De Castro, p
60i BONAPARTE EN ITALIE
signée de Bonaparle et de Saliceli, qui fut affichée le 19 mai, faisait bien appel aux sentiments fraternels des Milanais, mais elle en taxait la valeur avec une précision commerciale qui en gâtait la portée, et la conclusion en était fort peu d'accord avec les prémisses :
« La République française qui a juré haine aux tyrans a aussi juré fraternité aux peuples. . . les Français savent que la cause des rois n'est pas celle des peuples. L'armée victorieuse d'un monarque insolent devait sans doute répandre la terreur chez la nation où elle portait ses victoires: une armée républicaine, forcée de faire la guerre à mort aux rois qu'elle combat, voue amitié aux peuples que ses victoires afïVanchissent de la tyrannie. »
« Respect pour les propriétés, pour les personnes ; respect pour la religion des peuples. »
« Si les Français vainqueurs veulent considérer les peuples de la Lombardie comme des frères, ceux-ci leur doivent un juste jclour. . . . Son indépendance. . . tient aux succès des Français ; elle doit les seconder de ses moyens '. »
A ces affectueuses assurances et à ces promesses succédait aussitôt l'annonce qu'une contribution de 20 millions était imposée <i dans les différentes provinces de Lombardie >;, 20 millions réclamés pour les approvisionnements nécessaires, les besoins de l'armée; «bien faible rétribution pour des contrées aussi fertiles, si on réfléchit surtout à l'avantage qui doit en résulter pour elles- ».
Mais les Milanais ne réfléchissaient pas de cette sorte; ils entendaient être libérés ^ra/Zs, sans qu'il leur en covitàt rien que les largesses bénévoles dont ils comblaient les soldats, et ils n'estimaient en aucune façon que si « le droit de la guerre assure », aux Français, les subsides nécessaires, « l'amitié doit s'empresser de les leur offrir ».
Bonaparle pressentait leur réponse et c'est pourquoi, sans attendre leur acquiescement, il fixait le chiffre de leurs sacrifices présumés volontaires. Qu'avait-on à réclamer au surplus ? Ne laissait-on pas aux autorités lombardes, aux pouvoirs locaux, le soin d'établir la répartition au lieu de s'arroger le droit, légitime après tout, de le faire faire parles agents français? Et puis celte
1. Pioclamntion au peuple de la Lombardie, (piartier gi';n(';ral de Milan, 30 floréal an IV(Arch. G.).
2. Les 20 raillions de francs éciuivalaieiit à 2,j millions en lire milanaises. Mantovaui dans sa Cronaca, p. ii, convient que celte contiibntion nu fut pas considérée par le public comme excédant les forces du pays. Ce fut plntùt le modo, do perception qui mécontenta (Cusani, t. IV, p. 38!J;. Giuseppe Guerzoni, dans Terzo liiiascimento reconnaît aussi que ce futé(iuitablement imposé et que l'histoire n'a jamais enregistré le nom de libérateurs gratuits (Tivaroni, p. 100*.
conlribnlion, on le spécifiait, devait de préférence « frapper individuellement sur les riches, les gens véritablement aisés, sur les corps ecclésiastiques, eux qui, trop longtemps, se sont crus privilégiés et avaient su s'affranchir de tout impôt ». N'était-ce pas encore se comporter en libérateurs, en démocrates, que de ménager ainsi la classe indigente, voire même la petite bourgeoisie, le commerce, pour n'atteindre que les grosses fortunes? Au demeurant, ne respectait-on pas « les proportions sur lesquelles étaient levées les impositions que la Lombardie payait au tyran de l'Autriche* »? N'était-ce pas agir avec équité que d'admettre en ligne de compte, pour l'acquittement de cette contribution, le montant des réquisitions déjà versées, de façon à ne pas créer un surcroît d'impositions?
Si l'on rapproche de cette lourde réquisition, lespillages partiels déjà accomplis, tels que le butin fait au Mont-de-Piélé 2, quand bien môme il n'eût pas atteint les sommes colossales que certains ont énoncées*; ainsi que les prélèvements faits dans toutes les caisses publiques; on conviendra que de pareils excès, si justifiés qu'ils aient pu être par les circonstances, ne pouvaient que causer dans la population milanaise, si docile jusqu'alors, un détestable effet, etrincliner à prêter une oreille complaisante aux prédications du clergé, aux excitations des agents de l'Autriche, habiles à exploiterdansl'ombrelesressentimentssilégitimes qui couvaient sourdement. C'est folie en effet de « vouloir appeler une nation à la liberté, à l'indépendance; vouloir que l'esprit public se forme au milieu d'elle, qu'elle lève des troupes et lui enlever en môme temps ses principales ressources; ce sont deux idées contradictoires* ». Bonaparte le reconnut un peu tard.
1. Proclamation du 19 mai, 30 floréal an IV (.\rch. G.). Canti"i affirme cependant que c'était le quintuple de ce que la Lombardie payait par an à l'Autriche.