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LES SOLDATS

Quand le calme s'établit, l'oisiveté développe toutes les passions des habitants d'un vaisseau, fait naître tous les besoins superflus et les querelles pour se les procurer. Les soldats voulaient manger le double et se plaignaient; les plus avides vendaient leurs effets ou en faisaient des loteries ; d'autres, encore plus pressés de jouir, jouaient, et perdaient plus en un quart d'heure qu'ils ne pouvaient payer en toute leur vie : après

l'argent, venaient les montres ; j'en ai vu six ou huit sur un coup de dés. Lorsque la nuit faisait trêve à ces jouissances violentes, un mauvais violon, un plus mauvais chanteur, charmaient sur le pont un nombreux auditoire; un peu plus loin, un con* teur énergique attachait l'attention d'un groupe de soldats toujours prêts à s'emporter contre celui qui aurait troublé le récit des prodiges de valeur et des aventures merveilleuses de Tranche-Montagne; car le héros était toujours un soldat, ce qui rendait toutes les aventures aussi probables qu'intéressantes pour les auditeurs.

Y. Denon, Voyage dans la basse et la haute Egypte pen» dant les campagnes du général Bonaparte. (Paris, Didot, 1802.)

penon, né ù Chalon-sur-Saône en 1747» attaché à l'armée d'Egypte en qualité d'artiste, suit Desaix en haute Egypte, plus tard, directeur général des Musées, jusqu'en i8i5, mort en i8a5.

l'institut

Tout à la société pour la soirée, sa promenade faite sur le pont, Bonaparte rassemblait autour de la table du conseil ce qu'il appelait son Institut, Alors commençaient, sous sa présidence, des discussions en règle dans lesquelles il n'intervenait guère que pour les ranimer quand elles tendaient à s'éteindre, prenant plus de plaisir alors au rôle de juge du camp qu'à celui de champion.

Formée des chefs de toutes les armes et de ceux

de tous les services, et formée conséquemment de savants, cette réunion avait d'autant plus d'analogie avec celle dont elle empruntait le nom que toutes les sciences humaines y avaient des représentants. Rejeton de l'Institut de France, elle fut la souche de l'Institut d'Egypte. Parmi ses membres, au nombre desquels le général avait daigné m'admettre, on remarquait le docteur Desgenettes, le docteur Larrey, l'interprète Venture, le général Dufalga et Regnauld de Saiht-Jean-d'Angely. C'est entre ces deux derniers surtout qu'avaient lieu les discussions, discussions assez vives quelquefois pour avoir le caractère de disputes.

Les.académiciens ayant pris place sur des chaises au tapis vert, et les auditeurs sur le divan qui régnait autour de la salle :

— Que lisons-nous ce soir ? me disait le général, adressant cette question au bibliothécaire s'entend.

Quelques incidents bouffons avaient tempéré

parfois le sérieux de ces séances, qui n'étaient pas du goût de tout le monde et auxquelles le général en chef avait presque exigé que tout le monde assistât. Ils provenaient presque tous de Junot, à qui le général passait beaucoup de choses et qui s'en permettait beaucoup.

— Général, dit-il au président le jour de l'ouververture, pourquoi Lannes (et dans ce nom il ne faisait pas de la première syllabe une brève), pourquoi Lannes n'est-il pas de l'Institut ? N'y devrait-il pas

être admis sur son nom ?

Dans la même séance, il feint de s'endormir ou s'endort peut-être. Ses ronflements couvraient presque la voix de l'orateur.

— Qu'est-ce qui ronfle ici ? dit le général.

— C'est Junot, répondit Lannes, qui ne ronflait pas et qui, tout en prenant sa revanche, partageait asseE l'opinion que son camarade émettait d'une manière si bruyante sur tous les savants.

— • Réveillez-le.

On réveille Junot, qui, le moment d'après, ronfle de plus fort.

— Réveillez-le donc, vous dis-je.

Puis, avec quelque impatience :

— Qu'as-tu donc à ronfler ainsi ?

— Général, c'est votre sacré fichu Institut qui endort tout le monde, excepté vous.

— Va dormir dans ton lit.

— C'est ce que je demande, dit en se levant l'aide de camp, qui, prenant cela pour un congé définitif, se crut autorisé dès lors à ne plus assister à nos séances.

Ces faits sont de la plus grande vérité. J'ai cru devoir les raconter, tout minutieux qu'ils soient, parce qu'ils peignent l'esprit et le caractère d'un homme qui n'a rien dit ni rien fait que de significatif et qu'ils le montrent tel qu'il était dans la vie intérieure, c'est-à-dire aussi bon qu'un lion peut l'être.

A.-V. Arnault.

'appendice III

Départ d'Alexandrie, — Bonaparte, qui s'était emparé d'Alexandrie avec la même rapidité que saint Louis avait pris Damiette, n'y commit point la même faute : sans donner le temps à l'ennemi de se reconnaître et à ses troupes celui de voir la pénurie d'Alexandrie et son âpre territoire, il fit mettre en marche les divisions à mesure qu'elles débarquaient et sans leur laisser le temps de prendre des renseignements sur les lieux qu'elles allaient occuper. Un officier, entre autres, disait à sa troupe au moment du départ : « Mes amis, vous allez coucher à Béda » ; cela n'est pas plus difficile que cela : a marchons, mes amis » ; et les soldats marchèrent. Il est sans doute difficile de citer un trait plus frappant de naïveté d'une part et de confiance de l'autre ; c'est avec ce courage insouciant qu'on entreprend ce que d'autres n'osent projeter, et qu'on exécute ce qui paraît inconcevable. Plus curieux qu'étonnés , ils arrivent à Béda , qu'ils devaient croire un village bâti, peuplé comme les nôtres; ils n'y trouvent qu'un puits comblé de pierres, au travers desquelles distillait un peu d'eau

saumâtre et bourbeuse ; puisée avec des gobelets, elle leur fut distribuée comme de l'eau à petite ration. Voilà la première étape de nos troupes dans une autre partie du monde, séparées de leur patrie par des mers couvertes d'ennemis, et par des déserts mille fois plus redoutables encore ; et cependant cette étrange position ne flétrit ni leur courage ni leur gaieté,

V, DfiNON, Voyage en Egypte,

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