Ibidem
o. Tiolaid (t. I", p. 69) diiige une critique acerbe contre le discouis du roi Huinbert, (|ui, présidant ;i Mondovi, le 23 août 1891, une cérémonie militaire, lit une allusion directe à la bataille de 1196, et rappela ((ue les Piémontais s'y étaient immortalisés par leur courage. Il s'élève contre cette évocation des souvenirs guerriers de nU6 et prétend que l'armée sarde fut piteusemeut battue. Le simple exposé des laits prouve ((u'il n'en fut rien, que victorieuse à Ceva, à San-Micliele, elle fut vaincue très honorablement à Mondovi. L'attaiiuc de Trolard, d'nu mauvais goût parfait, pêche également par l'exactitude.
A riieiire môme cependant où s'en déroulaient, les multiples péripéties, sans doute avant qu'il en ait pu connaître les détails et l'issue, le vieux roi de Sardaigne, effrayé par les nombreux et graves échecs déjà subis par ses troupes, déconcerté autant qu'indigné de l'inaction des Autrichiens, réunissait le soir du 21, à Turin, au Palais-Royal, un Conseil extraordinaire de gouvernement, avec les principaux ministres, et les délibérations de ce Conseil proclamaient la nécessité de traiter avec la République Française. Il serait donc injuste de dire que la victoire de Mondovi, si elle clôtura les opérations de l'armée sarde, détermina seule Victor- Amédée à renoncer à la résistance et à solliciter la paix. C'est la solution fatale qui s'im|)osaitau vieux roi, châtiment de ses fautes et de son incurable aveuglement.
Un autre souverain, un Français allié à la famille royale de Sardaigne, cédait aussi, ce môme jour du 21 avril, devant l'armée française victorieuse, dont la seule approche lavait chassé de son asile de Vérone; c'était le comte de Provence, roi de France inpartibus, quoique affublé déjà du titre de Louis XVIII', et gendre du malheureux roi vaincu àMondovi. A l'autre extrémité de la Haute-Italie, ce fantôme de roi sans royaume fuyait à la seule évocation du nom français ; ce prétendant au trône de France s'évanouissait au seul bruit des victoires républicaines remportées par des hommes libres qu'il persistait à traiter en sujets.
On sait que le Sénat de Venise, sur la menace du Directoire, sous la pression de la victoire de Loano, et à la seule annonce de l'entrée prochaine en campagne du jeune Bonaparte ^ avait décidé, par 156 voix contre 47, l'expulsion de son territoire du soi-disant souverain légitime des Français. Si enflées que fussent
1 . Il avait été proclamé solennellement à Vérone, après la mort du jeune Louis XVII, le 8 juin 1793, au palais Canossa.
2. La sommation de Charles Delacroix, Ministre des Relations Extérieures, par l'entremise du consul de France, réclamant l'expulsion sur-lecliamp, est du 1" mars 1796. La délibération conforme du Sénat suivit de près.
ses prétentions, il faisait pourtant bien mince figure le pauvre comte de Lille • qui, chassé de Turin, chassé de Parme, avait lini par trouver à Vérone, en pays neutre^ une retraite où il se pouvait croire à l'abri de toute entreprise française. Il y jouait au roi, au milieu d'une petite cour d'émigrés frivoles et incohérents, turbulents, intrigants et fanfarons. On y esqnissait de beaux plans d'avenir, pour tromper l'attente que certains commençaient à trouver un peu longue, et les élèves de Rivarol, aimables, spirituels, qui gravitaient à l'entour, décochaient leurs traits acérés contre ces mêmes Français dont ils entendaient capter les bonnes grâces. Aussi bavards et inconsidérés dans leurs propos qu'avares d'exploits pratiques, ils s'agitaient en futiles bravades, s'imaginant par des épigrammes porter à la République des coups dont elle ne se relèverait points
L'installation même était modeste et l'on y faisait maigre chère. La demeure de ce quasi-roi était située hors la ville, au milieu d'un jardin, sur les bords de l'Adige ^, où ce flls, frère et gendre de rois et futur roi était simple locataire d'un gentilhomme véronais. Encore pour entretenir, assez chichement, le vain étalage d'une cour de rencontre ; pour soutenir son rang de pseudosouverain; pour subvenir à son appétit de Bourbon, gourmand et glouton bien que proscrit et martyr; pour défrayer, même pauvrement, les dépenses de ses courtisans dédorés, l'ex-comte de Provence et de Lille, s'était-il laissé entraîner, malgré les subsides de l'Angleterre, à contracter dans la ville d'assez nombreuses et criardes dettes*.
Aussi lorsque, le 13 avril, tandis que s'ouvraient à la marche conquérante de Bonaparte les gorges de Millesimo, le sénateur vénitien Joseph Gradenigo survint, avec le marquis Carlotti, lui signiticrau nom delà Sérénissime République qu'il fallait partir,
1. Le comte de Provence avait choisi, en 1791, ce pseudonyme, pour venir liabiter Turin près du roi son beau-pcre, et le garda à Parme en 1794.
2. Sur le séjour du futur Louis XVIII à Vérone, on lira avec intérêt l'ouvrage de M. André Lebon : L'Angleterre et l'émigration française, de 1794 à 1801 ; p. 303 il 329, où il est prouvé que le prétendant était à la solde de l'Angleterre ; il s'y trouve dans les dépêches de l'ambassadeur anglais, loi'd Mac Cartucy, à lord Grenville, de curieux détails sur l'intérieur de la petite cour de l'exilé et sur les projets d'accaparement de l'Angleterre à son endroit.
3. A 1 mille et 1/2 environ de la ville, à l'Orto del Gazzola, propriété du comte Gazzola ou du marcjuis Carlotti ; elle est située Via Gampone (ancienne Via San-Francesco). On lira dans Eug. Trolard, t. 1"', p. 320, une intéressante description de la demeure de Louis XViil à Véione et un récit de ses diverses vicissitudes.
4. 11 laissait en partant 200,000 livres de dettes, que Kilmaine et Landrieux, — celui-ci ancien employé aux écuries de Monsieur, — eurent un moment l'intention de payer (Mémoires de tadj"^ g'^ Landrieux, p. 220). L'Angleterre lui fit cependant des avances d'argent jusqu'à concurrence de 100,000 livres steiling. 11 devait en outre recevoir du roi d'Espagne une subvention mensuelle de Ij.'îOO livres sterling; autant de l'Empereur; mais ni l'une ni l'autre ne lurent, parait-il, ponctuellement payées, et le tiésor royal était le plus souvent, vide.
soiî indignation fut terrible. SI l'on protesta, et de très haut, comme il convenait, contre un arrêté dexpulsion vraiment sacrilège, on réflécliissait aussi que le départ ne manquerait point de pi'ovoquer les réclamations impérieuses des créanciers, manants et gens de rien qui prisaient fort peu l'honneur d'obliger un prince. Le manque d'égards du Sénat vénitien, choquait, bouleversait toutes les idées du pseudo-monarque. On ne pouvait s'indigner trop et trop fort d'une telle attitude, ni trop la châtier. L'ambassadeur de Russie près de la personne du prétendant, le comte de Mordvinov', eut mission de rayer le comte de Provence du livre d'or du patriciat de Venise, et de réclamer au doge l'armure et l'épée de Henii IV, don de son aïeul à cette République de boutiquiers enrichis qui lui paraissait comprendre si singulièrement les devoirs de l'iiospitalité.
Le podestat de Vérone, le noble vénitien Pringli, protesta toutefois à son tour contre les accusations du monarque. On ne fit aucune difficulté d'eiïacer le nom du prétendant sur le « livre d'or »>, mais le Sénat refusa de rendre l'armure de Henri IV dont il déclara malicieusement se saisir, comme d'un gage pour les créanciers et (l'une garantie pour une dette de H millions contractée jadis ])ar la France^. On assure cependant que le Sénat, dans son désir d'être débarrassé de la présence du prétendant, poussa la condescendance jusqu'à lui ofl'rir plusieurs millions de sequins à titre de frais de voyage'. Le comte de Provence refusa avec hauteur d'accepter la protestation du podestat que lui apportait le marquis Carlotti et ajouta qu'il partirait dès qu'il aurait reçu ses passeports. Sommé une seconde fois, le 14 avril, d'avoir à se conformer aux décisions du Sénat, il dut se résigner à partir, et à partir sans l'épée de ses aïeux, de ce roi Vert-Galant auquel il ressemblait si peu. Qu'eût fait d'ailleurs de cette arme ce simili-monarque, ventru, podagre et poussif, dont le poids était tel qu'on ne pouvait se procurer « un cheval capable de le porter*» ?
1. En outre de ses familiers, le chic Je I.i Vauguyon, )e comte d'Antraisues, le marécliiil de Caslries, le comte d'.Vvaiay. le duc de Duras, le duc de Guiclie, le comte de Cosse, le liarou de Flaclislandeu, le marquis de .laucourt, le liailli de Crussol, Cuzalés, les évùqucs d'Arias et de Veiice, etc., le comte de Lille avait auprès de lui les uiiiliassadeurs In parlibus de (luelnues puissances, Alordviiiov [lour la lîussie, Mac-Cartiiey pour l'Angleterre, etc.
Il y avait même une maîtresse eu titre, ou plutôt une vieille amie, M™» Balbi, que la présence de deux évèijues et d'un aumônier u'écartait pas.
2. Umberto Silvagui, t. II, p. 411. — Voir aussi Carlo Botta, p. 336; Barras, t. II, p. 108.
3. Ministre de France à Venise au Ministre des Relations Extérieures, 23 avril (Arcli. 0.) Dans cette lettre, il signalait, eu outre, que les émigrés réfugiés a Vicence, quoiijue les moins tui Inileiits, craignaient leur renvoi.
-i. D'Avaray à lord .Mac-Cartney ^ Mac-Cartuey à lord Greuville, 13 août 179j, citjs par .M. André LuIjou.
L'essentiel pour lui était de filer sans éveiller l'attention des créanciers exaspérés, de ce comte Carlotti notamment qui avait prêté avec tant de platitude son palais de Canossa pour la cérémonie du couronnement, l'année d'auparavant ; qui avait fait de si grandes dépenses pour les attributs royaux destinés à orner les chambres et regrettait plus tard de n'avoir pas arraché à Louis XVIII ses habits avant qu'il prit la fuite». Aussi fixa- t-on le départ à une heure matinale et prit-on de singulières précautions pour l'exode furtif de celui qui s'intitulait pompeusement Sa Majesté Très Chrétienne. « Je n'oublie pas que je suis le roi de France », dit-il; il ne le prouva guère le lendemain.
Le jeudi 21 avril, à 3 heures du malin, dans l'espoir de dépister les créanciers peu empressés, pensait-on, de faire le guet à une pareille heure, une voiture à deux chevaux partit par la route du Tyrol, emmenant un homme de forte corpulence et dont le visage bourbonnien pouvait faire croire à la présence du prétendant. Ce n'était pas lui; c'était le duc de Villcquier qui lui ressemblait, et le comte de Cossé. Pendant que les curieux, s'il s'en trouvait, suivaient de l'œil ce carrosse, une berline légère emportait sur la route de Milan, le comte de Provence et de Lille, bien enveloppé et déguisé sous le nom de comte de Grosbois, accompagné de son fidèle d'Avaray^ C'est dans ce piteux équipage que celui qui s'intitulait le roi de France s'enfuit de Vérone, plutôt qu'il ne la quitta, à l'aube de cette journée de printemps, où se consommait, aux pieds des Aipes et des Apennins, sur le contrefort du Brichelto, la défaite définitive du roi du Piémont, son beaupère, et la ruine de leurs communes espérances.
Derrière lui suivirent 1,500 émigrés portant en Allemagne « leurs remords et leur misère* ». Seul, son « cher » d'Antraigues, le grand meneur d'intrigues de la cour du roi de Vérone, le Ministre des Affaires étrangères de ce monarque en expectative, restait dans la ville, avec Montgaillard, attaché en apparence à l'ambassade russe, en réalité pour y tenir les fils des nombreux complots qu'il ourdissait sans cesse et nouait bien gratuitement contre laRévolution, complots qu'il faillit payer de la vie quelques mois après*.