MASSACRE DE LA GARNISON DE MANSOURAH
La ville de Mansourah, célèbre par la défaite
de l'armée de saint Louis dans la septième croisade (i25o), est très grande et s'étend beaucoup le long du Nil.
Ses habitants, qui .recelaient dans leur cœur la haine des infidèles, n'attendaient qu'une occasion d'éclater.
Le général de brigade Vial, en passant par cette ville le 17 thermidor (4 août), leur en procura l'occasion en laissant cent vingt hommes de garnison, momentanément. Ce détachement était composé de soixante hommes de la i3^ demi-brigade et de soixante hommes du 18* régiment de dragons, y compris trois officiers de chaque corps.
Après avoir organisé un Divan, le général partit pour Damiette le même jour en recommandant au capitaine le plus ancien, qui se trouvait être de la i3* demi-brigade, la plus grande surveillance et la plus grande discipline dans les troupes qu'il commandait afin d'éviter tout prétexte de mécontentement de la part des habitants de Mansourah. Toute ces mesures, quoique sagement prises et mises à exécution, n'ont pu détourner le fer de l'assassin.
Cinq jours se passèrent tranquillement, sauf quelques attaques contre des Français sortant de la caserne.
Le sixième jour, 22 (9) du même mois, à huit
heures du matin, il se manifestait quelques rassemblements dans Mansourah. Une multitude de gens armés attaqua d*abord les postes qui furent obligés de se replier sur la caserne que Ton avait barricadée, La caserne elle-même fut investie par cette foule d'hommes munis de différentes espèces d'armes; ils essayèrent de mettre le feu à la caserne » mais le feu vif de mousqueterie que faisaient les Français obligeait toujours les Turcs à se retirer avec perte et rendait leurs efforts inutiles.
Les cartouches de nos troupes commençaient à diminuer, une dizaine d'hommes avaient déjà été tués, plusieurs étaient blessés. Le nombre des combattants était trop inégal pour pouvoir empêcher d'échapper de leurs mains si l'on ne tentait point un coup d'audace pendant qu'il restait encore environ cent hommes et quelques munitions» Ils essayèrent de sortir de la caserne, ce qui leur réussit assez bien, à cela près de la perte de quelques hommes
Pendant qu'une partie contenait cette population effrénée, l'autre s'emparait des barques nécessaires pour embarquer le tout et s'abandonner au courant du Nil. Tout concourait à leur perte. Des habitants de l'autre rive, au village de Tolka, empêchèrent les Français de s'embarquer en déchargeant sur eux une grêle de balles qui en tua une partie. Le reste, voyant que ce moyen d'échapper à la mort ne pouvait lui réussir, essaya de sortir de Mansourah pour se diriger sur le Caire.
Quoique accueillis de pierres, de morceaux de poterie, de coups de fusil tirés par les fenêtres, accompagnés et suivis de près, ces intrépides militaires, bien que diminuant de nombre à chaque pas, faisaient face partout.
Bientôt, les combattants réduits à trente, obligés d'abandonner les blessés, qui étaient sur-le-champ assommés, manquant complètement de cartouches, ne se défendaient plus qu'à la baïonnette et au sabre. Enfin plusieurs bandes de ces fanatiques furieux se jetèrent avec un acharnement incroyable sur le reste des braves et les décapitèrent.
Un seul des cent vingt Français, nommé Mourchon, dragon au i8' régiment, échappa à la férocité turque en s'élançant dans le Nil, quoique traversé d'une balle à la cuisse et blessé de plusieurs coups de sabre. Il abordait l'autre rive sur le Delta, à un quart de lieue du village de Shoubra. Il vit venir à lui plusieurs cavaliers turcs et se jeta de nouveau dans le Nil. Ayant aperçu que deux de ces cavaliers lui faisaient signe d'approcher, il revint à terre.
La première réception que lui fit l'un d'eux en l'abordant fut de lui tirer un coup de fusil à bout portant qui rata. L'autre, prenant pitié de sa situation, lui exprima qu'il s'opposerait de tout son pouvoir à ce qu'on lui fit aucun mal. Les habitants du village de Shoubra le traitèrent humainement.
Le 3 fructidor (20 août) de la même année, l'adjudant-gériéral Laugier, qui remontait au Caire
pour porter des renseignements au général Bonaparte, arrivé à la hauteur du village de Shoubra, entendit crier en notre langue :
« Venez me délivrer, je suis Français. »
On vit paraître un pauvre malheureux, se traînant et dépouillé, n'ayant pour tout vêtement qu'un mauvais caleçon qui lui servait à cacher sa nudité. Après les premiers transports de joie qu'il éprouvait de revoir ses compatriotes, il pria Tadjudantgénéral Laugier de lui donner quelque argent afin de récompenser les paysans de ce village pour les soins qu'ils avaient pris de lui, assurant qu'il était le seul échappé au massacre du détachement de Mansourah.
Le 5 fructidor {^'i août), Bonaparte, informé de ces faits par Tadjudant-général Laugier et indigné d'une action aussi révoltante, donne l'ordre au général Dugua d'agir sur la ville de Mansourah et ses habitants avec toute la sévérité possible.
Le général crut devoir prendre sur lui de modifier la rigueur extrême de l'ordre. 11 fit décapiter seulement deux Turcs de marque qui avaient puissamment contribué à regorgement des cent vingt Français, tant par leur crédit que par leur bourse. Cet exemple, tout simple qu'il était, imprima une telle crainte des Français que les Turcs de Mansourah n'osèrent plus bouger.
Lieutenant-colonel du génie Théviotte. [Archives de la Guerre.)