H. de Sybel, t. IV, p
et devait, selon Thugut, poursuivre seul l'examen des questions pendantes et des négociations. Par une lettre du 22 mars, l'Empereur informait lui-même le roi de Sardaigne de sa résolution de laisser le général de La Tour s'aboucher désormais directement avec Beaulieu, et le 24 mars, Tiiugut, en écrivait à Castelalfero, toujours avec les mêmes formules doucereuses et dilatoires dans lesquelles il excellait à envelopper ses intentions. C'était bien pour « dissiper les inquiétudes de Sa Majesté sarde » qu'on invitait Beaulieu à étendre ses opérations ; mais il se pourrait que ce général « trouvât des difficultés majeures et insurmontables >>. D'ailleurs, « il semblait assez indifférent » que le corps auxiliaire autrichien « fût plus ou moins complet ». Enfin, Thugut persistait à invoquer la puissance des «motifs fondés» qui engageaient l'Empereur à confier à son généralissime la direction unique des opérations et il se félicitait, en terminant, de l'espoir, bien problématique cependant, de voir régner un « parfait accord », et les événements concourir » au but des vœux communs » des alliés '. C'était le dernier coup.
Pourtant, de La Tour eut encore, à son retour càPavie, tant était tenace son espoir, une conversation avec Beaulieu. Mais il ne tarda pas à se convaincre qu'avec le nouveau général, pas plus qu'avec le chancelier impérial, il n'y avait rien à espérer et, le H) avril, il écrivait pour annoncer quil renonçait à sa mission *.
Thugut, il faut en convenir, avait poussé trop loin ses avantages et trop peu ménagé la fierté de son allié. Ce jour môme du 10 avril où le général de La Tour en était réduit à confesser son échec, Bonaparte entrait en scène, et son épée, dans les combats de Montenotte, de Millesimo et de Dego, venait de trancher en deux larmée de ses adversaires ; d'en isoler les fractions ébranlées ; anéantissant ainsi, mieux encore que ne l'avait fait Thugut par sa hautaine ironie, le suprême espoir de Victor- Amédée. Dans l'état d'esprit où la mission bafouée du général de La Tour avait plongé la cour de Turin, les victoires de Bonaparte ne pouvaient arriver plus à propos pour frapper de saisissement un vieux roi indigné et atterré par la conduite de l'Autriche, son étrange alliée, et pour l'amener à une rapide capitulation.
Ainsi, aucun déboire ne devait être épargné à l'infortuné Piémont, par l'aveuglement de son roi. Après avoir tenu entre ses mains la paix, avec d'inespérées perspectives d'agrandissement, il se voyait jeter, seul, en pâture aux appétits de cette jeune
1. Lettres citées par le c' Kicbs, d'après la pièce 294 des Arch. de Breil (t. II p. 367, annexe 90).
2, Henri Marmonier, p. 38.
armée enthousiaste, que, d'un mot, il eût pu rendre sa fidèle alliée. Cette fois, on avait bien « épuisé le grand magasin des illusions ' » et la Sardaigne, qui avait tant convoité, ne parvenait plus même à se garantir. L'alliance autrichienne, détestée dans la nation, redoutée à la cour, avait complètement fait banqueroute-.
Le Piémont s'immola donc une fois de plus aux intérêts et aux caprices de l'Autriche,- alors que celle-ci jurait sa perte, comme si elle eût pressenti que de ce pays partirait un jour le vengeur qui devait constituer l'Italie '.
Si, en dépit de Tavortemenldc toutes ses tentatives, le royaume de Sardaigne et Piémont restait irrémédiablement associé à l'Autriche dans sa gueire contre la France, il s'en fallait que les autres gouvernements d'Italie, grands ou petits, afficliassentaloi'S quelque sympathie pour la Révolution. Rome et ÎN'aples étaient franchement hostiles ; les deux Républiques de Venise et de Gênes se renfermaient dans une prudente et cauteleuse neutralité; seule, la Toscane témoignait depuis peu de quelques sentiments amicaux, à la durée et à la sincérité desquels il eût été téméraire de se fier.
La République de Gènes, avec son doge Palavicinî *, proche voisine du Piémont, était plus directement aux prises avec l'armée française qui, depuis plusieurs mois, empiétait à chaque instant sur son territoire. Elle louvoyait, non sans habileté, entre les deux adversaires, mais elle inclinait visiblement du côté de l'Autriche. Elle avait proclamé, au temps du doge Joseph Doria, et malgn'' l'opposition du ministre anglais Drake, le principe de la neutralité désarmée, « cette dernière ressource des impuissants =»; tant elle était partagée entre son penchant pour les alliés et la crainte d'être un jour sacrifiée par eux au roi de Sardaigne qui convoitait Finale afin de se créer à travers l'Apennin un chemin direct qui le reliât à Oneille et à Loano.
i. Costa de Bcauregnrd, p. 2G1.
S. Albert Sorel, t. IV, p. 200.