Ibidem
nécessaires pour élucider ses vues et décider ses résolutions, Bonaparte réclama de Faipoult tous les renseignements politiques et historiques, militaires, topographiques, artistiques et statistiques sur les pays dans lesquels on allait entrer, ainsi que sur leur gouvernement'. Non content délire la note de Faipoult, il voulut avoir avec cet avisé diplomate « une conférence sur des objets essentiels », et Faipoult, se conformant à son désir, accoui'ut de Gênes àTortone, où il eut, le4mai'-, un entretien qui permit à Bonaparte d'asseoir définitivement ses décisions et de régler sa conduite ^
Avant d'engager la lutte décisive, Bonaparte méditait d'apporter à son outillage militaire un perfectionnement qui n'était point au demeurant une innovation, mais que les récentes affaires lui avaient sans doute conseillé d'adopter et de faire revivre. 11 avait été frappé de la force de résistance que les bataillons de grenadiers sardes avaient déployée dans les divers combats, de leur valeur incontestablement supérieure à celle du reste
1. «Envoyez-moi une note géographique, historique, politique et topographique sur les fiels impériaux qui avoisinent Gènes. — Envoyez-moi une note sur les ducs de Parme, de Plaisance, de Modéne ; les forces qu'ils ont sur pied, les places fortes qu'ils ont, et en quoi consiste la richesse de ces pays-là; surtout, envoyez-moi une note des talileaux, statues, cabinets et curiosités qui se trouvent à Milan, Parme, Plaisance, Modune et Bologne. » «Lorsque nous fîmes la paix avec l'Espagne, le duc de Parme devait y concourir: pourquoi ne le lit-il pas? » (Bonaparte au citoyen Faipoult, l»' mai ; Arch. G.)
2. Bonaparte arriva à Tortone le .3 mai, dans l'après-midi; peut-être Faipoult y arriva-t-il en même temps ou s'y trouvait-il déjà? 11 est probable cependant que leur entretien n'eut lieu que le 4. En tous cas, Faipoult était rentré à Gènes le S, puisque, ce jour-là, il rendait compte au Directoire qu'il s'était rendu à Tortone, « par ordre de Bonaparte et de S.dicoti », et qu'il avait conféré avec eux sur la situation politique des affaires de la France et de l'Italie, et sur la conduite à tenir avec Parme, Modéne, etc. (Arch. G.).
y. On ignore les conseils que Faipoult a pu donner dans celte conférence au général en chef, mais il est permis de les déduir.e de la lettre que Faipoult adressa le lendemain de l'entrevue, 5 mai, au Directoire, et surtout de celle r[u'il écrivit, le H mai, à Carnot qui peut se résumer à peu près ainsi : Ne pas compter sur les principes républicains en Piémont ; payer les '2oO millions que l'on doit à Gènes avec une portion du territoire piémontais; donner au duc de Parme des Etats considérables avec Modéne, la Romagiie, Ferrare, le Mantouan, le Crémonais ; donner Milan et Pavie au Piémont en échange du pays entre les Apennins, la Stuia, le Tanaro et le Pô qui liasserait à Gènes avec Loano et Oneille. La France garderait le Mont-Blanc, Nice, Coni, et la Sardaigne. De cette façon l'Espagne serait une alliée sincère, ainsi que le Piémont, Parme et Gènes, intéressés à combattre les Autrichiens ; le pape serait puni ; le duc de Parme pourrait en outre fournir 3 ou 4 millions pendant six ans. Quant àNaples, on exigerait le renvoi du Ministre Aclon et le versement de 30 millions pour les frais de la guerre (Arch. G.). — On veria par les procédés ultérieurs de Bonaparte le compte qu'il tint des avis de Faipoult.
des troupes piémontaises. Il avait pu juger également de rcflioacité de ses propres tètes de colonne qui lui avaient, en plusieurs circonstances, valu la victoire. Aussi, dès le 28 avril ', prescrivit-il d'étudier la formation, dans chaque division, de bataillons de grenadiers et de carabiniers à l'aide des compagnies d'élite prélevées dans toutes les demi-brigades. Chacun de ces bataillons devait être fort de six compagnies à l'efTectif de 100 h.-. Formée de soldats éprouvés, encadrée, enlevée par des officiers d'élite, cette troupe allait constituer une avant- garde d'une solidité et d'une vigueur incomparables, dont l'exemple devait échauffer les plus timides ^.
Le 3 mai, il donnait ses ordres pour que les bataillons fussent aussitôt formés, et le 5 mai, ils étaient réunis en un corps d'avantgarde, sous les ordres d'un valeureux officier, le général Dallemagne, qui venait de rejoindre l'armée. On lui donna pour chef d'état-major l'adjudant général Lanusse, et pour commander les
1. Ordre du jour prescrivant de faire désigner par les adjudants généraux, dans chaque division, un clief do bataillon propre a commander un bataillon de grenadiers et un adjudant-major, en les choisissant exclusivement dans les denii-biigades actives, h l'e\(;lusion de celles destinées aux garnisons, bien que celles-ci dussent, comme les divisions de la Cote, fournir leurs compagnies de grenadiers (Arch. G. ; Registre G 22/34, t. H).
2. Le l^'bataillon de grenadiers fut formé des compagnies des 4o« et 69" (division Séruricr) ; le 2» bataillon, des compagnies des2oi'et 32» (division Masséna) ; le 3» bataillon, (les cûmpagiiies des 4» et 18» (division Augereau) ; le 4» bataillon des compagnies des SI" et 7o» (division La Harpe). Le 1" bataillon de carabiniers fut formé des compagnies des 11» et 17» légères (division Masséna) ; le 2» bataillon des compagnies des 20» et 27» légères (division Augereau) — (Etat de situation, du 8 mai, l'J floiéal : Arch. G.). Le l"' bataillon de carabiniers avait pour chef le coni"» Croisier ; le capit"» Fabre (Gabriel-Jean), plus tard général et député sous la Restauration y commandait les compagnies de la 11» légère (alors 3») ; le 2» bataillon de carabiniers avait pour chef le eoni"' Dupas, des Aliobroges (Historiques; Arch. G.)- Ou n'a pas les indications pour les bataillons de grenadiers, sauf pour le 4» que commandait Hulin, le vainqueur de la Bastille, le futur g«i Boulle-la-Balle de 1812.
3. Lee' Riistow, p. 12fl, estime que cette créaiion était due à l'impression qu'avait faite la conduite courageuse des grenadiers piémontais. 11 convient d'observer que ce système avait déjà été apjiliqué eu 1792 par Custinc à l'armée des Vosges et du Rhin et aussi à l'armée d'Italie elle-même au cours des années précédentes. Mais Custine dut y renoncer bientôt malgré le soin avec lequel il avait choisi les chefs de ces régiments distincts. Gay-Vernon : Houchard et Custine, p. 143, constate quels résultat répondit mal aux espérances de Custine, et qu'il dut dissoudre ces corps. Il ajoute que ces mêmes hommes, qui s'étaient fait remarquer par leur peu de discipline et qui, « doux fois en moins de tiois mois avaient honteusement tourné le dos à l'ennemi», « redevinrent des modèles de qualités guerrières, dès qu'ils eurent retrouvé leurs véritables chefs et leurs anciens camarades », ce qui n'étonnera pas ceux (pii ont <■ étudié les l'ossorts du coeur humain ».
Bonaparte en lit sans doute a sou tour l'expérience, car il renonça assez vite à la formation en corps distincts, isolés, des compagnies d'élite. Dès le 2 juin (14 prairial) ordre était donné aux grenadiers et carabiniers de rentrer dans leurs corps resi)Octifs. (Arch. G.). Cependant, par la suite, Napoléon recommença l'essai; la vaillance des grenadiers d'Oudinot ou grenadiers d'Arras est dans toutes les mémoires ; la tentative roussit mieux cette fois.
Le moindre défaut de ces corps spéciaux, comme le tort des troupes privilégiées, Garde Imiiéiiale ou Royale, est d'atfaiblir les éli'monts des troupes de lignes, en leur eidevant les bouto-en-train, au grand détriment de leur élan, et de leur téuacité .
grenadiers, le chef de brigade Lannes, qui tous deux s'étaient signalés par leur bravoure entraînante dans les combats de Dego '.
Dallemagne était un vigoureux soldat, grenadier de carrière, « instruit, sage et calme ^ », terrible au combat avec son nez en bec d'aigle, sa lippe puissante et sa grande taille. Lanusse était un Gascon, d'une vaillance fougueuse, « plein d'esprit naturel, de bravoure et d'audace * », et Lannes, autre Gascon, « simple enfant du peuple *», aussi naturellement impétueux qu'intrépide ; jeune, beau, le « brave des braves =», d'une bravoure colérique; d'une imagination ardente et réglée, tempérée de bon sens; encore ignorantaccio , encore simple « sabreur » , encore « pygméc », mais prêt à éclore « géant" ». Avec de tels hommes; avec des commandants de bataillon tels que Dupas ; avec une troupe de grenadiers et de carabiniers tels que ceux d'Italie, un général pouvait tout espérer, tout entreprendre, et tout risquer.
Depuis le 30 avril, jour où Bonaparte avait établi le quartier général à Acqui \ les divisions de l'armée, tout en surveiUant du coin de l'œil les événements en Piémont et l'attitude du roi,
1. Ordre à Dallemagne du 4 mai ; instruction à Dallemagne du S mai; ordre à Lannes, du 5 mai (Arch. G.) ; ordre à Lanusse de partir de très bonne heure, avec ses deux adjoints, pour être attaché au corps d'avant-garde, 4 mai (Reg'« G. 23-35 ; Arch. G.). L'un des deux adjoints de Lanusse était le lieut' Abbé, qui devint général de division; l'autre Thoniières, (pti l'ut tué général en Espagne.