All)ert Sorel : Bonaparte et Hoche, p
4. Voir chapitre XIH, la genèse de l'expression « Petit Caporal s.
la plus directe; ils voient que loin de fuir le contact populab'e, il se plaît à se retrempera leurs libres propos, à leur rude et franche aflection. L'admiration, l'amour, n'empôchcnt pas chez eux la familiarité. Ils suivent dès lors, tout en grognant, en goguenardant, aveuglément, des sables d'Egypte aux neiges de la Russie, jusqu'à Brumaire, jusqu'à Waterloo. « Tant que le flux le pousse il avance triomphalement, lorsque le flot s'arrête il se sent sombrer '.»
Son action sera toutefois moins immédiate sur les généraux auxquels il va commander en maître, ses « anciens » presque tous et pour la plupart plus connus, plus célèbres que lui. Ils lui trouveront «une petite mine ». Ce sont d'ailleurs des enfants du peuple, des « généraux d'émeute ^ » , pétris dans la fournaise révolutionnaire, rudes, violents, intraitables. Poussés sur le pavé des rues en révolution, parfois dans le ruisseau, ils ont apporté aux armées un amour fougueux des aventures, et un mépris avéré de la hiérarchie, mépris qui se confond dans leur esprit avec l'attachement aux purs principes républicains.
Plus «jacobins » etplusrévolutionnaires que républicains, impatients de tout joug, de toute supériorité, ils supporteront difficilement au début le ton bref, impératif et sec de ses ordres; ils le laisseront voir. Lui-même accentuera davantage à leur endroit les formes de la discipline, marquera plus sévèrement les distances; il sera avec eux moins familier, plus « général » qu'avec le soldat et matera, d'un mot, d'un geste, les plus enclins à méconnaître son pouvoir. Augereau, le plus turbulent, le plus exubérant d'entre eux, « sorte de soudard, héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure ^ », « tutoyeur, aux allures de spadassin * », se répandra avant son arrivée en propos gouailleurs ou malsonnants; Masséna l'accueillera de son air narquois, et Sérurier, avec sa déférence pleine de raideur et de réserve. Le lendemain ils auront plié, sentant en lui « le maître ». « Il les fixe dans les yeux... et les fauves, en grognant, s'aplatissent =* ».
Ils ne sont pas seulement ses rivaux, ses « anciens », ces généraux de la vieille armée d'Italie ; ils le priment par les services rendus, par l'expérience achetée chèrement à l'école de la défaite, par les connaissances tactiques. Il se sent leur inférieur à cet égard, et pour mieux le cacher, il fera peser plus lourde sur eux l'autorité de son grade.
i. Albert Sorel : Bonaparte et Iloche, p. 81.