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môme, et en faire quelque chose comme im chant de Vlliade, comme un tahleau des Croisades, qui parlera au cœur de ces Italiens tout imprégnés des fahuleuses prouesses des chevaliers de l'Arioste et du Tasse.
Il se taira sur son propre rôle que décemment il ne saurait idéaliser au superlatif, comme d'autres le feront. Il ne s'exposera pas à se voir démentir en personne, contredire par Augercau, en se peignant lui-même, drapeau en main, au milieu du pont, sous la mitraille ; c'est un autre qui se charge de ce soin, et si quelque voix insolente s'élève pour douter ou pour démentir, le doute, le démenti ne tomberont pas sur lui, à supposer d'ailleurs qu'ils ne s'elTondrent pas d'avance sous les Ilots de l'allégresse publique, de la crédulité et de l'enthousiasme populaires.
Dès ce jour, commence l'habile, l'incessante propagande populaire par l'image et par le journal on le livre, par la lettre et par la parole, qui ne s'arrêtera plus. Bonaparte, le premier, inaugure l'instrument parles gi'ossissements voulus ou le mutisme calculé de ses « Bulletins ». Saliceti, devenu compère, entre en plein dans son jeu et ne cesse de chanter ses louanges au Directoire. Tous moyens sont bons. A Gênes, l'agent de France, Faipoult, un « ami » posté là à point nommé pour chauffer l'enthousiasme, à qui, par surcroît de précaution, l'on exagère quand môme les résultats*, quelque fonds qu'on fasse sur son zèle, Faipoult a déniché un jeune artiste, plein de flair, qui, spontanément ou sur commande, a tracé avec son crayon quelques dessins, qui « feront le plus grand plaisir à l'armée* », et qui sans doute représentent des épisodes des premiers combats. Il ne faut pas qu'il s'arrête dans cette voie et on l'engage à « graver le passage étonnant du pont de Lodi ». C'est la première page de cette iconographie napoléonienne, en nombre incalculable, qui ira porter jusqu'aux limites du monde le nom, les traits, les exploits de Bonaparte et de ses soldats.
Car Bonaparte associe toujours, par une habileté suprême, comme par équité, ses soldats à ses propres succès. Il les aime et il s'identifie avec eux le plus et le plus souvent qu'il peut. Il
1. On lui écrit par exemple, après Lodi: « Beaulieu en personne fuit avec son armée épouvantée ; je l'ai poursuivi au delà de Crema » ; ce qui était faux (Bona parte au citoyen Faipoult, M mai ; Arch. Ali'. Étrang.).
2. Il Je vous suis très obligé des gravures que vous m'avez envoyées, et qui feront le plus grand plaisir à l'armée. Je vous prie d'envoyer, de ma part, 23 louis au jeune homme qui les a faites ; engagez-le à faire graver le passage étonnant du pont de Lodi » (Bonaparte à Faipoult, 13 mai ; Arcli. G.). Bonaparte était généreux; on peut se demander si la récompense de 2ci louis s'appliquait réellement aux premières gravures envoyées, ou n'était pas plutôt le salaire anticipé de la gravure commandée sur le passage « étonnant » du pont de Lodi. On ignore quel était ce jeune artiste si bien inspiré ; peut-être Gros.
dissimule ses propres visées, sa réclame personnelle, sous couleur de célébrer les victoires de l'armée, de lui « l'aire plaisir ». Il s'efl'ace devant les soldats, portant aux nues leur vaillance, les exaltant, propageant, répandant, amplifiant leur gloire sous toutes les formes. Il veut perpétuer le souvenir de Lodi; il veut que jusqu'à la plus humble bourgade soit claironné par la Renommée, buriné |)onr la postérité, le nom du dernier de ses grenadiers '. Il Sait bien que ces noms obscurs évoqueront immédiatement, forcément, le sien et que l'un emportera l'autre dans les salons, les boutiques et les chaumièi'es. En les grandissant, il se grandit ; en popularisant leurs exploits, il accroît, il étend sa propre popularité. Moins il se nomme, moins il semble vouloir accaparer à son profit l'honneur de la journée de Lodi, plus il veut au contraire le faire rejaillir tout entier sur le soldat, plus il contribue efficacement, par cette adroite flatterie, à sa propre gloire que chacun aura intérêt à publier. Si son nom ne figure |)as matériellement sur leslisles envoyées aux départements pourquils sachent << que la République n'a pas de plus braves défenseurs » que les héros de Lodi, il sait bien que tout le monde le lira quand même, en tête, invisible et présent à tous les yeux,inci'usté dans tontes les mémoires.
Il aura en ses soldats des coryphées d'autant plus enthousiastes qu'ils le seront spontanément et croiront vanter leurs seuls faits d'armes. Ce seront des apôtres, en quelque sorte, semant à leurs familles et à leurs amis cet évangile improvisé dans la fumée d'un combat. Aussi ne se lasse-t-il pas de célébrer l'endurance, le courage de ses rudes soldats, les flattant, sachant toucher la fibre intime du citoyen devenu soldat. Il écrit au Directoire :« Je ne vous citerai pas les hommes qui se sont distingués par des traits de bravoure, il faudrait nommer tous les grenadiers et carabiniers de lavant-garde. Ils jouent et rient avec la mcrt. . . Rien n'égale leur intrépidité, si ce n'est la gaîté avec la-
1. Le général en chef, désirant faire connaître quels sont les braves grenadiers qui ci.t t<prcc, avfc celle iijlrc|iidili; dont les répnhiirains seuls sont caiiahles, le passaire du pont surl'Adda... ordonne au g"' Masséua de lui envoyer sans délai le nom des ine.iadiers dont étaient composées les deux premières sections qui ont fait l'attaque de la tète du pont : son intention est d'en envoyer la liste dans leurs dép iitenients, Il alin que leurs compatriotes sachent que la Uépublique n'a pas de plus biaves detensciiis " (Oidre du jour, 12 mai; Arcli. G.). Ou ne sait si ce projet de Bonaparte fut mis à exécution et si chaque département reçut la liste de ceux de ses enfants iliusliés à Lodi. Si l'intention du général eu chef fut réalisée, ce fut surtout le deparlenimt du Mont-Blanc (Savoie et Haute-Savoie), qui dut recevoir la plus longue liste, jiuisque ce fut Bujias, savoisien, et les caiabinieis (non pas les ;;renadiers, comme lîouaparte l'écrit sans cesse) des demi-hrigadcs allobioge et savoyarde qui formaient la tcte d'altaii.ue. Du reste, « quand on demanda après le combat les noms des carabiniers qui composaient la l" section de la coloime, on répondit en envoyant le coutrùle du bataillon entier » (Eerthier à IJona]iarte, 18 mai : .\rch. G. Ucsistre 3 32/6).
quelle ils font les marches les plus forcées; ils chantent tour à tour la* patrie et l'amour '. »
Il ne lui suffit pas de leur rendre ainsi justice, il en veut faire, démocratiquement, (lesassociés, des camarades, des collaborateurs même de sa gloire : « Vous croiriez qu'arrivés à leurs bivouacs, ils doivent au moins dormir; point du tout; chacun fait son compte ou son plan de l'opération du lendemain, et souvent on en rencontre qui voient très juste. L'autre jour, je voyais défiler une demi-brigade; un chasseur s'approcha démon cheval : « Général, me dit-il, il faut faire cela. — Malheureux, lui dis-je; veu.\-tu bien te taire ! » Il disparaîtàrinstant;jeraifait en vain chercher: c'était justement ce que j'avais ordonné que l'on fit^ ! »
Voilà de ces anecdotes savoureuses, vraies ou fausses, qui allaient au creur du soldat, et resserraient plus intime la communion d'idées et de sentiments entre l'armée et son chef!
Est-ce à cette même veine de camaraderie prétorienne et d'heureux charlatanisme qu'il faut rattacher la création et la propagation d'une légende extraordinaire qui a eu la plus prodigieuse fortune? C'est ce même soir de Lodi que se place la scène où Bonaparte aurait élé promu au grade de « caporal » par ses soldats. « Son extrême jeunesse (à Bonaparte). . . ou toute autre cause, avait établi un singulier usage : c'est qu'après chaque bataille les plus vieux soldats se réunissaient en conseil et donnaient un nouveau grade à leur jeune général. Quand celui-ci rentrait au camp, il y était reçu par les vieilles moustaches qui le saluaient de son nouveau titre. Il fut fait caporal à Lodi, sergentà Castiglione, et de là ce surnom de Petit Caporal resté longtemps à Napoléon parmiles soldais ^. »
Telle est l'anccdole stéréotypée depuis à tant de millions d'exemplaires ; la trame qu'ont copiée ou sur laquelle ont brodé tous les panégyristes et on peut dire tous les historiens''. Il semble bien