‹ Bonaparte en Italie 1796Chapitre 492 sur 622 · Bonaparte au Directoire, l^juin (Arcli. G · texte numérisé non relu

Bonaparte au Directoire, l^juin (Arcli. G

3. Las Cases : Mémorial de Sainte-Hélène, \'' au 6 sept. 1815.

4. îs'orviiis répète imperturbablement, pi'esque textuellement: « A dater de cette journée (pii avait élé si chaude, il s'établit diins l'armée d'Italie un singulier usage: après rliafiue bataille, les plus vieux soldats se réunissaient eu conseil et donnaient à leur jeune général en chef un nouveau grade. Us le nnnimèrent capoi'al à Lodi ; plus tard, ils le firent sergent à Castiglioue et ainsi de tuite. De là vient le suroora

pourtant que ce fut Las Cases, plus de vingt ans après les événements, qui la mit en circulation ou qui du moins lui donna, retour de Sainte-Hélène, la forme concrète sous laquelle elle nous est parvenue. Aucun récit contemporain n'y fait allusion, pas même les rapports et lettres de Bonaparte. On n'en trouve pas ti-ace davantage dans les Mémoires des officiers qui escortaient ce jour-là Bonaparte, ni Masséna, ni Marmont, ni Roguet. Les souvenirs des officiers subalternes et des simples soldats, ceux de Ratlier, non plus que ceux de Philippe ou de Laugier, ne sont pas plus explicites sur ce point particulier et l'on sait pourtant en quels détails oiseux et prolixes ils se complaisent parfois. Les Historiques des différentes demi-brigades de l'armée d'Italie, établis au lendemain même des événements, quelques-uns rédigés avec une rare abondance et une remarquable et minutieuse précision dans les détails, n'en soufflent pas mot davantage '.

Que penser de la significative abstention de ces officiers qui vivaient alors dans l'entourage direct de Bonaparte? ^i Marmont peut, à la rigueur, être suspecté, il n'en saurait être de même de Masséna et surtout de Roguet, resté l'un des plus fidèles « grognards » de la Vieille-Garde. Comment ont pu rester muets ces Historiques, fidèles reflets des sentiments, des impressions de leurs auteurs, tous témoins oculaires, qui relatent si méticuleusement les moindres incidents journaliers de la vie régimentaire et chez

de Petit Caporal qui depuis est resté à Napoléon. » {Histoire de Napoléon, p. 55 de l'édition illustrée.)

Non moins servilement, Tliiers, historien sérieux, copie aussi Las Cases, en le dramatisant: « Dans leur gaieté, ils imaginèrent un usage singulier qui peint le caractère national. Les plus vieux soldais s'assemblèrent un jour et trouvant leur général bien jeune imaginèrent (on imagine beaucoup dans ce récit !) de le faire jiasser par tous les grades; à Loill, ils le nommèrent caporal elle saluèrent, quand il parut au camp, du titre, si fameux dci)uis, de pelil caporal. On les verra plus tard lui en conférer d'autres, à mesure qu'il les avait mérités.» [Histoire de la Révolution française, livre XXXUI.) Ainsi pour Tliiers, ce n'est pas caporal, c'est petit caporal ([u'on l'a surnommé d'emblée; c'est un sobriquet et uon plus un grade.

Abcl Hugo, 1. 11, p. 86 ; Ad. Pascal, t. II, p. 400 ; Stendhal lui-même. Vie de Napoléon, p. 112, se bornent à reproduire mot pour mot la même version sans y rien modifier. X. B. Saintine l'amplilic encore, p. 333; d'après lui, on aurait nommé Bonaparte soldat après Dego, caporal à Lodi, et ainsi de suite.

A côté de CCS éo'ivains qui semblent obéir à uue sorte de mot d'ordre, tant leurs expressions mêmes sont fidèlement calquées les unes sur les autres, il faut noter (|uc Laurent de l'Ardèche, un historiographe enthousiaste pourtant, passe le fuit sous silence. Le grave et sévère Lanfrey et le pénétrant Jlichelet ne sont pas dupes, non plus que Jomini, et se taisent. Arthur Lévy, p. 360, n'insiste pas, tout en croyant.

1. Ces Historiques manuscrits, aux Arcliivcs de la Guerre, ont été, nous l'avons dit, rédigés par les chefs de corps et les conseils d'admJEiistration en 1197, sur l'ordre de Bonaparte ; ils sont de qualité bien dilférente, suivant le mérite des lédacteurs ; quelques-uns sont d'une brièveté désolante, mais il est à croire que s'ils sont si regrettablement succincts, c'est que leurs auteurs n'avaient rien de plus à dire. Nous les avons feuilletés attentivement, lus ligne par ligne, aucun d'eux ne mentionne un fait semblable ou qui le rappelle, et c'était jiourtant de nature à frapper l'esprit des soldats, assez pour qu'il prît place dans un tel recueil. Ajoutons que les Historiques les plus détaillés sont précisément ceux des demi-brigades qui devaient entourer Bonaparte le soir de Lodi : 32c, 18», 39", 4- de bataille,' 17«, 27« et 29' légères.

qui un acte aussi caractéristique, aussi anormal, aussi manifestement insolite, aurait éveillé assez d'attention et provoqué d'émotion pour qu'il en subsistât trace dans leurs écrits ? Dans les armées de la Révolution, les généraux étaient trèsjeunes, parfois et souvent plus jeunes que leurs officiers et leurs soldats. Le jeune âge de Bonaparte n'avait rien qui pût surprendre l'armée d'Italie et motiver de sa part une promotion inusitée comme cellelà. Hoche et Marceau, — qu'on ne l'oublie pas ! — furent généraux en chef à un âge moins avancé encore que Bonaparte, et rien de pareil ne se passa à leur égard. L'usage des «vieilles moustaches», dont on parle tant, n'existait donc pas, et si on l'innova pour Bonaparte, une telle nouveauté dut causer quelque bruit et eût été assurément relatée.

Il paraît invraisemblable d'ailleurs que Bonaparte, toujours à l'alTùt de ce qui pouvait marquer l'attachement de son armée pour sa personne, n'ait pas porté cette promotion flatteuse, en y mettant môme quelque afTectation, à la connaissance du Directoire; plus invraisemblable encore, s'il n'avait pas cru devoir s'en prévaloir à l'époque, qu'il ne se soit pas rattrapé avec usure dans l'histoirede ses campagnes dictées à Sainte-Hélène, et qu'il se soit borné à oser y glisser une brève allusion, dans des entretiens familiers, impersonnels, dépourvus de gravité et de sanction.

Au milieu de ces affirmations sans preuves, de ces silences sans doute volontaires, et devant larépétition invariable du môme récit, fait en termes presque identiques par les historiens, il est bien difficile de découvrir la genèse de cette gasconnade de haut goût qui prit si bien et porta si loin. Si vivace et si répandue que soit la légende, sa source est si obscure, qu'il est permis de conserver à son endroit quelque méfiance et de la considérer comme une ingénieuse historiette imaginée, arrangée après coup, dans le silence plein de réflexion et de calcul de Sainte-Hélène.

Ce que l'on peut affirmer, c'est que la démarche des vieux soldats, tant de fois popularisée par l'imagerie ', venant à la tente de leur jeune général lui porter le brevet et coudre sur les manches de son uniforme les galons de laine rouge de caporal, cette démarche neut aucunement le caractère de manifestation solennelle, de cérémonie militaire, telle qu'on en vit plus tard divers exemples ^

Page 1