‹ Bonaparte en Italie 1796Chapitre 159 sur 622 · Melzi, t. I", p. XXXVII · texte numérisé non relu

Melzi, t. I", p. XXXVII

A Naplcs, « là, comme ailleurs, l'amour formait la base de la vie », et l'on entendait sans surprise la princesse Pietra Perizia dire à la reine, — il est vrai que cette reine était Marie-Caroline : — « Je veux prendre un amant, mais je veux que Votre Majesté me le choisisse elle-même. »

A Turin, les reines et princesses de Sardaigne, « austères par tradition et par caractère, imposaient aux dames de la cour des allures plus réservées. Si le diable n'y perdait rien, les formes étaient sauvegardées. »

A Florence même, dans la docte, iîne et molle Florence, si les rares salons n'étaient pas « uniquement tripot et cour d'amour », si l'onpoussaitla hardiesse jusqu'à réciter des sonnets ou deviner des charades, le niveau des préoccupations intellectuelles n'était pas au fond, plus élevé. En dépit d'Alfieri, affichant d'ailleurs sa liaison avec Madame d'Albany, trop sombre et rugueux pour être badin ou permettre de l'être, les mœurs y élaicnt aussi libres sur les bords de l'Arno, le ton aussi frivole, l'amour aussi omnipotent et absorbant que dans les autres cités d'Italie. « Les alcùvcs y tenaient une telle place qu'il n'en restait ])lus pour les salons'. » Dans ce perpétuel et suave cantique dainoiu" que chaque être, sous ce beau ciel, chantait en lui-même, les cœurs s'étaient insensiblement efféminés et il fallait, avant de les mettre en présence de pensers virils, les préparer par une lente évolution à comprendre autre chose que ce qui était du domaine de l'amour. Ce fut le tort des novateurs de cette époque, tant Ilalicns que Français, de croire qu'il était possible de s'arracher d'un coup à cette délicieuse torpeur pour embrasser de gaîté de cœur les fatigues, les déceptions et les périls de la vie polilique. Beaucoup de nobles esprits d'Italie pensaient que si leurs compatriotes étaient « indolents, c'est peut-être qu'ils se reposent d'avoir agi ou qu'ils se préparent pour agir encore ». Ils se répétaient avec foi : « Donnez-leur une espérance et un guide : leur inlelligcnce, secondant leur énergie jusqu'alors tenue en réserve, leur tiendra lieu d'expérience. » Ils se consolaient de la tiédeur du peuple, en se disant que s'il n'y a « d'émulation pour rien », si « la vie n'est plus qu'un sommeil rêveur sous un beau ciel », il suffirait d'évoquer, d'exalter le sentiment national, de « donner à ces hommes un but » pour qu' « en six mois, on les voie tout apprendre et tout concevoir ».

1. Conférence de M. Ferdinando ïlarlini. " Donne, salolti e costumî " faite à Florence, en juil. 18'J6 (voir: La Vifa Italiana durante la Rivoluzione francese e rimpero, p. 3i9). M. t'erdinando Martini, dé|mté au Parlement et gouverneur général de l'Erytlirée, est un des littérateurs les plus distingués, uu des orateurs les plus remarquables, de l'Italie contemporaine.

Ils avaient raison sur un point ; « l'amour de la pairie, en effet, comptait parmi les passions des Italiens qui étaient restés ses adorateurs constants, sinon fidèles », et de cette passion devaient découler de grandes choses. Il ne fallait pour l'enflammer que « donner une vie à cette nation qui se contente d'un rêve ' ».

Aussi les paroles jetées alors sur ce sol épuisé par trop de fécondité ne devaient pas se perdre et pourrir stériles, au fond du sillon. « Cette initiation à la liberté, à la gloire, sous le drapeau français et par un grand homme ne fut pas sans avantages pour la péninsule. L'idée d'un royaume italien unitaire... devint familière à tous les esprits. Les principes de liberté et d'égalité civile... s'implantent sur le terrain môme de la routine ecclésiastique-. » « L'idée maîtresse de l'avenir germait confusément au milieu des chimères du temps, et la fermentation cosmopolite annonçait déjà la révolution nationale qui en devait sortir ^. » Il fallait donc la domination des Français en Italie pour rectifier notablement l'esprit public et les mauvaises mœurs; pour que la jeune armée italienne apprît, à l'école de nos soldais, la bravoure qu'elle déploya dans les guerres de l'Empire *.

Mais en attendant que ces semences eussent germé dans cette terre en friche à peine creusée par le soc révolutionnaire ; avant que la moisson eût poussé ses verts épis ; que le chaud soleil dltalie les eût dorés et mûris, il faudra qu'il s'écoule d'abord près d'un demi-siècle d'oppression ; il faudra qu'au labour hâtif succède la rosée fécondante du sang, sang sur les champs de bataille, sang sur les échafauds ; des gémissements dans les cachots.; des larmes de veuves et d'orphelins. 11 faudra la mort d'une foule de généreux martyrs ; de Morelli et de Silvato ; du capitaine Garelli et du lieutenant Laneri ; de Ciro Menotti ; d'Attilio et Emilio Bandiera, ces frères héroïques ; de Ricciotti, de Moro, de Lupatella, de Venerucci et de tant d'autres impitoyablement égorgés par lcsCanossa,lesDel Carretto, les Rivarola et les Tacchini. Ce n'est qu'après cette fécondation sanglante, cette sueur humaine répandue à grands flots, qu'à l'évocation d'esprits de haute lignée, orateurs, historiens, soldats ou poètes, de Vincenzo Gioberti et de Gino Capponi, de Montanehi et de La Farina, de Pezzotti et de Cesare Balbo, de Gucrrazzi et de Mazzini, d'Azeglio et de Manzoni, de Cavour, de Manin et de

1. M"» de Staël : Corinne^ passages cités par Ch. Dejob : Madame de Staël et l'Italie, p. 102, 107, 117.

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