Barras, t. II, p. '72 à 7u
A ce compte, et si toute autorité consultée devenait par cela môme l'iniliatrice d'un pian, c'est au Directoire lui-même qu'il faudrait avant tout reporter tout l'honneur des succès de Bonaparte. Le jeune général en chef emportait en elTet avec lui en quittant Paris, une longue instruction dont le Directoire l'avait nanti pour la conduite de la campagne'.
Cette instruction entre dans de si minutieux détails qu'elle pourrait passer pour un guide, un manuel d'où le général ne devait pas s'écarter. Mais pour si touffu qu'il soit, on ne saurait assimiler, en aucune manière, ce long mémoire, d'une prolixité voisine du radotage, à un véritable plan de campagne. Il faut avouer en outre que Bonaparte esquiva, dès le début, les principales des prescriptions que lui intimait la note du Directoire et il fit bien.
Si ces instructions marquaient le vœu formel des Directeurs de diriger les premiers et les plus considérables eHorls de l'armée sur les Autrichiens, parce qu'une défaite des Piémontais aurait laissé l'Autriche indifférente et n'eût point arrêté sa marche, elles enjoignaient à Bonaparte de continuer à poursuivre sans désemparer l'armée autrichienne, à s'emparer d'Asti, de Valenza, de ïorlone, pour frapper ainsi l'Autriche, inquiéter et intimider à la fois Gènes et le Piémont, sans cependant assurer ses derrières autrement que par la prise de Ceva. Cette marche devait être « considérée comme la principale et, pour ainsi dire, la seule à suivre », et « toute opération qui s'en écarterait positivement doit être absolument rejetée * ».
Par une inconséquence étrange, en môme temps que le Directoire ne lui accordait d'autre sauvegarde que Ceva pour parer à
i. Instructions données par le Directoire au général Bonaparte, pour le qélierai en c lie/' de l'année d'Italie et il reçut pins tard Instructions du Directoire sur ses vues ultérieures à l'ér/ard du roi de Sardair/ne et sur les opérations, datées des 16 ventôse IV (6 mars 1196) et 6 floréal IV (23 avril 1796) ; ces dernières ronlirmécs par une lettre signée de Carnot, çn date du 9 floréal JV (28 avril 1796). Ces instructions, transmises par une lettre signée de Le Tourneur, président, sont revêtues de la signature de tous les membres du Dirccloire, à l'exception de Barras (voir g"' Jomini, t. VIII, p. 337 à 3oS). Le c' Krchs (t. H, p. 37.j, annexe 94) donne en regard l'une de l'autre la minute primitive du texte et la rédaction délinitive de ces instructions, datées du 2 mars 1796 (Arcli. G ).
2. Instructions du Directoire, voir Jomini, t. VUI, p. 313, c' Krebs, t. II, p. 375. Le texte délinitif est plus rigoureux que la l'édaction primitive qui laissait au général le choix du moment, et le soin d'examiner s'il valait mieux contenir les Sardes à Ceva et tomber sur les Autrichiens à Acqui, ou s'emparer d'abord de Ceva.
une attaque des Sardes tandis qu'il poursuivrait les Autricliiens, il mettait Bonaparte dans l'impossibilité de s'emparer de cette place, en lui imposant l'obligation de ne pas faire de sièges et surtout de ne pas emmener de grosse artillerie avec soi. Cetio disposition fort sage en vue d'assurer la mobilité des colonnes en pays de montagnes, détruisait par cela môme le plan directorial, puisque c'était renoncer à la p.""ise de Ceva, partant à la possession du seul point d'appui efficace qui empêchât l'armée sarde de tomber sur les derrières des troupes françaises pendant leur marche imprudente à la poursuite de Beaulieu.
Bonaparte était pluS' sagement inspiré, en se résolvant, ne pouvant tenter un siège, à désobéir aux catégoriques instructions du Directoire, et à se jeter d'abord sur le Piémont afin de l'annihiler avant d'entreprendre la destruction des Autrichiens privés dès lors de leur allié. L'entrée en Piémont qui était, pour le Directoire, une simple disposition préliminaire, une précaution, apparaissait au général en chef comme le premier acte du plan qu'il méditait, mais un premier acte complet, lié au reste de l'action, et non plus un simple prologue.
Peut-être le Directoire escomptait-il les soulèvements populaires que les mécontents se flattaient de faire naître en diverses villes du Piémont, soulèvements qui faciliteraient d'une part à l'armée des Alpes, attentive à ces mouvements, la conquête du Piémont et sa réunion prochaine avec l'armée d'Italie ; qui d'autre part, absorberaient à eux seuls l'attention du roi de Saidaigne au point de la détourner de son objectif, tandis que Bonaparte se lancerait à l'aventure contre Beaulieu. Mais bien que l'on considérât le Piémont comme une « nation plus cohérente, plus cultivée et plus ouverte aux émissaires français ' » ; bien que les réfugiés politiques, Ranza, Baratta, Gédéon Muzio * et autres, se fondant sur les récentes insurrections étouffées dans le sang et sur les complots qui s'étaient déjà formés, l'épétassent à satiété que les Français n'avaient qu'à paraître en Piémont pour y provoquer une révolution ; bien que cet avis fût partagé par plusieurs personnes de sens et d'expérience, telles que San-Fermo et Barthélémy, et que des espions vinssent en témoigner ^, Bonaparte, peu confiant par nature dans l'explosion des sentiments populaires, trop froid calculateur pour faire entrer en ligne de compte des éléments