Carlo Botta, t I", p
Ii2 BONAPARTE EN ITALIE
renaissantes, sont venues enrichir, engraisser ce sol déjà si splendidement plantureux !
C'est d'abord, 600 ans avant Jésus-Christ, les Gaulois, Cimbres et Sénonais, avec Brennus, qui y pénètrent, fer au poing, et dévastent le pays jusqu'à ce que Camille les en ait chassés. Puis les Cimbres s'y ruent de nouveau, et se font exterminer près de Verceil, par Marius.
Les Romains eux-mêmes, après s'être défait des Samnites, éprouvent le besoin de s'étendre au nord de leur région fiévreuse. Derrière eux, les Carthaginois, avec un jeune chef de trente ans, Annibal, après une mémorable course à travers l'Espagne, le midi de la Gaule et la Provence, après avoir escaladé les Pyrénées et les Alpes, enjambé le Tessin et la Tiebbia, bousculé les Romains à Trasimène, vont semer la terreur sous les murs de Rome, avant de s'amollir, de s'épuiser et de s'éteindre dans Capoue (218 ans avant Jésus-Christ).
Les guerres civiles se déchaînent ensuite dans leur implacable férocité, sur ce sol déjà si sanglant, Marius contre Sylla, César contre Pompée.
Surgissent alors les Barbares, gens de tout poil et de toute race, féroces, affamés, hideux, Huns, Goths et Vandales, Hérules, Ostrogoths et Wisigoths, qui viennent y cuver l'ivresse violente qu'ils ont sucée sur celte terre généreuse. Il s'yjcttentcn hordes sauvages, s'y vautrent, s'y déchirent, s'y enivrent de sang, de chair et de vin, avant d'expirer dans d'épouvantables convulsions.
L'oui'agan à peine passé, guerres civiles et guerres étrangères agitent tour à tour l'Italie de leurs terribles commotions. C'est Charlemagne, acharné contre les Longobards, puis contre les Alamansetles Normands; ce sont les Guelfes et les Gibehns, animés les uns contre les autres d'une folle et sanguinaire rage; les condottieri de toute envergure et de toute origine, pleins de rudesse impitoyal)le, Castruccio-Castracani, Cigognara ; les cités rivales les unes des autres, Florence contre Pise, ou divisées contre ellesmêmes, Capulets et Montaigus à Vérone, qui ruinent sans pitié la pauvre Itahe. Il n'est pas de siècle, pas d'année pour ainsi dire qui ne voie accourir de nouvelles bandes pour engraisser de leur humus sanglant cette terre tant convoitée. Chacune, par sa mort y laisse des germes de vie, des créations, des fondations encore debout aujourd'hui, au milieu des horreurs qu'elles ont déchaînées, des massacres, des pestes et des famines du sombre Moyen Age.
En septembre 1494, c'est de France que vient la tourmente, Charles Vlll promène à travers toute l'Italie jusqu'à Rome et
jusqu'à Naples, ses bandes intrépides. Vainqueur à Fornoue, (6 juillet 1495) il repasse les monts pour mourir trois ans plus tard. Mais Louis XII ne renonce pas aux visées de son prédécesseur, et poursuivant ses revendications sur le Milanais, reparaît en Italie avec Gaston de Foix et le maréchal de Trivulce, avec Bavard. Il gagne la bataille d'Agnadel, le 14 mai 1509, et en 1512, celles d'Isola délia Scala et de Ravenne.
Après lui, François I^'', en pleine fleur de jeunesse, trace de son épée, à Marignan, sur la poitrine des Suisses enfoncés, une des plus célèbres pages de l'histoire militaire de cette époque (14 septembre 1515). Dix ans plus tard, comme si Dieu voulait donner au monde le spectacle et l'exemple du plus extrême désastre succédant à la plus extrême victoire, François I^-" vient, auprès de Pavie. le 24 février 1525, après avoir laissé déjà les os du valeureux Bavard en terre italienne (1524), ensevelir avec sa propre gloire, son armée dans une entière défaite où, comme il l'écrivit : « Tout est perdu, fors l'honneur. » Il lui faudra dix autres années pour effacer cette tache par la conquête de la Bresse et de la Savoie, suivie de la prise du Piémont et de Turin (1535).
Le jeune comte d'Fnghien, aidé de Monlluc, remporte, le 14 avril 1544, la victoire de Gérisoles, cette sœur cadette de Marignan, qui fait de nouveau François I"" vainqueur de Charles- Quint et dore d'un dernier reflet de gloire la fin du règne du « Roi de la Renaissance ».
En mars 1629, Louis XIII et Richelieu forcent 16 Pas de Siise et signent, le (5 avril 1031, dans cette même ville de Cherasco, où, cent soixante-cinq ans plus tard, un général français dictera aussi la paix à la Sardaigne, un traité qui donne à la France Pignerol et les trois places piémontaises deLaBrunette, Exiles et Suse qui demeurèrent françaises jusqu'en 1696.
Louis XIV enfin y fait flotter ses glorieuses enseignes sur lesquelles Câlinât inscrit les victoires de Staftarde (18 août 1090) et de la Marsaille (3 octobre 1693), ainsi que la prise de Nice et de Montmélian (2 avril. 21 décembre 1691).
En 1701, c'est toujours Catinat, malheureusement doublé de Villcroi ; ils sont battus à Carpi et à Chiari. En 1702, c'est Villeroi tout seul, dont l'impéritie n'a d'égale que l'indolence, qui se fait surprendre et prendre dans Crémone. Mais Vendôme, vainqueur à Mantoue, puis à Luzzara, le 15 août 1702, rétablit les alTaires de la France. Vainqueur encore, le 16 août 1705, à Cassano, il l'emporte, le 19 avril 1706, avec l'aide de Berwickde nouveaux succès, à Calcinato et, le 9 septembre suivant, à Castiglione, tandis que le maréchal de Marsin est battu et tué sous les murs de Turin.
Bon. 8
L'année 1707 voit le prince Eugène de Savoie, victorieux, francliir le Var et pénétrer en Provence, puis échouer devant Toulon ; ce n'est que l'année suivante, en 1708, que Villar"> vainqueur reporte la guerre sur le sol italique.
Un quart de siècle plus tard, en 1734, c'est encore Villars qui illustre son agonie par une dernière lueur de victoire en prenant Tortone, pendant que Broglie et Coigny gagnent les batailles de Parme et do Guastalla (19 juin, 19 septembre 1734).
Vient enfin, après un intervalle de huit années, en 1742, la Guerre de la Succession d'Autriche •, où Conti, et surtout les doux Maillebois, le père ctlcfils, avec l'infant d'Espagne, Philippe, déploient les plus brillantes et les plus solides qualités militaires, exécutant une sorte de promenade triomphale au cours do laquelle ils s'emparent successivement de Chambéry, de Gènes, de Modène, de Milan, de Plaisance et de Parme ; remportent les victoires do Goni (30 septembre 1744) etde Bassignana (27 septembre 1745), en même temps que le maréchal de BoUe-Isle arrête l'invasion en Savoie et en Provence, et reconquiert le comté de IS'ice(5juinl747).Lapaixd'Aix-la-Cliapolle, signée le 30 avrill748, suspend seule le cours de ses succès.
La France ainsi, plus que toute autre nation, a répandu le sang do ses fils sur la toire italienne, plus souvent pour concourir à sa délivi-ance que pour l'oppi'imcr. Elle y a marqué sa trace d'une façon indélébile et l'on peut constater que chaque passage des Fi'anrais a légu('' à l'Italie quelque héritage do gloire, de sécurité ou de])ion-ètrc. Gela, fort avant que Bonaparte ait, par ses retentissantes victoires, jeté les fondements de cette unité italienne qu'il pressentait possible et qu'il rêvait do faire éclore, grande œuvre que devait réaliser son neveu. Napoléon III, soixante ans plus tard, au.x champs de Magenta et de Solferino. Dans cette llalic du Nord si souvent foulée parles armées de toutes nations, on citerait sans peine plus d'une localité qui fut, à diverses reprises, le théâtre de batailles ou de combats, livrés souvent à de courts intervalles, et ce n'est pas seulement à Castiglione et à Solferino que les morts de 1839 dorment côte à côte de ceux de 1700 et de 1790 -.
1. Pour le ri'Cit de cette campagne, si intéressante et pourtant si peu connue, préluile et niodile de celle de 1796, le lecteur consultera avec un vif intérêt le remaripiahle ouviiiLce du g»' Arvers, reproduisant le Mémoire historique du lieutenant in'néral de Vault et l'accompagnant de notes et de réflexions des plus savantes et utiles (2 vol. in-8", 18921.
2. Seule la Belgique peut être comparée à l'Italie pour les innombrables cliamps de bataille que ses grasses plaines ont fournis. Il y eut au moins six batailles autour de Fleurus dont trois grandes en 1690, en 1794 et en 1815. Comme le dit justement M. Georges Barrai f Itinéraire de l'Epopée de Waterloo, p. 12), le sol n'y séchait pas.
L'ITALIE ll'J
Près de cinquante ans s'étaient ceponclant éconlcs depuis la dernière apparition des Français, et l'Ilalie accal)]ée avait vécu dans une paix relative, jusqu'au jour où la Révolution française, menacée par la coalition de tous les rois de l'Europe, fit tète de toutes parts à ses ennemis et réveilla au bruit du canon les échos endormis des Alpes et des Apennins.
Toutefois, au début, la guerre ne sévit pas dans la véritable Italie. C'est, en 179:2, Nice et son comté conquis par le général d'Anselme, en même temps que la Savoie l'est par Montesquiou. Les trois années de 1793 à 1793 voient d'inutiles combats se livrer tant sur le littoral que sur les deux versants de l'Apennin, à Sospel et à Saorgio, à Cairo et ta Dego, comme à Borglictto.
La bataille de Loano, si remarquable parla pensée stratégique qui y préside et dont tout l'honneur revient àMasséna, la bataille de Loano ('22-23 novembre 1793), bien que demeurée stérile par la faute de Schérer, semble déjà, par les qualités déployées chez les généraux et chez les soldats, le prélude d'une ère nouvelle pour l'armée d'Italie. Elle ouvre la voie pour Bonaparte. C'est désormais sur le sol italien que ce fils de l'Italie va poursuivre la lutte, et chaque pas en avant doit porter nos colonnes sur les rives de ce beau fleuve du Pô qui leur apparaissait, depuis si longtemps, comme la terre promise, même avant que, nouveau Moïse, Bonaparte ne la leur eût montrée dans sa fulgurante proclamation. Il ne fallait pour accomplir ce miracle inespéré qu'une main ferme, une volonté tenace, un génie inventif et mobile ; vérins qu'apportait Bonaparte, en y greffant l'expérience qu'il avait acquise sur ce môme théâtre exploré en tous sens depuis trois années et les inspirations dictées par l'étude des campagnes d'autrefois.
Il va pénétrera son tour à la tète d'une arnu'e française sur cette belle terre où les victoires de ses devanciei'S jalonnent poiu' lui l'avenir. Cette fois, il saura s'y fixer, y asseoir sa domination et y infilli'er l'esprit de fraternité, d'unité et de liberté, levain de l'avenir, qui engendrera la renaissance de l'Italie. C'est sa voix impérieuse qui va rendre « familière aux oreilles, comme aux lèvres des rois », le nom sacré d'Italie '.
On conçoit qu'enire toutes ces guerres, tous ces décbiremcnis, toutes ces oppressions, qu'après tant de sang et tant de larmes, l'Italie, saturée d'histoire, imbibée de sang, ait été «souvent
1. Anton Giulin B;irrili : Napoleoae; La Vita Itallana. p. 111.
dépendante, presque toujours morcelée * » et qu'elle se soit débattue pendant des siècles, tiraillée en sens divers, sans jamais parvenir à se constituer, à grouper en une seule et même nation ses tronçons trop souvent rivaux l'un de l'autre.
Il y avait, d'ailleurs, contre sa réunion en un seul pays un obstacle majeur que son jeune conquérant a excellemment déûni. « Elle a dans sa configuration géographique un vice capital que l'on peut considérer comme la cause des malheurs qu'elle a essuyés et du morcellement de ce beau pays en plusieurs monarchies ou républiques indépendantes : sa longueur est sans proportion avec sa largeur *. » De cette difTormité territoriale en quelque sorte, provient la difficulté de trouver un centre unique, accepté de tous et répondant à tous les besoins. Il n'en estqu'un : Rome, et il était au pouvoir du Saint-Siège, pouvoir qui semblait alors invincible et intangible.
Il en résultait que les Italiens étaient aussi étrangers les uns aux autres que s'ils habitaient des lies isolées; « les Génois n'aiment pas les Toscans; ceux-ci goûtent peu les Vénitiens et les Romains, et les Romains n'apprécient en rien les Napolitains; de telle façou que les nations sont, sans savoir pourquoi, animées d'une antipathie ridicule les unes contre les autres' ». Mais ces « haines do ville à ville étaient l'effet et non la cause du morcellement de l'Italie *». Ceux qui ne concevaient point la renaissance de l'Italie en patrie, ou qui s'en tenaient à une politique égoïste, effrayée de voir grandir aux portes de la France une jeune nation rivale, conseillaient ouvertement de « maintenir l'Italie morcelée pour la maintenir subalterne = ».
Pourtant, ce peuple morcelé à l'infini, divisé contre lui-même, avait une âme, une foi, des aspirations communes. « L'Italie, isolée dans ses limites naturelles, séparée parla mer et par de très hautes montagnes du reste de l'Europe, semble être appelée à former une grande et puissante nation », et « quoique le sud de rilalie soit, par sa situation, séparé du nord, l'Italie est une seule nation. L'unité de langage, de mœurs, de littérature doit... réunir enfin ses habitants dans un seul gouvernement « ».
Prévision et prédiction tout ensemble que son auteur devait s'appliquer à réaliser!