‹ Bonaparte en Égypte: souvenirsChapitre 29 sur 37 · ÉTAT-MAJOR GENERAL · texte numérisé non relu

ÉTAT-MAJOR GENERAL

L'ennui était le plus grand mal dont la majeure partie des passagers eût à se défendre. Pendant les premiers jours, on avait eu recours au jeu. Mais, comme le jeu n'était rien moins que modéré et que les ressources des joueurs n'étaient pas inépuisables, l'argent de tous se trouva bientôt réuni dans quelques poches pour n'en plus sortir. Alors on se rejeta sur la lecture, et la bibliothèque fut d'une grande ressource. J'en avais la clef; je devins un homme important.

En me la donnant, dès le lendemain de notre embarquement, le général m'avait aussi donné ses

instructions. Elles portaient que je prêterais des livres aux personnes à qui il permettrait d'entrer dans la chambre qui lui tenait lieu de salon, mais qu'elles les liraient là sans autrement les déplacer. « Ne prêtez, avait-il ajouté, que des romans; gar- « dons pour nous les livres d'histoire. »

Les premiers jours, j'eus peu de demandes à satisfaire ; j'ai dit pourquoi. Mais, dès que les joueurs malheureux, à l'exemple de celui de Regnard, s'avisèrent de chercher des consolations dans la philosophie, j'eus un peu plus d'occupations. Notre collection de romans suffisait à peine. Le temps du déjeuner au dîner était celui qu'ils donnaient à la lecture, couchés sur le divan qui régnait autour de la pièce. De temps à autre, le général sortait de sa chambre et faisait le tour de la pièce, jouant pour l'ordinaire avec celui-ci et avec celui-là, c'est-à-dire tirant les oreilles à l'un, ébouriffant les cheveux de l'autre, ce qu'il pouvait se permettre sans inconvénient, chacun, à commencer par Berthier, ayant adopté la coiffure héroïque comme on sait.

Dans une de ses tournées, la fantaisie lui prit de savoir ce que chacun lisait :

— Que tenez-vous là, Bessières ?

— Un roman !

— Et toi Eugène ?

— Un roman !

— Et vous, Bourrienne ?

— Un roman !

M. de Bourrienne tenait Paul et Virginie^ ouvrage

que, par parenthèse, il trouvait détestable. Duroc aussi lisait un roman, ainsi que Berthîer, qui, sorti par hasard dans ce moment-là de la petite chambre qu'il avait auprès du général en chef, m'avait demandé quelque chose de bien sentimental et s'était endormi sur les passions du jeune Werther.

— Lectures de femmes de chambre, dit le général avec quelque humeur... Il était tracassé pour le quart d'heure par le mal de mer.

— Ne leur donnez que des livres d'histoire :

des hommes ne doivent pas lire autre chose.

— Pour qui garderons-nous les romans, général, car nous n'avons pas ici de femmes de chambre ?

Il rentra che2 lui sans me répondre, et je ne me fis pas scrupule de déroger à cette injonction. Autrement la bibliothèque n'eût été qu'un meuble de luxe.

A.-V. Arnault.

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