Carlo Tivaroni, t. I", p
Till y faisait publier par Gorani,run de leurs adeptes, à l'automne de 1793, une brochure : « Tableau des mœurs et des gouvernements », où les mystères des cours d'Italie étaient dévoilés d'une main satirique et libertine *. Ce n'est pas à dire que, dans son ensemble, la Lombardie fût acquise aux idées françaises ; tant s'en faut. Mais il s'y était formé un groupe d'adhérents à la cause de la Révolution, plus nombreux, plus vivace et plus actif que nulle part ailleurs en Italie, et dont l'influence ne pouvait que se développera rai)proche et au contact des armées françaises. C'était d'ailleurs la classe qui fait l'opinion et les mœurs, et c'était là que « ce qui venait des Alpes paraissait tout or » ; là que Bettinetli traduisait Voltaire; là qu'on ne parlait et qu'on n'écrivait que le français *.
C'était donc à l'Autriche uniquement qu'incombait le soin de défendre la Lombardie, en même temps que d'apporter à la monarcliie sarde, si gravement menacée, un concours tant de fois et si vainement réclamé depuis plusieurs années. On pouvait croire que cette fois, malgré le manque de parole qui lui était familier, le cabinet de Vienne, directement mis en cause et aux prises avec le péril, sentant que ses belles possessions du Milanais allaient être l'enjeu de la lutte qui s'engageait, se montrerait plus disposé à tenir ses promesses et n'hésiterait plus, dans son propre intérêt, à risquer enfin ses troupes pour sauver ce joyau de la couronne qu'était Milan, en sauvant d'abord le Piémont dont la prise eût livré sans défense la plaine lombarde aux incursions des Français. Mais cette solution lionnête et simple ne paraît pas avoir été envisagée parles cervelles autrichiennes. Sauver la Lombardie, c'était convenu, mais ne sauver qu'elle, laisser le Piémont se dépêtrer, réduit à ses seules forces, au milieu des embarras qui l'assiégeaient de toutes parts ; telle était la pensée égoïste et déloyale qui persistait à animer la politique de l'Empereur.
L'Empereur François II n'était qu'un « triste honnête homme,
sans esprit, sans talent, sans aucune énergie ' ». Gendre etneveu
de la reine Caroline de Naples, il montrait, comme il sied, moins
■ d'emportement qu'elle,- mais n'en restait pas moins sourd aux
' 1. Albert Sord , t. IV. p. 26.
1 ) 2. Mehi, t.I", p. XXXVn.
3 MiMiioire au Directoire, adressé de Bàlo, !•' fév. 1796, par J. Potcral, l'ex-marquis de Poterat [Arch. Aff. Etrang., vol. 49o, pièce 23).;
conseils de la prudence, quand il s'agissait de frapper sur la Franco révolutionnaire, et à ceux de la franchise, lorsqu'on lui rappelait les engagements solennels qu'il avait pris à l'égard du Piémont. « Sans vice, sans vertu, sans passion quelconque, rien ne peut le faire sortir de son apathie naturelle : faire machinalement beaucoup d'enfants à sa femme qui est une Italienne point aimable, ni jolie, mais qui serait prête à devenir intrigante comme toutes les femmes de son pays ' » ; telle était la conception modeste qu'il s'était créée de son rôle impérial. Rien d'étonnant, dès lors, qu'il eût été dupé, berné par la Prusse et la Russie dans la question du partage de la Pologne, en mars 1793 *.
« Militaire dans l'àme » au dire de Kaunitz, mais « empesé, entêté,. . . borné », François II avait en effet « l'esprit peu étendu, mais non sans clarté, médiocre dans les vues d'ensemble, judicieux et sensé dans le détail; minutieusement dévot, sensible à la popularité vulgaire, d'une bonhomie superficielle et d'une sensibilité fugitive, c'était une grande figure terne et vague * ». « Raide et incertain, timide et orgueilleux, paresseux d'esprit, minutieux et jaloux de son autorité », il ne savait « rien décider dans ses conseils », parce qu'il « se méfiait de tous les conseillers » et il ne se décidait que « dans les tiraillements, par lambeaux, toujours trop tard ■* o. Sa longue figure maigre, blême et terne, était bien le reflet de son cœur desséché et vide.
Malgré les multiples raisons de famille et de sentiment qui l'incitaient à vouloir châtier les crimes de laFrance révolutionnaire, il est à présumer qu'il eût fait assez bon marché de ses rancunes, afin de ne point sortir de-son repos, et qu'il n'eût pas autrement cherché à tirer vengeance de la mort sur léchafaud de sa malheureuse tante. Mais autant par décence, par entrauiement, par peur, que par nécessité politique d'abattre cotte nation qui osait ainsi déraciner un trône et décapiter un roi, il lui avait bien falluprendre la tête du mouvement anti-révolutionnaire etl'initiative d'une Ugue de toutes les monarchies européennes contre un peuple assez audacieux pour les braver et les ébranler.
Il avait d'ailleurs, dans la personne de son ministre, le comte do Thugut, un homme qui, en dépit ou plutôt en i-aison de la bassesse de son extraction et de l'humilité de ses débuts, affectait do paraître profondément imbu des préjugés classiques des vieilles monarchies, pénétré de leurs traditions, et tout acquis à la cause des