Frédéric Masson, p
L'ETAT-MAJOR io
Si l'étendue et la variété de ses éludes, la pénétration et la hardiesse de son intelligence si vive, font de lui en réalité, et par avance, le supérieur de ses lieutenants, sa carrière militaire antérieure l'a mal préparé aux fonctions de général en chef où d'aucuns le jugent un peu dépaysé ou novice. Officier d'artillerie, iln'a jamais eu l'occasion de manier des masses. Les procédés tactiques de l'infanterie, où plusieurs de ses lieutenants sontpassés maîtres, lui sont à peu près inconnus; il est vis-à-vis d'eux, sur ce terrain, plus écolier que le dernier de ses soldats.
Quel prestige d'ailleurs peut-il exercer par son passé ? Du haut de quel piédestal peut-il dominer ces vaillants hommes de guerre qui se sont formés seuls, par les plus rudes combats ; pour qui le côté mécanique de l'art de la guerre n'a plus de secrets ; qui le savent et sont tout prêts à s'en prévaloir ? C'est en vain qu'il a aidé à reprendre Toulon ' ; en vain que, commandant supérieur de l'artillerie de cette même armée d'Ilalie, il a fait adopter par le général en chef Dumerbion, par Robespierre jeune, ses plans d'opérations qui aboutirent à la prise de Saorgio etd'Oneille; qu'il a livré, deux ans auparavant, les combats de Cairo et do Dego, s'idcntifiant déjà de cette façon à l'armée, au terrain qui l'attendent en 1796. C'est en vain aussi qu'aul3 vendémiaire, sur les marches de Saint-Roch, il a foudroyé du feu de ses canons les dernières bandes royalistes, « affirmant à coups de canon dans Paris soulevé, la République contre la Royauté -», et sauvantainsi la Convention ; en vain qu'il a ramené le calme dans les rues de Paris, fermé les Jacobins et dirigé à vingt-six ans, l'armée do l'Intérieur, son nom à tournure italienne de Buonaparté, qu'il vient à peine de franciser en Bonaparte^, n'est pas encore entré de plain-pied dans la renommée.
Un de ses fidèles d'Italie constate son unique lacune : « Ce genre de mérite (la tactique) était incomplet chez Napoléon, ce qui s'explique par la première partie de sa carrière. Simple officier d'artillerie jusqu'au moment où il est arrivé à la tête des armées, jamais il n'a commandé ni régiment, ni brigade, ni division, ni corps d'armée. Il n'avait pu acquérir celte faculté de mouvoir les troupes sur un terrain donné, que développe l'iiabitudc de tous les jours, en variant sans cesse les combinaisons. Les gucri'cs d'Italie ne lui offrirent presque aucune application de cette nature, les actions habituelles se réduisant en général à des combats de