Mémoire sur l'année d'Italie, juil. 179j (Aieli. G
monts, on a l'immense avantage de vivre en un pays abondant; des ressources en tous genres s'offrent à l'armée.
Mais pour accomplir cette marche, il fallait renforcer l'armée d'Italie et Bonaparte conseillait d'y transporter 15,000 h. de larméc des Pyrénées rendus disponibles par la paix avec l'Espagne. Avec cette masse, en faisant le simulacre du siège de Démonte, afin d'obliger l'ennemi à diviser ses efforts entre cette place et celle de Ceva, Bonaparte ne doutait point du succès.
A. la vérité, il fallait que la saison fût heureusement choisie pour favoriser cette opération et il n'échappait pas à la perspicacité de Bonaparte que c'était de février à juillet qu'il fallait agir. <» Nos armées ont toutes péri par les maladies pestilentielles produites par la canicule '. » L'olTensive au printemps présentait cet autre avantage que les neiges n'étant point fondues à cette époque et encombrant les cols, sans cependant intercepter les passages, il fallait moins d'hommes pour garder les communications, ce qui accroissait d'autant la force de l'armée d'invasion. On s'apercevra par la suite des autres conséquences du retard apporté à l'ouverture des opérations, quand investissant la place de Manloue, « la <-,aniculc arrive au galop » et qu'on sera contraint de rester malgré tout « dans le pays le plus malsain de l'Italie ». C'est ce (|ui arrachera à Bonapai'tc ce cri. « La campagne a commencé (leu.v mois trop tard. . . Misérables humains que nous sommes, nous ne pouvons qu'observer la nature, mais non la surmonter 2 ! »
On se trouvait alors, une fois ce plan réalisé, dans une position intermédiaire entre le Piémont et les troupes autrichiennes, libre de menacer, à son gré, Turin, si, le roi de Sardaigne ne sollicitait pas la paix, ou l'Autriche si, comme il était présumable, le roi con^ sentait à déposer les armes et permettait ainsi à l'armée française de concentrer ses attaques contre les Impériaux*.
Donnant alors à son projet plus de précision et d'ampleur, Bonaparte marquait d'un trait la nécessité, l'Apennin franchi, de marcher sur Sassello pour i-efouler les Autrichiens vers Acqui et Alexandrie, et, en même temps, sur Montezemolo par Cairo et Millcsinio pour investir Ceva où les. Sardes ne manqueraient pas
1. S" Mémoire mililaire sur l'année d'Italie (de la main de Junot), juil. 1795 e': A'o/e sur l'armée d'Italie, du lU.janv. 1796 (Arcli. G.)
2. Bonaparte au g"' Clarke, de Milan, 8 juin 1796 (Arcli. G.).
3. ■!" et i' Mémoires sur l'armée d'Italie; Note sur l'armée d'Italie, du 10 janv. 1796. Instruction mililaire pour le r/'^ en chef de l'armée d'Italie, de juillet 179.j ; Instruction (au nom du Coniiti; de Salut public) pour les représentants du peuple et le f/énéral en chef de l'armée d'Italie (de la main de .lunot et annotée jiar lÎDiiapaitc), juillet 179U, et A'y/e sur la direction que l'on doit donner à l'armée d'Italie, prOsumOc du il oct. il'ù'j (Arch. G.).
do se r(!fu<,ner. On se hâterait aussi de réparer le chemin de Savone à A! lare par la IMadoniia, afin d'y faire passer les3G pièces de gros calibre nécessaires au siège de Ceva. Déjà il entrevoyait, par delà ces premiers succès qu'il prédisait, la possibilité de courir à l'Adige, puis dans le Tyrol, pour y faire sa jonction avec l'armée <la Rhin, ce Tyrol où la nature a posé les bornes de l'Empire d'Autriche'.
Sans crainte de se répéter, Bonaparte, dans une autre note -, précise encore davantage, insiste sur l'occupation indispensable de Sassello d'un côté, de Montezemolo de l'autre, évaluant même le temps à consacrer aux marches et fixant au quatrième jour des opérations le moment de s'emparer de ces deux points, ainsi que du San-Bernardo et de Rocca-Barbcna. Son esprit prompt et clair esquisse à l'avance l'itinéraire obligé sur Melogno, Murialdo, Biestro et Carcare ; sur Altare, Mallare et San-Giacomo. C'est presque intégral le plan qu'il reprendra pour son propre compte en 1790, sauf qu'il ne fera plus alors de la marche sur Melogno qu'un mouvement accessoire, au lieu d'être, comme il le projetait en i79o, l'action principale.
Ce ne sont pas seulement les détails d'ordre strictement militaire qu'il prévoit et énumère avec tant de netteté ; il prévoit, avec non moins de sagacité, les conséquences politiques qui découleront de la victoire. Par une sorte de pressentiment vraiment extraordinaire, Bonaparte trace la règle de conduite qu'il tiendra lui-même, après la journée de Mondovi : accueillir « toutes les pi'oposilions de paix qui seraient faites par le roi de Sardaigne », et « mettre la plus grande atfectation à traiter les prisonniers piémontais avec plus d'égards, plus de civilité et des soins plus marqués » ; le faire, en toutes circonstances, remar- (jiier aux Autrichiens, afin « d'accroître la mésintelligence qui existe nécessairement entre les deux puissances * ».
Il aperçoit même plus loin encore et imagine, neuf mois à l'avance, le stratagème qui lui réussira si bien avec Colli. Il veut qu'aux ouvertures de paix que pourrait faire le roi de Sardaigne, << le général dise qu'il n'a pas le droit de faire la paix, qu'il faut que l'on envoie un courrier à Paris» et pendant ce temps, l'armée, continuant sa marche envahissante, forcera le Piémont à subir de plus dures conditions. S'il n'en était pas ainsi, on brûlerait Turin,
1. 2» Mémoire militaire sur l'armée d'Italie (de la maiu de Junot), juil. 1793 de (Arc'.i. G.).
•2. Instruction Tnilitaire pour \c gOiiéral en clicf de l'armée des .\lpes et d Italie, juil. H'Jo (Airh. G.).
?,. Instruction (au nom du Comité de Salut public, juil. 1793 de la main de Junot; .\reli. G.).
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sans s'occuper de la citadelle dont les murs arrêtèrent victorieux sèment les Français en 1700 '.
Enfin, ramassant, condensant ses diverses vues, les synthétisant d'une manière frappante et claire, il résume son plan en deux points capitaux :
Agir au printemps ; car « si l'armée laisse passer février sans rien faire, comme elle a laissé passer janvier, la campagne est manquée » ;
Marcher sur Ceva par Garessio et par Montezemolo ; si les Autrichiens accourent sur ce point, aller au-devant d'eux par Cairo et Spigno de façon aies contraindre de retourner défendre le Milanais menacé ; s'ils ont pu se réunir aux Sardes, paraître renoncer à Ceva et foncer sur Alexandrie. Les Autrichiens se précipiteront alors pour couvrir la place ; en vingt-quatre heures, on peut revenir tomber sur Ceva dégarni, le prendre, y donnej- la main à la division du col de Tende qui serait descendue sur Mondovi ; investir Coni et marcher sur Turin 2. Dans tous les cas, ce sont « les marmites italiennes » qu'il s'agit d'avaler ^.
N'est-ce pas là, à quelques détails près, le plan qu'il fit prévaloir et qu'il suivra imperturbablement, lorsqu'il fut en possession du commandement? Cette sorte de prescience, non seulement des lieux, des hommes, mais des événements, n'est-ellc pas merveilleuse et ne révèlc-t-cllc pas d'une façon éclatante le génie de celui qui pouvait concevoir d'aussi vastes projets avec une prévision des détails véritablement incroyable?
Pourtant, bien des incidents viennent contrecarrer ce plan où tout est prévu avec tant de sagesse et de clairvoyance. C'est ainsi qu'il n'a pu agir dès février, comme il l'eût voulu, soit par suite des lenteurs du Directoire à procéder à sa nomination, soit aussi peut-être par les préparatifs et la célébiation de son mariage. Il a dû reculer son arrivée au quartier général jusqu'à la fin de mars. Aussi lui faut-il agir de suite, en ne prenant que le temps strictement nécessaire pour remettre un peu d'ordre dans les divers rouages de l'armée, un peu de confiance dans les troupes, livrées à l'abandon par le faible Schérer.
Arrivé à Nice, le 27 mars, nanti pour toutes ressources de 4,000 louis en or, et d'un million en traites qui resteront impayées*, il entreprend de rénover l'armée, de la dresser en quelques jours en vue de la réussite de ses desseins. Sur place, il
1» Noie stii' l'armée d'Italie, du 19 jaiiv. 179G (Arcli. G.).