Najjoléon : Cainpuijiœs d'Italie
Il semble du reste qu'il existât entre Milan et les Français une sorte d'harmonie préétablie, une affinité secrète, et qu'à ce feu qui couvait sourdement il ne fallût qu'un courant électrique pour dégager le fluide et provoquer l'explosion. Soit qu'un atavisme latent eût gardé au cœur de tout Milanais une parcelle de l'âme gauloise importée par ces Éduens qui, dit-on, fondèrent la ville ; soit que l'appel de la France révolutionnaire eût été mieux entendu et plus goûté par cette population, la plus intelligente, la plus lettrée, la plus ouverte d'Italie ; il y avait incontestablement sympathie réciproque et concordance de vibrations entre ce peuple et cette armée.
Seuls quelques esprits perspicaces, appartenant à cette élite de penseurs muets que la possession autrichienne bâillonnait, mais n'aveuglait pas, pressentaient l'éveil prochain de cet unisson et le préparaient en silence de toutes leurs forces, recrutant des adeptes dans la classe éclairée, surtout depuis que l'Empereur Léopold s'était plu à détruire les réformes libérales de Joseph II.
Certains novateurs milanais avaient môme risqué, dès juin 1794, des manifestations violentes que réprouvait la majorité. Ils avaient répandu dans Milan des factums, des appels sanguinaires: « Milanais, massacrez le gcfuvernement, le ministre, la noblesse, si vous voulez être débarrassés du despotisme... »; ils avaient publié une satire dont furent les auteurs Carpanietun ancien prêtre chassé des oblats, Carcano' . Les francs-maçons, introduits clandestinement à Milan, où ils fondèrent la loge«La Concordia'), avaient grandi en nombre et en puissance, en dépit des persécutions et leur action s'exerça avec vigueur*. Des étudiants de l'Université de Pavie, Giuseppe Varini et Silvestro Tercnzi, entretenaient, par
1 . C'était ea riposte au deuil pris par la Cour pour l'exécution de la princesse Elisabeth sur la guillotine, que « les plus eniviLfés » novateurs, au commencement de juin, répandirent ces factums. Us ne ménageaient pas les hommes tels que Beccaria, Parini, le g»' Stein, Picrmurini, la comtesse Castclbarco, et Pietro Verri lui-même (Lettre de P. Verri à son frère Alessandro, citée par Cusani, IV, 323).
2. Introduite au début du règne de Marie-Thérèse, reconnue ofliciellcment par un édit de l'Kmpereur Josejjli II et même favorisée, la franc-maçonnerie avait cependant vu arrêter plusieurs de ses membres, notamment le comie Àlari, et des officiers du régiment de Weter, en garnison à Milan. Ils obéissaient aux ordres du Grand-Orient de Paris qui avait lancé des émissaires dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse, en Italie, afin d'appliquer la devise de Cagliostro : L. P. D. LiUa pedibus deslrue (Cusani, t. IV, p. 321).
le canal d'un certain Morandi', des intelligences secrètes avec Tilly, l'agent de la République à Gènes, et faisaient distribuer par des enfants, à Milan, à Pavie, à Lodi, les discours de Robespierre imprimés en italien. Ils s'appliquaient à révéler aux Français les mouvements des troupes autrichiennes. Des agents du Comité de Salut public purent même venir s'aboucher en Italie avec les démocrates et leur verser des subventions.
En vain le gouverneur interdisait l'introduction et la lecture des journaux français, non seulement des feuilles révolutionnaires, mais même du Moniteur-; les nouvelles qu'on ne pouvait celer à tous finissaient par pénétrer dans la masse, grâce à d'heureuses indiscrétions. Les contrebandiers sériaient d'ailleurs de toulcs les défenses et jetaient à foison dans le pays, une gazette italienne imprimée à Paris sous le titre d' « Égalité-Liberté », ainsi qu'un journal démocratique publié par Veladini à Lugano et une foule de livres français, de brochures et de journaux. En vain violait-on, même pour des hommes tels que Verri, le secret des lettres, la propagande ne s'exerçait pas moins et les conjurés comptaient de nombreux affiliés dans Milan et au dehors.
A Varese notamment, un club se tenait déjà en 1794 ^, et trois de ses membres faisaient de fréquents voyages à Gènes et à Nice pour s'y concerter avec les généraux français et les agents républicains. C'était le curé de Varese, Felice Laltuada, un petit prêtre, ratatiné, mal vêtu, d'aspect ridicule, aux gestes de fou, bavard et sans mœurs, avide de bruit, exécré de ses paroissiens, qui était le chef, l'inspirateur de ces Jacobins % avec Celso Mozzone.
A Milan même, ceux qui formaient l'âme du parti français appartenaient aux classes élevées de la société ; c'étaient le comte Gaetano Porro, un caractère et une intelligence énergiques, hab;le et actifs l'avocat Fidèle Sopransi, et le journaliste Carlo Salvador, un aventurier espagnol, collaborateur de Marat à Paris, qui s'était glissé à Milan, après les premières victoires françaises, apportant sans doute le mot d'ordre et prêt à s'exposer avec éclat
1. Probaljlement le même que l'apothicaire chez qui se réunissaient les démocrates génois.
2. Lettre du comte P. Verri à son frère, du 22 dée. 1792; citée par Cusani, t. IV, p. 322; G. de Castro, p. 29.
3. Il se réunissait dans une baraque du Val di Mario, appelée Valme, entre Biumo inférieur et Cazzone, à quelques pas de la frontière suisse ; puis dans des pièces dépendant de deux cafés, à Varese ; les membres y venaient sous prétexte d'atlaires ou de villégiature.
4. Lattuada, élève d'un économat ecclésiastique, puis avocat de la curie archiépiscopale, avait été curé de Corbetta où il se fit détester, puis devint en 1193 prévût de Varese (Cusani, d'après Verri, t. IV, p. 327).