise au cabinet d'à côté.

' — Mon grade me place immédiatement après l'adjudant général, s'écrie un chef de brigade qui, montant d'un degré, s'empare du cabinet évacué. Un chef de bataillon se met, en vertu du même droit, à la place de celui-ci et fait la même réponse au pauvre diable qui la reçoit, successivement, de tous les officiers aussi empressés à serrer les rangs et à remplir le vide qui se fait à côté d'eux que s'ils manœuvraient sous le canon de l'ennemi. Bref, quoiqu'il fût membre de l'Institut aussi bien que le général en chef, le savant n'en fut pas moins rélégué, de cascade en cascade, à la fin de la colonne, comme le dernier des sous-lieutenants.

A quoi ne devais-je pas m'attendre, moi qui n'étais ni sous-lieutenant, ni même membre de l'Institut ? Indigné autant que surpris du peu d'égards qu'un jeune homme avait pour l'âge et le mérite de Berthollet, et jugeant bien qu'on ne me traiterait pas mieux, je me retirai et, sans plus d'explications, j'allai conter ma déconvenue à l'amiral, qui avait de l'amitié pour moi et n'oubliait pas que, l'année précédente, je lui avais fait donner, à Corfou, 5oooo francs pour les besoins de son escadre. Je recueillis, ce soir-là, l'intérêt de ce service.

— Mon pauvre ami, me dit Brueys, je ne vous laisserai pas dans l'embarras, vous qui m'en avez tiré. Je n'ai pas de hamac à vous offrir, mais je vais vous donner un bon matelas et des draps. Quant au cabinet, il faut vous en passer, mais vous ne serez pas plus mal logé pour cela. On mettra votre matelas par terre dans le bureau de l'état-major, sous les hamacs du secrétaire du général en chef et de l'aide de camp de service, de Bourrienne et de Duroc, à côté du munitionnaire GoUot, à qui l'on a joué le même tour qu'à vous.

Trop heureux d'avoir un matelas et des draps, je me couchai sous le lit du capitaine Duroc, à côté du munitionnaire Gollot, qui couchait sous le lit du citoyen Bourrienne.

Le lendemain, après dîner, le général recevait tout le monde. J'allais, comme tout le monde, lui faire ma cour. 11 jasait avec Brueys et Berthier.

— Eh bien, me dit-il, comment avez-vous passé la nuit ?

— Aussi bien qu'on la peut passer sous un lit, général.

— Sous un lit !

— Oui, je n'aurais pas eu d'autre matelas que le plancher, sans la charité de l'amiral.

— N'aviez-vous donc pas de lit ? N'aviez-vous pas une cabine ?

— Tout cela m'a été pris aussi lestement que donné.

— Et par qui ?

— Je ne sais pas.

— Je veux le savoir.

— Permettez, général, que je ne vous en dise pas davantage sur cet article. Me siérait-il de me plaindre lorsqu'un homme qui a bien d'autres droits que moi à des égards n'en a obtenu aucun, lorsque Berthollet s'est vu expulsé du gîte que vous lui aviez assigné, et qu'il ne se plaint pas.

— Qu'est-ce que cela, Berthier ? On a manqué d'égards pour Berthollet ! Sachez ce qui en est et rendez-m'en compte.

Il ne fut pas difficile à Berthier de vérifier le fait. Le soir même, Berthollet fut réintégré dans son rang et l'usurpateur eut l'ordre de garder les arrêts pendant plusieurs jours.

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