Clausevritz
cheval maigre les cimes de lApennin, il plongeait ses regards sur les riches plaines où serpentent les sinuosités du Pô, aussi hicn que sur l'enchevêtrement des collines et des vallées qui l'en séparaient. Il échafaudait en silence; dans son cerveau puissant, tout le réseau de marches comhinées qui devait porter ses soldats sur la terre promise, embrassant d'un coup d'oeil toute l'étendue du terrain, prévoyant tous les obstacles çt s'attachant à y parer. Ne disait-il pas lui-même : « Si je suis toujours prêt à faire face à tout, c'est que... j'ai prévu ce qui pourrait arriver' » ?
Comment n'aurait-il pas parfaitement possédé toutes les lignes de son plan, avec sa profonde connaissance de la contrée qui se déroulait devant lui; sa prescience du génie particulier de chacun de ses adversaires, avec la certitude de l'efficacité des manœuvres, tant de fois répétées par lui sur le terrain même ou sur la carte, pour vaincre l'un, écarter l'autre et s'établir en maître, et solidement, entre deux tronçons d'armée dont il était facile d'entraver la jonction?
C'est là en effet la conception souveraine de ses plans, celle autour de laquelle viennent se grouper les autres conceptions secondaires qui n'ont d'autre but que de concourir à la réussite do la première. Dans le plan qu'il fit adopter, en 1794, par les représentants Robespierre jeune, Ricord et Laporte, et qui aboutit aux victoires de Saorgio, puis à celles deCairo etdeDego, c'est déjà ce mouvement de pénétration qu'il préconise en l'appuyant de démonstrations de flanc destinées à distraire l'attention de l'ennemi. Il dit déjà qu'il faut frapper l'Allemagne en Italie, et qu'il ne faut point s'enfoncer en Italie, tant que l'Allemagne ne sera pas aflai- Mie*.
Dans plusieurs plans émanés de sa plume, en 1793, pendant sa disgrâce ou tandis qu'il était attaché au bureau militaire du Comité de Salut public, c'est encore la môme pensée géniale qui ressort avec netteté, sous des formes à peine différentes; ce ne sont pas seulement les mêmes vues, mais les mêmes phrases, les mêmes expressions, qui se retrouvent sous sa plume et sous celle de Carnot.
Ces plans furent élaborés avec tant de clarté et de force, déduits avec tant de logique, basés sur des observations pratiques si précises que Carnot, que Doulcet de Pontécoulant, les deux chevilles ouvrières du Comité en ce qui concernait les opérations militaires, les adoptèrent et en prescrivirent l'exécution aux généraux des
1. Conversntion do Napoléon avec le sénateur Rœdcrer, le 6 mars 1809.
2. Plan fait à Colmars, 21 mai 1794; Plan fait à Nice, 20 juin 1794; Mémoires de juillet n9a (Arch. G.).
armées des Alpes et d'Italie. Ils les signent, mais c'est Bonaparte qui les rédige, jusqu'à ce qu'il les exécute.
C'est encore lui qui dicte le projet que dut accomplir Schérer, aidé des admirables dispositions tactiques de Masséna, projet qui amena la bataille de Loano, grosse de résultats si l'on avait su poursuivre le succès, comme eût su le faire Bonaparte, comme voulait le faire Berthier ».
Enfin, en janvier 179G, il fait agréer au Directoire un plan, réédition perfeclionnée de tous les autres, où modifiant seulement quelques détails, complétant ses projets anciens par quelques vues nouvelles, les clarifiant, il trace la marche définitive qui doit conduire l'armée au cœur de l'armée ennemie. C'est le plan suprême, celui qui motiva sans doute sa désignation pour le commandement en chef de l'armée d'Italie. On y retrouve les grandes lignes de sa campagne de l'Apennin, tant il eut peu à retoucher son projet primitif pour l'adapter aux circonstances; tant il y avait tout vu, tout prévu, tout calculé! Exemple bien rare dans l'histoire d'un plan exécuté presque à la lettre, sans que rien survînt en déranger les principales dispositions !
C'était, pour ainsi dire, laquintessence de tous les projets éclos dans son génie qu'il avait semés sans compter dans l'oreille des généraux ou des représentants. Dans tous on sent sa griffe ; ils sont marqués de son coin, tant y est nette la vision des liommes et des choses, la nécessité de la marche à suivre, la perception claire du but qu'il faut atteindre.
Aussi est-il oiseux, même puéril, de rechercher quel fut, sinon l'auteur, du moins l'inspirateur, du plan de la campagne de 1796. Il n'y en eut qu'un et ce fut Bonaparte. C'est en vain qu'on l'a attribué soit à Carnot, soit à Pontécoulant, soit môme à Ceracchi. Bonaparte a pu les consulter, surtout ce dernier, sur des détails d'exécution, mais les projets établis auparavant portent