AU CAIRE (I) FÊTE DU NIL
Le général français rentra au Caire la nuit du mercredi 3 (en turc). Le vendredi 5, le débordement du Nil commença. Le général en chef ordonna des préparatifs de fête comme de coutume. On pavoisa tous les bâtiments et les bateaux. On fit crier au peuple de sortir pour se promener sur le Nil au Mekyas et à Fîle de Roudah, comme c'est Tusage.
Le général envoya des lettres au lieutenant du pacha, au Cadi, aux membres du Divan, aux conseillers, aux dignitaires et leur ordonna de se rendre chez lui. Le matin, de bonne heure, il monta à cheval avec eux et des forces considérables. Son armée s'avançait en grande tenue au son de la musique. On se rendit au pont de la digue, on rompit la digne devant lui. au bruit des salves d'artillerie. Après que Teau fut entrée dans le petit canal, il remonta à cheval et revint chez lui avec le même cortège.
(i) Voir chapitre vu.
Ce jour Bonaparte demanda pourquoi on ne faisait pas les fêtes d'usage pour la naissance du Prophète. Le cheik Bekri s'excusa, disant que c'était pour éviter de déranger le monde et de faire des dépenses. Cette excuse ne fut pas admise par le général en chef qui ordonna de faire la fête ; il lui donna i ,800 francs et lui ordonna de faire illuminer les mosquées. On fit assembler l'armée qui fit l'exercice au son de la musique et des tambours. Le général envoya sa grande musique (celle des guides) à la maison du cheik Bekri ; elle ne cessa point de jouer toute la journée et la nuit. On tira un feu d'artifice.
Journal d'un habitant du Caire. ( Archives de la Guerre,)
Le 18 août (i**" fructidor), l'ouverture du
canal du Caire eut lieu, et elle se fit avec la plus grande pompe. Pour sentir l'importance de cette cérémonie, il faut dire deux mots du Nil.
Toute l'existence physique et politique de l'Egypte dépend de ce fleuve; lui seul subvient à ce premier besoin des êtres organisés, le besoin de l'eau, si fréquemment senti dans les climats chauds, si vivement irrité par la privation de cet élément. Le Nil seul, sans le secours d'un ciel arrosé de pluie, porte partout le principe de la végétation ; par un séjour de trois mois il l'imbibe d'une somme d'eau capable de lui suffire le reste de l'année. Sans son débordement qui occupe un espace de
plus de quatre cents lieues, on ne pourrait cultiver qu'un terrain très borné et avec des soins très dispendieux; on a donc eu raison de dire qu'il était la mesure de l'abondance, de la prospérité et de la
Ce fécondateur de l'Egypte commence à
croître vers le milieu de prairial (mai- juin); il con-
tinue de grossir jusque vers la fin de messidor (juillet] et souvent dans le mois suivant.
Le moment de l'inondation fut proclamé cette année pour le 1'' fructidor(i8 août). Ce Tut, comme à l'ordinaire, un jour de réjouissance et de fête solennelle pour les Egyptiens. Le pacha Aboubokir, gouverneur du Caire, descendit du château, accompagné de toute sa cour, ayant le général en chef des Français à sa droite, environné de son
état-major; ils se rendirent ensemble dans la plus grande pompe à Fofthath, dit le vieux Caire, où commence le canal qui traverse la ville neuve du Caire. Le peuple fut dans la plus grande joie de voir les Français assister à cette fête, tant Bonaparte avait gagné son amitié et mérité sa reconnaissance !
Bonaparte et le pacha se placèrent sous un pavillon magnifique, dressé à la tète de la digue. Les chefs de la religion y parurent, montés sur des chevaux richement caparaçonnés. Tous les habitants, à cheval, à pied et en bateaux, s'empressèrent d'assister à cette solennité. Plus de deux cent mille couvraient la terre et les eaux. La plupai*t des bateaux, agréablement peints, artistement sculptés, étaient ornés d'un dais et de banderoles de diverses couleurs. On reconnaissait ceux des femmes à leur élégance, à leur richesse, aux colonnes dorées qui portaient le dais, et surtout aux jalousies abaissées sur les fenêtres. Tout le peuple demeura en silence jusqu'au moment où le général des Français, à qui le pacha avait eu l'air de déférer cet honneur, donna le signal. A l'instant des cris de joie s'élevèrent dans les airs ; les trompettes sonnèrent des fanfares, et le son des timbales et des autres instruments retentit de toutes parts. Des travailleurs rassemblés renversèrent dans le canal une statue de terre placée sur la digue et qu'on nomme la Fiancée, C'est un reste de l'ancien culte des Egyptiens qui consacraient une vierge
au Dieu du Nil, et qui, dans des temps de calamités, Vy précipitaient quelquefois. La chaussée fut bientôt détruite, et les eaux, ne trouvant plus d'obstacle, coulèrent vers le Caire.
Bonaparte et le pacha jetèrent dans le canal des pièces d'or et d'argent que des plongeurs habiles ramassèrent sur-le-champ : espèce d'offrande au Nil en signe de toutes les richesses qu'il procure au pays.
Durant cette journée, les habitants paraissaient dans rivresse : on se félicitait, on se faisait des compliments, et Ton entendait de tous côtés des cantiques d'actions de grâces. Une foule de danseuses parcourant les bords du canal égayaient les spectateurs par leurs danses lascives.
Les nuits suivantes offrirent un spectacle encore plus agréable. Le canal remplit d'eau les grandes places de la capitale. Le soir, chaque famille se réunit dans des barques ornées de tapis, de riches coussins et où la mollesse avait toutes ses commodités; les rues, les mosquées, les minarets étaient illuminés; on se promenait de place en place, portant avec soi des fruits et des rafraîchissements.
L'assemblée la plus nombreuse était à Esbekié. Cette place, la plus grande de la ville, a près d'une demi-lieue de circuit; elle forme un immense bassin, environné des palais des ci-devant Mamelouks : ces palais étaient éclairés de lumières de diverses couleurs. Plusieurs milliers de bateaux,
aux mâts desquels des lampes étaient suspendues, y produisaient une illumination mobile dont les aspects variaient à chaque instant. La pureté du ciel, presque jamais voilé par des brouillards, Tor des étoiles étincelant sur un fond d*azur, les feux de tant de lumières repétés dans les eaux, faisaient jouir , dans ces promenades charmantes , de la clarté du jour et de la fraîcheur délicieuse de la nuit. Avec quelle volupté ce peuple, brûlé pendant douze heures par un soleil ardent, venait-il respirer sur ces lacs l'haleine rafraîchissante des zéphirs !
La bizarrerie des mœurs orientales contrariait un peu les Français qui assistaient à ces spectacles. Les hommes se promenaient avec les hommes, les femmes avec les femmes. Difficilement aurait-on pu se procurer le charme de leur société ; le déguisement qu'il .aurait fallu prendre, les dangers qui l'auraient accompagné par la sévérité des lois turques sur ce sujet, le respect pour l'hospitalité et surtout la crainte de déplaire à un général, l*ami et le défenseur des mœurs, avertissaient la raison et forçaient à la prudence.
Bonaparte au Caire, par un des savants embarqués <mir la flotte française. (Paris, Prault Rondonneau, an YII.)