‹ Bonaparte en Égypte: souvenirsChapitre 6 sur 37 · A ROSETTE · texte numérisé non relu

A ROSETTE

ron sans rencontrer la moindre habitation, et nous nous arrêtâmes à un vieux Santon (sorte d'hermitage des moines turcs), où se trouvent deux puits d'eau saumâtre et quelques tombeaux. Il était près de minuit.

Nous pouvions cependant distinguer, de ce point et à quelque distance, des palmiers et la flèche d'un minaret.

Quelques tas de concombres et de pastèques abandonnés en ce lieu, complètent fort à propos notre second repas. Nous remplîmes aussi d'eau saumâtre nos outres épuisées. Durant cette nuit, nous eûmes un échantillon des rosées excessives, propres à ces climats.

Nos vêtements étaient pénétrés et comme trempés d'une sorte d'eau saline, ce qui ne nous empêchait pas d'être en nage. En nous relevant de notre couche, nous étions couverts d'une croûte solide de sable, mêlé de sel et difficile à détacher. Nous prîmes une bonne heure de repos, dont tout le monde avait grand besoin.

J'ai oublié de vous dire qu'un peu avant d'atteindre cette station, notre avant-garde avait surpris une troupe de Bédouins occu-

pés à brûler les épaves : ils se défendirent sans autres armes que des barres et pièces de fer ; mais ils furent tous massacrés sans bruit à coups de baïonnette, sauf quelquesuns qui parvinrent à se jeter à la mer. Un de nos officiers maltais fut blessé. Près de la Maison-Carrée, notre cavalerie avait poursuivi une autre troupe de Bédouins, mais sans l'atteindre.

A une heure on se remit en route, somnolents et appesantis. Nous continuâmes à suivre la plage à travers les débris enflammés, les lames d'eau et les cadavres. Un peu plus loin, notre guide Ismael Abou-el- Himir, c'est-à-dire le père-aux-dnes^ nous fit quitter le rivage et prendre à droite, à travers le désert.

Malgré la nuit, nous apercevions, de distance en distance, une série de petits obélisques qui tracent la route sur Rosette. Le sable disposé en monticules était mouvant et la marche très fatigante : nous faisions de fréquentes haltes pour reprendre haleine.

Au point du jour, nous apercevions, à une demi-lieue, les nombreux minarets de Rosette.

Bientôt une plus belle végétation nous avertit que nous quittions enfin l'aspect lybien et nous donna des forces. Nous entrâmes dans une forêt de palmiers s'éle-

vant encore sur les sables, et souvent engloutis par eux jusqu'à la naissance des rameaux.

Enfin la ville se présente à nous. Des hommes, des femmes voilées, des enfants accourent à notre rencontre portant des cruches d'eau, des paniers de fruits et de fleurs que nous acceptons contre paiement.

Il faut sortir du désert pour comprendre combien nos cœurs se dilatèrent à cette vue, et pour apprécier les contrastes poétiques de la verdure du Delta avec les rocailles nues des Saharas.

Nous étions heureux de fouler de Therbe à nos pieds, et nous nous baissions pour la toucher. Nos regards erraient délicieusement sur les jardins et les sites pittoresques qui entourent la ville. Je comprenais pour la première fois le fleuve sacré et les ognons fétiches de l'ancienne Egypte.

Et cependant, de ce côté, Rosette n'est rien moins qu'agréable. Ce n'est qu'un entassement de masures, abandonnées en partie, recouvertes par les sables jusqu'aux terrasses et dominées seulement par la pointe des minarets.

Nous entrâmes tambour battant par des rues étroites; mais, parvenus bientôt aux bazars, nous nous trouvâmes au milieu des étalages réjouissants, de marchés bien garnis, de maisons élégantes bâties en briques,

d'une population animée et puis, en

face du Nil.

Je me rendis chez le capitaine du génie

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Hautpoul (i), chargé des travaux de la place. Il était encore de bon matin, et un délicieux déjeuner répara mes forces

Nous parcourûmes ensuite la ville, les jardins, les batteries, les travaux, les fortifications souvent délabrées Nous fîmes

une course en djerme sur le bras de la rivière jusqu'au Bogasse : on appelle ainsi, sur les côtes du Delta, les diverses embouchures du Nil et des Lagunes. Tout me paraissait admirable

Je rejoignis le général Dumay chez M. Varsy, négociant français établi depuis longtemps à Rosette, où il a la liberté de porter le costume européen, ce qui est exceptionnel. Sa maison ou son kan est sur la place même de la jetée. Ce n'était plus le biscuit du désert, mais un excellent repas parisien.

(i) Charles d'HautpouI, de la famille de l'illustre général de cavolerie, tué à Eylau. Mort lui-même général du génie.

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