‹ Bonaparte en Égypte: souvenirsChapitre 8 sur 37 · SUR LE NIL · texte numérisé non relu

SUR LE NIL

sortent de leur sépulcre pour aller à Médine rendre leur visite à Mahomet. Nul n'oserait y manquer. Abou-Mandour, l'un de ces saints, fait seul exception : c'est au contraire le Prophète qui vient le voir, et voici pourquoi,

Abou-Mandour a constamment les pieds dans l'eau du fleuve et soutient la butte sableuse de la tour. S'il quittait cette position, la colline croulerait dans le Nil, l'obstruerait, en changerait le cours, et Rosette, avec ses riches environs, serait perdue.

On ajoute que, si, en punition du relâchement des fidèles, le tombeau du Prophète vient à tomber entre les mains des mécréants, Mahomet se réfugiera à la mosquée d'Abou-Mandour qui deviendra aussi le rendez-vous général des pèlerinages.

Ce qu'il y a de vrai dans cette croyance, c'est qu'en effet la mosquée d'Abou-Mandour est située de manière à porter obstacle à l'affluence des sables qui gagnent la rive.

Mais il n'en est pas moins certain que cet envahissement progressif marche assez rapidement sur Rosette qui sera un jour

engloutie, si l'on ne parvient pas à employer des moyens plus efficaces. Déjà, du côté du désert, une partie de la ville est ensablée jusqu'au haut des maisons, que l'on a défendu de démolir. On s'en remet du reste avec confiance à la toute-puissance d'Abou-Mandour

Je vous quitte ; le sommeil me gagne. Je n'ai pu fermer l'œil la nuit dernière à cause des puces. Je vous dirai, à ce propos, que si les habitants de Rosette sont plus affables et plus accueillants que ceux d'Aboukir, si leurs femmes, quoique voilées, sont gracieuses et gaies, si la musique et les voix charment partout l'oreille, il n'en est pas moins vrai que les moustiques, leurs piqûres et leur bourdonnement y sont intolérables.

Dana la saison de l'inondation qui commence, il est impossible de dormir sans une moustiquaire bien fermée. Ça été mes seuls i/nnuis à Rosette. Je vais rêver, si possible, (le sa belle nature, de sa riche parure végélale, de ses sycomores, de ses figuiers, de ses bananiers, de ses oliviers, de ses mûriers et de ses treilles, de ses rizière» et

SUR LR NIL. 55

de ses gazons Leur souvenir est un

baume adoucissant La nature morte et

pétrifiée de notre désert ne se marie qu'à des sentiments rudes et à des mœurs féroces, comme celles des Bédouins

Aboukir, ^5 thermidor, an 6.

Je me suis à peine remis delà fatigue que je viens d'essuyer. Vous savez que tout manquait ici : vêtements, outils, provisions. J'avais donc résolu de me rendre à Alexandrie par la première caravane. li ne s'en pi'ésenta pas, et notre petite garnison était trop faible pour fournir un détachement.

Cependant la situation devenait intolérable, ei il n'y avait plus à hésiter. Je résolus de tintei" le voyage par mer, à la barbe des Anglais. Le vent était bon". Je m'adjoignis lin officier de légion maltaise, et, seulsavec mcfi marins et mon pilote lurc, nous nous einbarquikmes sur une djerme. Mous doublâmes à toutes voiles, et non sans danger, ic Fort, en nous tenant aussi près de lerre

que possible. Le balancement de ces djermes est intolérable à quiconque n'en n'a pas l'habitude, et bientôt, mon Maltais et moi, nous étions étendus au fond de la barque souffrant horriblement du mal de mer. Peu de temps après, les cris des matelots nous réveillèrent de notre léthargie ; ils pressaient le pilote d'aborder. C'était une chaloupe anglaise qui nous gagnait, et qui, une fois à portée, nous tira plusieurs coups de canon, dont l'un perça notre voile. Notre pilote nous répondit de ne rien

craindre En effet, nous avions le vent

sur la chaloupe, et après avoir été suivis jusqu'au-dessous du Pharillon d'Alexandrie, nous entrâmes en sûreté dans le Port- Neuf.

On travaille avec ardeur aux fortifications.

L'entrée du port est défendue par deux batteries retranchées ; le Phare, la hauteur de l'Observation, celle du Général, seront

bientôt en état de défense respectable

Certes, les ingénieurs, et notamment le chef de brigade Crétin, méritent des éloges pour

leur prodigieuse activité Alexandrie

m'avait d'abord paru un séjour hideux : le

BONAPARTE EN ÉOYPTE.

contraste me l'a fait actuellement presque

trouver beau

Je repartis le lendemain pour mon triste

En mnrrbe (dositin

exil, escorté de quatre-vingts Maltais et six de nos grenadiers, tous à pied, A peine loin des murs de la ville , nous étions environnés de Bédouins, qui caracolèrent longtemps autour (le nous, en nous bravant par leurs cris, mais sans nous attaquer.

Voilà-t-ii pas mes imbéciles de Maltais qui, peu faits à ces mines rébarbatives, prennent peur et se mettent d'abord à jeter leurs outres d'eau pour être plus légers ; bientôt ils doublent le pas d'un air effrayé et en désordre. Leurs officiers et moi nous faisons d'inutiles efforts pour les rallier.

Les Bédouins qui s'aperçoivent de leur panique se rapprochent plus menaçants.

Nos Maltais perdent totalement la tète et se débandent en tous sens. Bientôt les coups de fusil nous pleuvent de tous côtés : pas une de nos canailles n'ose riposter. Les officiers et moi nous leur arrachons des fusils et, secondés de nos six grenadiers seulement, nous commençons à répondre. La marche se précipite.

Comme l'attaque a principalement lieu sur nos derrières, les grenadiers, les officiers et moi nous tenons l'arrière-garde et tirons en reculant.

Les Bédouins augmentent, et les coups de fusil avec eux. Les havresacs, puis les chapeaux, puis les habits de nos coquins sont semés çà et là pour mieux courir.

Mais ils sont forcés de se ralentir, investis

60 BONAPAIITE EN EGYPTE.

de toutes parts que nous sommes. Nous avançons ainsi fort lentement. Sans guide, nous perdons le chemin ; la chaleur nous accable et la soif nous dévore. Les poltrons tombent blessés, morts, harassés le long de la route, où ils sont achevés par l'ennemi.

Un de nos officiers reçoit une balle à travers la poitrine, et personne ne veut le porter; je sabre les récalcitrants, dont deux finissent par l'entraîner sous les bras. Tous les coups de fusil se dirigent sur mon uniforme brodé qui indique le chef : plusieurs balles percent mes habits et mon chapeau.

Successivement marchant, courant, faisant volte-face, tantôt sur la plage de la rade, tantôt sur les bords du lac, nous gagnons cependant passablement de terrain. Partis à la pointe du jour, nous voyions le soleil près de se coucher. Nous n'avions rien mangé et la soif nous dévorait. Nous n'étions plus que vingt. Enfin, malgré nos zig-zags, nous approchions d'Aboukir, et il était temps, lorsque nous aperçûmes un détachement envoyé à notre secours au bruit de la fusillade. Nous étions hors d'affaire

A boire d'abord, à boire ! Dieu quels

délices. Cette soif est un tourment inexprimable : la langue se dessèche et devient comme paralysée, Thaleine cadavéreuse, la

poitrine brûlante, la voix éteinte Mais

ce tourment est compensé par le bonheur de boire.

Les Arabes à cheval avaient vu de loin et avant nous le secours qui nous arrivait :

cela nous fît du bien La mort s'adresse

surtout à ceux qui fuient ; deux de nos grenadiers furent blessés, aucun ne fut tué.

Notre officier maltais arriva à peu près sans

connaissance Notre barbier fît à son

égard les fonctions de chirurgien : je crois qu'il s'en tirera. Quant à moi, je suis sain et sauf. Nous envoyons nos blessés en barque à l'hôpital d'Alexandrie

Mes outils, provisions, etc., sont heureusement arrivés. J'aurais pu revenir par eau, mais j'ai plus peur de cet infernal mal de mer que des Bédouins et des Anglais. En résumé, dans cette belle expédition, nous avons perdu soixante lâches environ. Sans leur infâme poltronnerie, le danger était peu de chose. Ils ont manqué nous perdre avec

eux, mais ils Font payé cher. Malheureusement Texpérience ne leur en profitera plus.

Vous trouverez peut-être, cher père, ce De

profondis un peu bédouin Mais, en pareil

cas, il est impossible de faire du sentiment. Nos grenadiers sont plus furieux contre les Maltais que contre les Arabes.

Aboukir, 26 thermidor, an 0.

Me voilà de retour d'une reconnaissance du périmètre du lac Madieh et des environs les plus rapprochés. Cette région me paraît peu connue des voyageurs, et je tenais à m'en faire une idée juste. J'étais accompagné de cinquante hommes bien armés avec un officier; des chameaux portaient nos provisions et quelques instruments. J'étais monté sur un âne.

Après avoir passé les digues, à la pointe du jour, nous longeâmes la contrée qui encaisse le lac à l'est. Près de la rupture de la digue en maçonnerie, commence une autre levée de terre, de sable et d'argile s'étendant tout le long du lac sur plus de huit mille mètres, et le séparant d'un terrain

salin qui paraît avoir été autrefois inondé.

Cette levée nous conduisit, vers trois heures, au village arabe d'Hellouat, situé sur une hauteur près du canal qui de Ramanieh conduit les eaux à Alexandrie. La partie adjacente du lac est occupée par des îles basses couvertes de soudes, de roseaux, de broussailles peuplées de nombreux oiseaux.

Le village possède une dizaine de barques avec lesquelles on traverse le lac, ce que j'ignorais. Les habitants nous reçurent avec affabilité, en venant à notre rencontre, avec du lait, du fromage, des dattes et de l'eau.

Nous y fîmes une halte assez longue que j'utilisai pour parcourir le lac en différents sens : je n'y trouvai nulle part plus de

trois pieds d'eau Nous nous décidâmes

à y passer la nuit.

Le lendemain je voulus pousser une exploration dans la plaine sableuse et bourbeuse qui s'étend à perte de vue vers

l'est Je voyais à ma droite et sur les

bords élevés du canal d'Alexandrie un grand village, lorsque nous nous trouvâmes entouré d'une centaine d'Arabes du désert, nous saluant de cris et de coups de

feu. Nous marchions en colonne serrée, et, à moins d'une augmentation imprévue de l'ennemi, il y avait peu à craindre.

Cependant comme ces petits combats, assez inutiles, du reste, nous épuisaient sans profit, nous nous repliâmes sur la hauteur du canal pour le suivre jusqu'à Risket, grand village fortifié à la manière des Arabes- Fellahs contre les excursions des Bédouins.

Ces hauteurs gênaient les mouvements de leur cavalerie, et après nous avoir suivis quelque temps, ils prirent le parti de se retirer. Nous bivouaquâmes au pied des murs (i)

(i) Pendant ce temps la garnison de Mansourah ayait été massacrée par les Turcs. Voir V Appendice, IV.

Alexandrie, ao fructidor, an 6.

Me voici de retour et à demeure à Alexandrie Le chef de brigade Crétin m'a remplacé à Aboukir. J'en suis charmé, car le service de la colonne mobile commençait à me mettre sur les dents. Il est bon que chacun y fasse son tour.

Pour cette fois, j'ai pu faire avec tranquillité le trajet d'Aboukir ici. J'y ai vu bien des choses intéressantes sous le rapport historique. La côte est garnie de monticules sablonneux et de pointes de rochers. A une petite demi-lieue du dernier village d'Aboukir, on rencontre une anse très vaste remplie de brisants. Les mamelons du rivage sont couverts de débris ; on y voit des tronçons de colonnes de marbre ou de

granit, des voûtes crevées, des statues mutilées, des bains en ruines et taillés dans le roc offrant des chapiteaux bien sculptés, un sphinx de marbre blanc à moitié recouvert par les eaux Ces débris se soutiennent disséminés sur près de trois quarts de lieue : ce sont ceux de l'ancienne Canope.

De cette rive aux bords du lac Madieh s'étend un pays de collines sablonneuses avec palmiers clairsemés , puis des basfonds qui sont cultivés en vignes, pastèques et figuiers.

A l'extrémité de cette anse de Canope s'avance un promontoire rocailleux. Au delà est une autre anse plus petite également coupée de brisants, où l'on trouve les ruines d'un caravansérail, et, non loin, un santon carré avec un puits saumâtre. La contrée s'élargit en conservant les mêmes caractères.

Un peu plus loin, on trouve un autre puits et, sur la côte, une vaste ruine carrée à murs très épais et flanquée de tourelles qu'on dit appartenir à un ancien camp retranché romain. Elle est entourée de beaucoup d'autres ruines que quelques-uns

regardent comme les restes de NécropoHs, autre faubourg d'Alexandrie ; on est cependant encore à trois quarts de lieue de cette ville. Ici le terrain devient plus uni, plus nu, la vue se dégage de tous côtés, et bientôt on marche sur les ruines rougeâtres des anciens quartiers. On n'arrive à la porte dite de Rosette que par des espèces de sentiers circulant entre des monticules de ruines

Dans ce voyage, les Arabes ne nous ont pas inquiétés. Nous avons retrouvé épars les tristes restes de nos Maltais. Après avoir exécuté ce trajet régulièrement, je ne puis concevoir quels détours nous avons faits les premières fois; nous n'y avons guère mis que sept heures, sans grande fatigue.

Je suis maintenant chargé des travaux du Phare et de la Pointe-des-Figuiers. Les tristes impressions de notre défaite navale régnent encore ici ; mais les affaires vont bien au Caire. Je suis bien logé et j'ai retrouvé des amis.

Alexandrie, fructidor, an 6.

Me voilà de retour d'une rapide mais pénible excursion jusqu'au Caire que j'ai à peine vu. J'avais obtenu la permission de suivre la colonne, sauf à ne faire que le voyage. Partis au soir d'Alexandrie et marchant de nuit, nous longeâmes le canal et arrivâmes le matin à Ramanieh. Je fis ce trajet sur un chameau, car il me fut impossible d'acheter un cheval ici, et le général Dumay n'avait lui-même qu'une rosse. A Ramanieh on s'embarqua sur des djermes, et, le soir du cinquième jour après notre départ, on arrivait à Boulach. Il ne m'est resté de toute cette excursion que des impressions fort pénibles et peu d'observations.

La marche du chameau m'avait excessivement fatigué; j'étais couvert de coups de soleil et de boutons cuisants, puis tourmenté d'une forte diarrhée. Aussi passai-je la plus grande partie du temps couché dans la chambre du conja. Bref, j'étais souffrant et harassé, incapable d'observer, de prendre

des notes et de dessiner : heureusement que je ne figurais qu'en amateur. Je voyais fuir les rives du Nil avec indifférence. A mesure que nous approchions du Caire, le pays devenait plus nu. La vue des Pyramides que l'on distinguait déjà à quinze lieues de distance, put à peine m'arracher à ma léthargie.

Aussitôt arrivé à Boulach, on se rendit au Caire. Après en avoir parcouru quelques rues pour accompagner le général Dumay, je me hâtai de m'en retourner à Boulach, me coucher dans le conja. Je ne fis donc qu'entrevoir la capitale comme à travers un rêve douloureux. Le matin nous remettions à la voile pour Ramanieh. Dans ces trajets sur le Nil, nos barques s'engravaient souvent; les Arabes et Fellahs en profitaient pour nous saluer de coups de fusil, auxquels nous répondions , tandis que les marins étaient occupés à nous remettre à flot. Nous eûmes plusieurs hommes tués et blessés.

A Ramanieh, je remontai sur mon chameau, et nous revînmes à Alexandrie par le désert. Quelques jours de repos et de bain d'étuve me remirent sur pied Tel est.

en peu de mots, le narré de ma partie de plaisir au Caire J'espère bien me dédommager plus tard (i).

(i) Bonaparte était rentré au Caire ; sur la Fête du Nil et la Vie au Caire, voir V Appendice, V et VI,

Aboukir, 14 ntvôsç, an 6.

Me voici de nouveau établi à Aboukir, où je suis chargé de la construction d'une Redoute. Dans l'état de désolation où se trouve Alexandrie, j'ai reçu comme une faveur l'ordre qui m'a amené ici où l'on espère encore échapper au fléau. Malheureusement le cordon sanitaire qui doit entourer Alexandrie n'est pas encore formé. J'ai quitté cette ville à la hâte. Depuis la mort de mon domestique, mes efi'ets, bardes, vêtements, papiers, en un mot tous les objets qu'il a pu toucher dans mon appartement, me sont devenus suspects. Je les y ai abandonnés, me bornant à emporter le plus strict nécessaire. Cependant, l'inquiétude fort légitime que j'ai eue pour moi

et mes amis se dissipe avec le temps.

J'ai retrouvé ici le général Dumay avec son aide de camp A — et environ cent cinquante hommes de garnison. Leur situation

ne s'est pas améliorée. Le général habite la même baraque. Les soldats sont campés sur le revers de la hauteur où j'ai commencé la Redoute, abrités uniquement par des branches de palmiers entrelacées, et n'ayant pour Ut que la terre couverte d'herbes marines. Je me fais construire une autre l>a-

raque en bois de palmier, recouverte en planches et en terre, et enfoncée de trois pieiis dans le sol. Les meubles manquent complètement, de même que les plus simples ustensiles. Une brouette est ma table, et un seul poêlon sert à toute la garnison.

Du biscuit, du riz, rarement quelques œufs, le tout assaisonné d'huile zirig, voilà toute la nourriture. Le tabac est commun mais très mauvais.

Je me rends à mes travaux dès la pointe du jour..... Heureusement je suis fort occupé Les pluies se font sentir et la mer

' devient très orageuse. Une seule frégate anglaise mouille encore dans la Rade. Les vaisseaux sont rares. Nous sommes entièrement abandonnés à nous-mêmes, et, dans notre isolement, c'est presque un plaisir d'apercevoir un ennemi. Quoiqu'en nivôse, il fait encore très chaud, et je me baigne journellement. Nous n'avons pas la peste et nous sommes relativement heureux. Nous attendons un renfort de troupes maltaises; Dieu veuille qu'elles ne nous apportent pas la contagion.

Aboukîr, lo pluviôse, an 7.

Comme je le craignais, le cordon est venu trop tard. La peste est ici.-Le détachement, composé de Maltais et de soldats de la légion nautique, est arrivé et a été mis aussitôt en garnison au Fort. Le lendemain, un homme de garde tomba, puis bientôt un autre; ils se succèdent maintenant sans relâche. Le corps-de-garde est surtout le siège du fléau. Sur douze hommes de garde, quatre ou cinq tombent chaque jour.

La Redoute est encore saine. Nous venons d'établir un espèce d'ordre sanitaire, et d'empêcher les communications entre la Redoute et le Fort. Quant à moi, qui dois journellement passer quelques heures au Fort, à cause de divers travaux, je n'y entre qu'avec des précautions particulières : il y a ordre de ne pas m'approcher.

J'ai fait construire pour nos soldats des cabanes-casernes, où ils entreront bientôt.

Je loge dans la Redoute La frégate anglaise en croisière vient de nous quitter

Divers convois ont déjà passé librement

hk PESTE. 75

Du reste, les Anglais laissent sortir d'Alexandrie les convois non français : nous en avons vu passer deGênes,deNaples,etc.....

J'occupe mon temps aux travaux et à la comptabilité. Je n'ai pas un seul livre. J'ai bien de la peine à avoir du papier, et me sers de poudre délayée en guise d'encre. Je fais des promenades solitaires sur la plage, en me livrant à mes pensées, qui ne sont pas toujours fort gaies

Le général Dumay nous a quitté, il y a quelques jours, pour se rendre au Caire.

Son adjudant, qui l'avait d'abord remplacé,

vient aussi de partir pour Rosette C'est

le chef de bataillon Godard qui a pris sa place : il arrive d'Alexandrie encore tout impressionné des scènes de mort dont cette

ville est le théâtre Il ne se doutait pas

qu'il allait en retrouver ici un triste pendant

Rosette vient d'être infectée par l'arrivée

de la légion nautique Les cordons sont

maintenant bien inutiles, et ne font qu'augmenter la consternation Si le fléau parvient au Caire, l'armée aura à subir une terrible épreuve.

Bonaparte vient de partir pour la conquête de la Syrie, à la tête de 1 5 ooo hommes. Je viens d'écrire au général Caffarelli pour demander de faire partie de cette expédition.

On ne s'accoste ici qu'avec défiance, en évitant soigneusement de se toucher, et même de se placer sous le vent les uns des autres. Quand on se rassemble, ce qui n'a lieu qu'en cas d'urgence, on se place en cercle, éloignés les uns des autres de quelques pieds. Les billets, ordres, lettres, se passent au vinaigre, en les prenant avec une

pince en bois Les ordonnances portent

leurs dépêches au bout du fusil, entre la bayonnette et le canon Ceux qui négligent ces précautions en sont ordinairement victimes

Je reçois la réponse du général Caffarelli.

11 me refuse net, vu la contagion. Notre armée de la haute Egypte nous craint plus que l'ennemi.

Aboukir, pluviôse, an 7.

La peste a continué ses ravages parmi nous : cependant elle paraît en déclin. Nous

vivons ici comme abandonnés de la terre entière. De loin en loin quelques nouvelles d'Alexandrie, aucune de l'armée de Syrie, très rarement du Caire, rien d'Europe.

Notre vue erre sur les sables et les ruines.

Notre oreille n'est frappée que du bruit des vagues qui se brisent constammentfurieuses à cette époque ; notre cœur est serré par la vue de nos rangs que la peste éclaircit.....

Je vous assure, cher père, que la position est déplorable, et que tous nous préférerions cent fois la guerre à ce repos de

mort Mais nous devions recevoir une

consolation inattendue.

La mer était très mauvaise, lorsqu^au fond de l'horizon, vers l'ouest, nous décou^ vrons un point noir qui augmente rapidement, disparaissant et reparaissant à diverses fois..... C'est, pensons-nous, un vaisseau anglais en détresse On se précipite vers la Rade, en dépit des consignes,

dans l'espoir de profiter des débris Vous

voyez que je n'embellis pas nos sentiments:

ils étaient tels Le bâtiment s'approche

avec une rapidité extrême

(( Pavillon national », s'écrie un marin.

qu'engageant. Nous ne pouvions assez admirer leurs figures rondes, fraîches et

vermeilles J'oublie de vous dire que le

capitaine du bord avait été immédiatement averti de la présence de la contagion et qu'il avait consigné l'équipage. Lui-même ne vint à terre qu'une fois ou deux en attendant son départ pour Alexandrie, au premier bon vent.

Aboukir, germinal, an 7.

Je suis de retour d'un séjour à Alexandrie. J'éprouvais le besoin de sortir un instant de cet aflfreux réduit, de prendre un peu d'air et de large. Vous verrez comme j'ai réussi Je fis le trajet sur VOsiris,

J'ai trouvé tous mes camarades bien portants, allant à leurs travaux avec certaines précautions, mais du reste rigoureusement enfermés chez eux et ne communiquant avec aucun étranger. Depuis le commencement de la peste, tous les domestiques sont étroitement consignés, et aucun ne dépasse le seuil des maisons. On reçoit les vivres avec les pincettes en usage. Grâce à ces

précautions, la plupart de mes amis ont échappé au fléau, au milieu des maisons voisines qui en sont désolées

J^allais entrer en quarantaine lorsque le bombardement m'en a empêché. Cette ville n'était pas encore assez malheureuse. Il a duré huit jours. La plupart des habitants se sont réfugiés dans les tours et dans les villages. Les bombes ont écrasé plusieurs bâtiments du Port-Vieux, des maisons de Turcs, et sont parvenues dans l'ancienne ville arabe jusqu'à l'hôpital des pestiférés. Nos batteries à boulets rouges n'ont pu les faire taire : quelques mortiers de fort

calibre ont eu plus d'eflfet Durant ce

temps j'ai pu m'employer utilement.

Gela fait, je suis entré en quarantaine dans le village de la Porte-de-Rosette.

Quel séjour, quel ennui profond, quelles souflFrances ! le tout pour satisfaire à des précautions ridicules par le peu d'exactitude avec laquelle elles sont observées

Enfin, après avoir végété pendant

quarante jours, serré entre quatre murs

d'un petit jardin, dans une misérable

baraque, mangeant des ognons et du bis-

cuit, j'ai pu reprendre la clef des champs, plus heureux de retourner à mon poste que je n'avais été d'en partir

J'oubliais de vous dire que je n'ai retrouvé qu'une minime partie de mes effets : le reste a été volé, gaspillé, perdu, mangé des rats Je n'ai rien acheté pour les remplacer, excepté une bonne paire de babouches rouges, ce qui est beaucoup Avant

mon départ, la peste avait déjà gagné VOsiris qui, en huit jours, a perdu tout son équipage, sauf trois hommes parmi lesquels le capitaine.

Durant notre séjour à Alexandrie, nous manquions de bois pour alimenter les fours à chaux et de charbon pour nos forges. J'ai emmené avec moi ici un détachement de sapeurs, charbonniers et chaufourniers pour exploiter les carcasses et autres épaves de notre malheureuse flotte.

La peste a beaucoup diminué à Aboukir ; elle doit, dit-on, cesser à la Saint-Jean.

Aboukir, 25 floréal, an 7.

Voici la mesure sanitaire à laquelle, sur ma proposition faite au commandant Godard, nous avons procédé ici, il y a une quinzaine de jours. La générale fut battue inopinément et sans que personne ait été dans la confidence. Tout le monde arriva avec armes et bagage : les derniers malades avaient été envoyés la veille à Alexandrie. Tambour battant, on se rendit au bord de la mer, sur la plage, où nous fîmes ranger en simple ligne.

Là, après avoir donné ordre de faire comme nous, le commandant et moi nous entrons bravement tout habillés dans la mer, à peu près jusqu'à la poitrine. Les soldats nous suivirent avec tout leur fourni-

ment, sans aucune exception, y compris fusils, gibernes, sacs, etc. Les canons avec leurs attelages, écouvillons, cordages, etc., en firent autant. La lessive commença, et dura deux heures. Tout fut lavé, mouillé et trempé, pièce par pièce, jusqu'aux papiers.

En même temps que ceci se passait sur la grève, des ouvriers rassemblaient avec des pinces et des râteaux tout ce qui restait de vieille paille, chiflFons, effets même, dans les baraques, le Fort et la Redoute, et en faisaient un tas auquel on mettait le feu. Les chambres, corps-de-gardes, escaliers, etc., étaient lavés, puis les murs crépis partout au lait de chaux. Les portes de certaines pièces et maisons du village étaient barricadées ou murées. Les infirmiers de la quarantaine étaient conduits au bain d'un autre côté. Enfin, les ouvriers eux-mêmes terminèrent cette laborieuse journée par un

bain pareil Cela fait, on rentra en bon

ordre A dater de cette opération, la

peste a disparu Je ne vous ai jamais dit,

je crois, qu'elle avait entièrement respecté les indigènes d'Aboukir

Cette mesure sanitaire est-elle la cause

de la cessation totale? Je le pense : car la peste, bien qu'en déclin à Alexandrie, y est encore intense, et toutes les mosquées sont transformées en lazarets. La même mesure a pleinement réussi sur des bâtiments. Elle pourrait être, jusqu'à un certain point, généralisée dans les moments où le fléau se déclare. Cela n'est, il est vrai, pas sans difficultés dans les grands centres de population . C'est aux hommes de l'art à utiliser le fait. Il est, en tout cas, reconnu qu'un vêtement empesté redevient sain par le lavage. Il me parait que ceci mériterait toute l'attention des commissions sanitaires, et pourrait être utilement employé sans préjudice aux cordons, lazarets, etc., comme mesure en quelque sorte préventive.

Aboukir, prairial, an 7.

Je vous ai dit, dans mon avant-dernière lettre, que j'avais, sur ma demande, été chargé par le général Marmont de faire recueillir les épaves de la Rade pour les usages d'Alexandrie. Les unes devaient être transportées en nature, les autres

transformées en charbon. Je reviens d'un séjour à la Maison-Carrée, où j'avais établi une station à cet effet, et vous donne, à la hâte, quelques détails. Je viens d'y passer trente quatre jours en y menant une vraie vie du désert.

Cette Maison-Carrée est un grand caravansérail situé à un quart de lieue de la Rade, entre les digues de Madieh et le village d'Etcoz, dans le désert de ce nom. Je m'y rendis avec cinquante hommes qu'on m'avait envoyés de Rosette, mes sapeurs, mes charbonniers, des cartouches, quelques chevaux de frise et des vivres (consistant en riz et biscuit) pour un mois. Nous commençâmes d'abord par vider et nettoyer le caravansérail, qui était rempli de cadavres et de charognes, et nous nous occupâmes à le fortifier : cela prit quelques jours, et bientôt on put commencer les travaux. Les sapeurs, munis de haches et de scies, tantôt sur la plage, tantôt dans l'eau, harponnaient les débris, démembraient les carcasses, coupaient les mâts, etc. Le tout était entassé sur les rives; le sapin, souvent conservé en entier, le chêne, transformé

en charbon. Des djermes dirigées par des Turcs vigoureux, emmenaient ces produits.

Le tout se faisait sous la protection de postes avec des sentinelles avancées.

J'assistais ordinairement aux travaux et me retirais à midi pour prendre mon repas.

La chasse nous fournissait de temps à autre des poules d'eau, des sarcelles, des canards sauvages ; mais tout nous manquait pour les apprêter honnêtement. Mes soldats tuaient aussi des loutres, puis quelques petits marsouins et dauphins qui n'eussent pas été très mauvais moyennant une préparation convenable.

Cet espèce de campement de nomades, bien que la vie y ï^fùt très dure, n'était pas sans charmes. Les premiers jours, l'on n'était pas sans quelque crainte des Bédouins qui se montraient, de temps à autre, dans le lointain sans nous attaquer. On s'habitua, et même on put s'écarter isolément assez loin.

Je fis plusieurs rencontres d'Arabes qui ne se montrèrent point hostiles, et furent même bienveillants. Un jour, étant seul, je fus accosté de deux cavaliers qui me eau-

sèrent et auxquels je répondis tant bien que mal. J'avais une pipe courte à bout d'ambre dont je fis présent à Tun d'eux. Ils se retirèrent après des démonstrations amicales.

Ou ils nous craignaient beaucoup, ou ils nous prenaient pour de pauvres hères sur lesquels il n'y avait guère à butiner. C'est, je crois, cette dernière impression que je dus faire sur eux. Imaginez-vous, cher père, votre fils, la barbe et les moustaches très longues, vêtu d'une carmagnole délabrée, d'un large pantalon reteint en bleu, coiffé de mouchoirs en turban et les cheveux longs, sans bas et chaussé de souliers jaunes; joignez à cela un sabre courbe, une grande pipe et un vrai teint de Bédouin ; vous aurez un portrait fidèle de votre serviteur. Quant à mes sujets, ils étaient beaux dans la proportion ordinaire des subalternes aux chefs.

Nous vivions dans un complet isolement.

Notre solitude ne fut troublée que deux fois. La première, par une caravane arabe de quatre cents personnes, hommes, femmes et enfants, qui venaient de pèlerinage à Damanhour ; elle me surprit à la chasse aux

canards sauvages : on causa amicalement.

La seconde, par une petite caravane de Français, bien armés, fort surpris de nous trouver tranquilles au moment où les Maugrebins mettaient Alexandrie en transes, ce que nous ignorions entièrement.

Le surlendemain du passage de ce détachement, je reçus du général Marmont, par un simple courrier arabe, Tordre de quitter sur-le-champ les travaux et de rejoindre immédiatement Aboukir, puis Alexandrie. C'est ce qui eut lieu le soir même, en faisant transporter nos outils et munitions par une barque qu'un heureux hasard avait amenée.

C'est durant ce séjour que nous eûmes le premier échantillon du kamsin ou vent empoisonné- Quelques jours après notre installation, un beau matin, nous trouvâmes l'atmosphère obscurcie par un brouillard rougeâtre formé de parcelles infiniment déliées de poussière brûlante : on voyait à peine le disque du soleil.

Cet air insupportable nous desséchait la langue, nous brûlait les paupières et nous donnait une soif insatiable. La transpira-

tion était entièrement arrêtée, la poitrine oppressée, tous les membres d'une pesanteur accablante et la voix étouffée. Durant deux jours que régna ce temps, il fallut renoncer à tout travail et vivre couché.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que, chaque soir, ce vent ardent qui venait du sud était remplacé par un vent du nord très violent, qui soulevait la mer, inondait au loin les plages, déplaçait les monticules pour les former plus loin, en un mot bouleversait tout au milieu d'immenses tourbillons de sable et de poussière Ce

kamsin est très dangereux en temps de

peste et tue rapidement les malades

Adieu, cher père. Je ne vous écrirai plus

d'Aboukir d'ici à quelque temps Demain

je serai à Alexandrie.

Alexandrie, messidor, an 7.

Mes travaux étaient presque terminés à Aboukir, quand le chef de brigade Crétin, me jugeant plus utile ici, m'a fait remplacer

par Vinache, le cadet Il ne restait à la

Redoute que les palissades à planter et le

magasin à poudre à blinder et couvrir : le Fort est, du reste, dans l'état désiré. Je serais ici dans un séjour agréable, si la mort n'y faisait pas toujours ses ravages.

irelli (B. BiLi

Je suis chargé des ateliers de charpente, menuiserie, forge, serrurerie, clouterie, four à chaux et à briques, etc. J'ai retrouvé dans mon logement quelques effets que j'ai fait passer à l'eau, et en ai acheté de nouveau des fournisseurs : je les ai reçus d'eux avec une longue pincette, puis plongés aussitôt dans une lessive.

Les nouvelles de Syrie ne sont pas

bonnes Caffarelli et la plupart de nos

amis ont péri à Saint-Jean-d'Acre, qu'on

n'a pu prendre Nous attendons ici

l'armée des Maugrebins, qui doit, assuret-on, commencer par le siège d'Alexandrie.

On s'occupe à l'achèvement des travaux avec

une très grande activité Le matin à deux

heures, le canon les annonce. Personne n'en est exempt : Turcs, Juifs, Grecs, Cophtes, Arabes et Chrétiens, il faut que tout le monde travaille ; tous indistinctement manient la pelle et la pioche, roulent des brouettes, transportent du bois, du mortier, des pierres. Les ateliers sont distribués par quartiers, nation et demi-brigade. Les mineurs font sauter les grosses tours antiques reconnues inutiles à la défense, pour en employer les matériaux.

Les généraux eux-mêmes ne s'épargnent pas. On ne quitte la place qu'au soleil tombé. Tout le monde travaille avec courage ; les Grecs et les Juifs eux-mêmes sentent qu'ils n'auraient pas meilleur temps avec les Barbares.

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