Charles Dejob^ p. 96, d'après Stendhal
Garibaldi, resplendira au grand jour du >7so?'^ime/t^o, cette œuvre sacrée de la France : l'ilalie une et libre, maîtresse à jamais de ses destinées.
De même qu'on n'avait pu ralentir en France l'essor de la Révolution, il était trop tard, au printemps de 1790, pour philosopher sur la plus ou moins grande maturité des peuples d'Italie, sur le degré de possibilité d'édifier avec eux un monument durable. Le sort des batailles allait jeter l'Italie pantelante aux pieds de son jeune vainqueur, et il fallait bien coûte que coûte, improviser pour elle, comme abri, des gouvernements trop fidèlement calqués, fatalement, sur celui de la France. Les adversaires étaient depuis trop longtemps en présence pour que l'on pût reculer. D'ailleurs, avant de songer à quelque établissement gouvernemental pour l'Italie, chacun était d'accord pour la libérer, avant tout, de la présence de ses éternels oppresseurs.
De bons, de sages esprits avaient prophétisé, dès juin 1792, que c'était en Italie que nous devions « vaincre les Allemands' » et que c'était là qu'il les fallait attaquer et pourchasser, prenant Gènes, envahissant Parme, Modène et Plaisance, ramassant fourrages, denrées, toiles, bètcs de somme, artillerie, munitions, trésors de plusieurs millions, menacer ou mater Venise et exploiter le pays en fournitures. Ce langage d'un précurseur à la vue longue et perçante était plus que jamais de mise, et ce qu'il y avait de plus caractéristique, c'est que ce langage est tenu par des hommes de l'ancien régime et non pas seulement par des démagogues.
Si donc le Directoire se méprenait lourdement sur les véritables sentiments des populations italiennes, il ne méconnaissait pas la nécessité, l'urgence, d'une action militaire énergique. Il n'avait pas envoyé Bonaparte dans un autre but. Il eût fallu qu'il fût plus sourd que de raison pour ne pas entendi'e les pressants appels que lui adressait dans ce sens, l'agent général delà République française en Italie, Gacault, caractère ferme et droit, esprit subtil et délié, d'une rare justesse de vues et d'une profonde clairvoyance, qu'un long séjour dans la péninsule avait initié à tous les ressorts cachés de la politique italienne et que sa sagace perspicacité n'aurait point dû tromper sur l'état d'esprit des
i. FOllx HOnin, chargé d'affaires à Venise, cité par Albert Sorel, t. III, p. 119.
peuples, si son zèle révolutionnaire ne lui eût quelque peu fait perdre la notion ilu réel.
Toute sa correspondance avec le Directoire peut se résumer en un mot : agir et agir vite. « Tout nous engage, écrivait-il, d'ouvrir de bonne heure la campagne ; nos ennemis sont faibles en Italie *. » Il ne craignait pas de répéter, à quelques jours delà : « Il faut que la campagne s'ouvre avant quinze jours * » et il insistait sur ce fait qu'en s'établissant à Tortone, on diclait la paix à Milan. Faisant en outre le décompte des forces, tant autrichiennes que sardes ou napolitaines, qu'on pouvait opposer à la France, il en concluait qu'elles n'offraient rien d'insurmontable, ajoutant surtout que les petites puissances de l'Italie n'attendaient pour obéir que notre entrée victorieuse en Piémont *; ce qui était quelque peu exagéré.
On a déjà vu combien il était ardent pour réclamer qu'on atteignît Gènes au cœur en occupant militairement sa banlieue, et en la contraignant à consentir un emprunt. Il n'en démordait pas et opinait sans cesse dans le même sens, insistant pour qu'on s'emparât, le même jour, à la môme heure, de la Bocchetta et de Gavi. Sans se lasser et avec une ardeur juvénile que l'âge mûr n'avait pu éteindre, il répétasses vigoureux conseils, faisant valoir qu'il ne faudrait que 9,000 h. pour une telle expédition et que c'était là le seul moyen d'obtenir quelque chose*.
Où il se leurrait, c'est quand il osait compter, pour seconder le mouvement, sur les patriotes piémontais qui grouillaient autour de lui et ne tarissaient pas en ofl'res de concours •'.
Le sage Miot n'était pas moins résolu que Cacault, et, de Florence, il conseillait également un coup de main sur Gènes «.
Ce n'était toutefois pas entièrement l'avis du réservé Falpoult qui, bien qu'arrivé à Gènes seulement depuis le 21) mars, à peine en fonctions, avait déjà pu se convaincre des inconvénients d'un acte de violence envers Gènes, et redoutait le fâcheux effet qu'une apparence de pression ou de menace ne manquerait pas de l)roduire sur le gouvernement génois. Il considéi'ait qu'il valait mieux renoncer à l'emprunt, attestant que la marche des Français
1 Cacault au ministio des rclat. extcr., 16 murs 1796 (Arch. G. et Aicli. Afl'. Etraiig.).
•2. Cacault au miiiistie des relat. extOr., 20 mars 1796 (Arcli. G. et Arch. AfP. Etraug.).
'A. Cacault au ministre des relat. extér., 10 mars 1790 (Arch. G. et Arch. AU'. Etrang-.).
4. Cacault au ministre des relat. extér., 30 mars 1796 (.Arch. G. et Arch. Atr. Etrang.).
•i. Cacault au ministre des relat. ext:Jr., 28 mars 1796 (Arch. G. et Arch. Aff. Etraug.).
0. .Miut au Directoire, 23 mars 1796 (.\rcU. G. et Arch. Aff. Etrang.).
sur Voltri avait déjà produit une déplorable impression '. Le secrétaire d'État delà République de Gûnes, Buzza, avait en efiet écrit à Cacault pour se plaindre de la marche en avant de la colonne française*, et demandait qu'on fît rétrograder sur Savonc la brigade Pijon, bien qu'on eût pris à Gènes, assurait-il, les précautions nécessaires pour s'opposer à son entrée. Ce n'était pas non plus l'avis de Bonaparte ; il ne pensait pas autrement que Faipoult, et dès qu'il fut informé du mouvement sur Voltri, il écrivit à Faipoult : « Les affaires qui se traitent de votre côté lu'inquiétent : je crains que l'on n'aille trop loin et que Ton no déconcerte les opérations essentielles que nous avons à faire.. . Le peuple génois est fier et brave ; gardons-nous de donner beau jeu aux oligarques, de les mettre dans le cas de rallier le peuple à leur cause... ' » C'était plein de sens et de justesse.
Il va sans dire que Saliceli, qui avait obtenu de Schérer la mise en marche de la colonne Pijon, persistait à considérer cette menace comme utile. En constatant qu'en dépit des intrigues Gènes était tranquille, il notait qu'un premier résultat était ainsi atteint, puisque, au seul bruit de la marche sur Voltj-i, le doge avait cbercbé à renouer, par l'intermédiaire de Spinola, commissaire à San Remo, qui avait déjà patronné les demandes d'emprunt de la France, les négociations en vue d'aboutir à cet emprunt, depuis si longtemps gage de discorde entre la République de Gènes et l'armée de la République française *.
Plein d'impatience fébrile, Saliceti était, avec Cacault, le plus pressant à demander que la campagne commençât avant quinze jours et il présageait, si on l'écoutait, la victoire certaine. A son avis, contredit par les auli'cs agents de la France et parfois par luimème^ les habitants des provinces voisines des Apennins paraissaient disposés à s'insurger contre le roi de Sardaigne ; il n'en voulait pour preuve que ce fait: à Calaza, un moine ayant prêché conter les Français, avait été tué en chaire de deux coups de pistolet*'.
Entre tant d'opinions si divergentes, il était difficile de faire un choix. Le Directoire écoula de préférence son délégué Saliceti et ratifia l'acte que celui-ci avait combiné avec Cacault, imposé au général Schérer, acte qui portait sur Voltri une brigade d'infanterie pour appuyer de ses baïonnettes les exigences françaises à l'égard de Gènes.
i. Faipoult au Directoire, 3 avril 179G (Arch. G. et Arch. Aff. Etrang.),
2. F. M. buzza à Cacault, 26 mars 1796 (copie aux Arcli. G ).