Ordre du 28 avril, legistre G (.\rcli. G
La joie de ce triomphe, qui lui appartenait bien en propre, était mélangée de quelque appréiiension. Bonaparte se méprenait peu en ellet sur l'accueil réservé par le Directoire à l'armistice et il n'était pas sans concevoir de vives inquiétudes'. Bien qu'il eût pris soin, dès les premières ouvertures de Colli, quoiqu'il les eût déclinées, de faire partir pour Paris son frère Joseph et le fidèle Junot, avec les drapeaux conquis, se ménageant ainsi opportunément près des Directeurs, la présence d'avocats d'une éloquence non suspecte pour l'éventualité qu'il prévoyait déjà d'un manquement de sa part aux instructions gouvernementales, il ne se sentait pas complètement rassuré, et ses appréhensions redoublaient, comme de juste, au fur et à mesure qu'il outrepassait ses pouvoirs.
Dès le surlendemain du départ de Joseph, avant que Colli eût pu formuler de nouvelles ouvertures, tandis qu'il écrivait au Directoire pour lui annoncer qu'afln d'aller au-devant du courrier que Colli attendait de Turin, il s'était emparé de Gherasco et avait chassé Colli de Fossano, il insinuait cette phrase déférente : « Je suis fort inquiet de savoir si ma réponse est conforme à vos intentions. » Pour flatter le Directoire, il ajoutait de suite qu'une fois paix ou trêve obtenue, il irait « dans le Tyrol donner la main à l'armée du Rhin et porter la guerre dans la Bavière » ; il le flattait plus encore en lui faisant miroiter la possibilité de prescrire ses volontés au sujet de Gênes, et il l'excitait à ne point s'adoucir à l'égard des oligarques génois: « Il serait bon, pour l'exemple, que vous exigiez de ces messieurs quelques millions ; ils se sont conduits d'une manière horrible à notre égard. «La lettre se terminait par des nouvelles rassurantes, toujours destinées a amadouer les Directeurs, sur la soif du pillage qui « s'étanche » ; sur la jonction effectuée avec Nice par le col de Tende; sur les mesures qu'il prenait pour rétablir la discipline, et enfin par la promesse, qu'il savait devoir être la plus sensible au Directoire, de tirer delà seule province de Mondovi, un million de contributions ^.
Quand il fut saisi des propositions délinitives du roi, le 27 avril, •
1. Ce qui prouve que, oontrairemoiit aux aftirniations de Riistow, p. 113, et de Pinelli, ji.liSl, Faipoult n'avait nullement autoiisc Liouaiiarte à conclure une suspension d'armes.
'2. Bonaparte au Di'eetoire, 2G avril (Arcli. G.). — Un arrêté du inômc jour, 7 floréal (20 avril;, daté de Clierasoo, signé de Bonaparte et d.'. Saliceti, sé(pu'str.iit au profit de la Bépul)li(|ue tous les hicn's situés dans la province de Mondovi npiiarten.int à des personnes (Muployées à la cour de Sai-daigne, la France étant « fondée à regarder comme (nonant part à cette infâme coiiation ceux qui sont au service des rois f(u'clle est obligée de combattre ». Les fermiers, débiteurs, régisseurs étaient tenus de déclarer, dans les vini.'-t-quatre liommes, les sommes diu'S aux propriétaires (copie aux Arcli. G., d'après l'oriiiinal (•(immnniiinc iiar le f;ouvernenn.:nt sai'de). Saliceti annonce (jue la province est imjiosée a SU0,O0(J livres (Au Directoire, 20 aviil, Arcli. G.).
il en avertit avec empressement le Directoire, ainsi que de la réponse qu'il y fit. 11 insiste adroitement sur les avantages immédiats que l'armistice procurerait à l'armée et sur la nécessité qu'il y aurait à le conclure, même provisoirement, car. écrit-il, « je serai plus à même, dans quinze jours, de prendre Turin, qu'actuellement ; j'aurai alors mon artillerie de siège ». Il se retranche avec une satisfaction visible derrière l'autorité de Saliceti et bien qu'il « regarde cet événement comme un des plus heureux qu'il soit possible de se figurer », il est bien aise de pouvoir ajouter que « tous les généraux et le commissaire du gouvernement le voient comme lui ».
Il regarde du reste l'aiïaire comme conclue et ne semble pas vouloir y renoncer, quelque ordre qu'il reçoive. Toutefois, avec une nuance d'hypocrite soumission, trop complète pour être sincère, il achève son rapport par cette cauteleuse déclaration : « Si je n'avais pas rempli votre but, et fait une chose contraire à vos projets, ce serait, je vous assure, le plus grand malheur que je puisse imaginer. J'avais, dans le temps, prévu le cas qui arrive, et demandé des instructions : on me répondit qu'il faudrait prendre conseil des événements dans les circonstances imprévues'. »
Ainsi, c'est le Du^ectoire qui est seul coupable, si ses intentions n'ont pas été compi'ises, ni respectées ; c'est parce qu'on a laissé ce pauvre Bonaparte, si timide, sans instructions précises qu'il a méconnu ainsi, sans le vouloir, la pensée directoriale.
Cependant l'armistice est signé. Bonaparte en notifie le texte au Direcloire, sans émettre un doute sur l'approbation de ses actes. Avec une rare désinvolture, il déclare que si le gouvernement ne s'accorde pas avec le roi de Sardaigue « il gardera ces places et marchera sur Tuiùn ». Avec assurance, on pourrait dire présomption, en tous cas par anticipation, il annonce qu'il marche demain contre Beaulieu, qu'il va s'emparer de toute la Lomhardie et qu'avant un mois il sera sur les montagnes du Tyrol. « Ce projet est digne de vous, de l'armée et des destinées de la France », écrit-il avec quelque ironie à ces politiciens de troisième ordre qui siègent au Luxembourg et dont l'ampleur de vues lui est connue. Il les amuse d'ailleurs avec des arguments plus à leur portée : « Vous pouvez dicter ce qui vous convient (au roi de iSardaigne), puisque j'ai en mon pouvoir les principales places. » Comme il sent surtout où le bât les blessera, il s'empresse de leur dire : « Vous ne devez pas compter sur une révolution en Piémont; cela viendra, mais il s'en faut que l'esprit de ces peuples soit mûr