Saliceti au Directoire, 26 mars 1796 (Aich. G
Malgré l'improbalion de Bonaparte et les avciiisscments de Faipoult, on ne revint pas sur cette mesure inconsidérément ordonnée. Bonaparte se trouvait ainsi, dès ses débuts, en conflit avec l'autorité civile. Cependant, il n'insista pas; il se borna à écrire qu'à Gènes « l'on se conduit mal : l'on a trop l'ait ou pas assez » ; rappelant que « le gouvernement génois a plus de tenue et de force que l'on ne croit. Il n'y a que deux partis avec lui : prendre Gènes par un coup de main prompt, mais cela est contraire à vos intentions et au droit des gens ; ou bien vivre en bonne amitié et ne pas chercher à leur tirer leur argent, qui est la seule chose qu'ils estiment '. » Ceci dit, en quelque sorte afin de dégager sa responsabilité, il ne critiqua plus la marche sur Voltri, puisque c'était un fait accompli, s'appUquant seulement à tirer de cet incident qu'il n'avait point prévu le meilleur parti possible pour ses opérations ultérieures. Ce qui, dans la pensée de Saliceti, n'avait été qu'une menace contre Gènes, devint pour Bonapai'te un moyen sûr d'induire en erreur Beaulieu sur ses véritables intentions.
Mais si le Directoire avait peine à suivre l'enthousiaste Cacault dans ses projets de forcer la main à Gènes et de châtier ses gouvernants; si les avis différaient sur plusieurs autres questions de détail, il y avait tout au contraire unanimité de sentimentu sur le but et la portée à donner à la campagne qui allait s'ouvrir.
Ce but, c'était l'expulsion définitive de l'Autriche hors de l'Italie. Sur ce point, nul désaccord, nulle contestation. Ce n'est pas seulement Cacault, ainsi que nous l'avons déjà vu, ni Saliceti aussi impétueux que lui, qui tiennent un tel langage; ce n'est pas seulement Soulavie *, « abbé défroqué, libellisle et compilateur de profession, llibuslier d'archives, fabricant d'apocryphes », grand ourdisseur de trames et se faufilant dans tous les cabinets*, c'est aussi le circonspcctFaipoult et leprudentMiot*, qui répètent à l'envi qu'il faut chasser à jamais les Autrichiens de l'Italie.
L'action, une action immédiate, rapide, conquérante, s'imposait donc à l'armée. Il fallait abattre l'orgueil et la puissance de cette maison d'Autriche qui, plus tenace que la cour de Prusse, plus acharnée que l'autocrate de Russie, refusait seule de melti-e sa main dans la main des bourreaux de Marie-Antoinette. Pour y parvenir, il semblait qu'on dût foncer sur les possessions im|)ériales, à la fois par l'Allemagne et par l'Italie; écraser les armées de l'Empereur dans l'étau des deux armées françaises qui se
1. Bonaparte au Directoire, do Nice, 28 mars 1796 fArcli. G.I.
2. Lettre de Soulavie au Directoire, du 10 mai 17'JG (Arcli. G.). :î. Albert Sorel, t. lll. p. 3'J3.
4. Faipoult à Cuniot, 23 avril 1790; Miot au g»' Bertliicr, 3 et 6 mai 1796 (Arch. G.).
rejoindraient sur ses domaines et iraient dicter à Vienne les conditions de la paix. Un tel but n'avait l'ien de cliimérique dans les circonstances présentes. Mais il eût fallu que Jourdan avec l'armée de Sambre-et-Meuse, que Moreau avec celle de Rliin-et-Mosclle, voulussent bien agir de concert avec celle d'Italie; combiner leurs mouvements avec ceux du jeune général obscur, dont la gloire et les services allaient prochainement éclipser les leurs. Qui pouvait espérer cette entente entre le lent et temporisateur Moreau, l'indécis et faible Jourdan, et le jeune Corse volontaire, agité, jamais satisfait, qui allait d'un bond se jeter en travers du plan de ses adversaires ?
Le Directoire lui-même était-il doué d'assez d'envergure d'esprit pour embrasser d'aussi vastes projets ? Certes, il était avide, comme tout gouvernement à ses débuts, de signaler son avènement par quelque entreprise glorieuse et lucrative, en môme temps qu'assurer à la France haletante les bienfaits d'une paix tant désirée. Il n'était point fâché non plus, dans l'état de pénurie et de gène où se trouvaient les finances du pays, d'alimenter ses soldats aux frais des peuples conquis. Si, par surcroît, quelques modestes fonds pouvaient entrer dans ses caisses vides, le prolit allant de pair avec la gloire n'était pas fait pour lui déplaire. L'Italie lui oiïrait à ce point de vue une pioie tentante qui valait la peine qu'on risquât l'enjeu dune campagne. Il n'en était pas de même en Allemagne où le Directoire, n'envisageant pas les mêmes chances de butin, redoutait l'elTet irréparable d'un échec où s'engloutiraient les plus nombreuses, les plus réputées de ses ai-mées. Aussi resta-t-il sourd aux ouvertures que Bonaparte lui lit, en vue de coordonner les mouvements des trois armées ; la marche sur le Tyrol parut même trop audacieuse à ses regards bornés.
Ses conceptions politiques n'allaient pas aussi haut, ni aussi loin. A vrai dire il s'était bien formé quelque vague idée de ce qu'il conviendrait de faire du Piémont une fois qu'on l'aurait conquis ou désarmé; de laLombardie après qu'on l'aurait délivrée de l'Autriche. Il s'était bien posé la question de savoir si, une fois à Milan, il ne serait pas préférable de ne pas poursuivre incontinent ses avantages contre l'Autriche, et de se retourner d'abord contre le pape. Le Directoire avait rédigé sur ces divers points force mémoires et instructions. Dans aucun, il ne s'arrêtait à la pensée d'une coopération éventuelle de ses trois armées contre l'Autriche; dans tous lui apparaissait la nécessité d'en finir avec la papauté, comme avec l'Empire, et de briser l'un après l'autre ces deux vestiges vermoulus des temps du Moyen Age.
Conviendrait-il de laisser à eux-mômes le Piémont et le Milanais, après en avoir tiré, toutefois, tous les profits matériels possibles ? Les laissera-t-on libres de se donner un gouvernement de leur choix ? Importait-il davantage au contraire d'annexer la fvombardie au royaume de Sardaigue, de constituer ainsi une no ivelle puissance qui, devant tout à la France, gravitant dans SOI orbite, jouerait vis-à-vis de l'étranger le rôled'État-tampon, si lort préconisé jadis parles diplomates ? Un gouvernement démocratique à 3Iilan, remplissait le même but et pouvait servir à la lois contre un retour offensif probable de la monarchie autrichien ue et à une tentative possible de revanche de la part de Victor-Amédée.
Fallait-il surtout, — et c'était la plus grave des questions, — réduire à tout jamais l'omnipotence pontificale, briser le Saint-Siège compromis dans les querelles contemporaines et restaurer sur ses ruines quelque fantôme de la République romaine ? Sur ces divers points et sur ce dernier surtout, les révolutionnaii'cs français, ceux qu'à l'étranger on continuait à appeler les «Jacobins », alors que depuis un an le fameux club avait vu fermer violemment ses portes, tenaient une l'éponse depuis longtemps préparée : il fallait républicaniser l'Italie entière, la libérer, mais point l'asservir; il fallait détruire jusqu'aux racines l'institution néfaste de la papauté. Un des membres du Directoire, non l'un des moindres, La Révellière-Lépeaux, penchait, on l'a vu, pour celte alternative. Ce n'était rien moins qu'un retour aux grandes traditions du Comité de Salut public, qui, suivant le mot de Danton *, était devenu, aux lieu et place de la Convention, un << grand comité d'insurrection générale des peuples, créé par la nation ».
Les avis dans le même sens ne manquaient pas. C'était d'abord celui de Cacault, fidèle héritier de l'invariable doctrine du Comité de Salut public, qui se prononçait ainsi : « Appliquer nos principes et nos lois sans ménagement partout où nous pénètrei'ons; le peuple veut l'humiliation des grands, l'abolition des féodalités et des titres, l'exclusion des nobles des emplois ; il faut donc sacrifier 200,000 privilégiés sur Hi millions de population - ». Ce n'était pas chez lui une opinion accidentelte et de fraîche date, inspirée seulement parles succès de Bonaparte; c'est alors qu'on ne faisait que les espérer, qu'il formulait avec tant de fermeté' son opinion, opinion miu-ement rélléchie et fort ancrée dans son robuste et clair esprit. Il est à craindre pourtant qu'il ne jugeât des