MORT DE LA HARPE
l,cs versions sur la mort de La Harpe sont aussi variées que contradictoires. Nous avons suivi de préférence celle de Landrieux qui était à ses côtés au moment du funeste événement, et celle de l'Historique de la 5i« rédigé par des témoins oculaires, un an à peine après le combat ; versions qui peuvent se concilier facilement, quoique l'Historique de la îjle évite, bien entendu, de raconter que le coup de fusil qui abattit La Harpe est parti de ses rangs. Le capitaine Rattier, alors sergent à la5t«, avoue pourtant qu'au bruit du galop de son cheval, on le prit pour l'ennemi survenant et on fit feu (Notes publiées par la Revue rélrospeciioe, i"' avril 1894, p. 223). C'est cette version que Napoléon a accréditée dans ses Campagnes d'Ilalie, dictées à Sainte-Hélène, où il expose qu'un
1. Voir p. 498, note 8 ; p. 499, notes 2 et 3 ; p. 501, note 3.
régiment de cavalerie autrichienne était venu semer l'alarme dans Codogno, ignorant le passage du Pô par les Français, puis s'était aussitôt replié sur Lodi, après quelques décharges. On n'entendait plus rien. La Harpe, suivi d'un piquet et de quelques officiers, se serait porté hors du bourg afin de vérifier si c'étaient bien des Autrichiens et d'interroger les paysans des premières métairies qui se trouvaient sur la route. Ceuxci lui ayant confirmé le fait, La Harpe rentra au camp, mais au lieu de revenir par la chaussée d'où on l'avait vu partir de Codogno, il revint par un sentier écarté et fut tué par des soldats, très au guet, qui firent un l'eu de file très vif, en entendant le galop de son cheval. Notons que dans sa dépêche du *J mai au Directoire (Arcli. G.), Bonaparte ne s'était pas prononcé sur les circonstances de la mort de La Harpe, se bornant à dire qu'il tomba mort sur le coup. Carlo Botta entre à ce sujet dans une longue dissertation sur laquelle nous reviendrons plus loin. Jomini, p. ll'J, ne considère pas le fait d'avoir été tué par ses propres troupes comme impossible, sans s'expliquer davantage. Les Mémoires de Masséna, page 01, sont aussi sobres de détails. Le colonel Rïistow, page 131, adopte la version de Napoléon et admet que La Harpe l'ut frappé par les siens en revenant de reconnaissance pour prendre ses dispositions ultérieures.
Le récit de Saliceti (lettre au Directoire, 9 mai; Arch. G.) est moins affirmatif, puisqu'il expose qu'une reconnaissance autrichienne de 2 à 300 h., soit égarée, soit postée à dessein, est tombée sur le chemin de Codogno assez près de nos avant-postes; que La Harpe s'est porté vers l'avancée, que des coups de feu furent tirés et que la première balle fut pour La Harpe. Berthier (lettre à Ciarke, 9 mai; Arch. G.), dit carrément que La Harpe a été « fusillé par ses propres troupes ».
Nous nous en tenons là et n'invoquons pas d'autres témoignages qui ne seraient pas plus concordants et auraient moins d'autorité que ceux que nous venons de relater, puisqu'ils ne seraient que témoignages de seconde main ou pures copies des récits antérieurs, tels que Victoires et Conquêtes, et Thiers qui copient Jomini, Adrien Pascal qui copie Thiers, Abel Hugo qui copie Napoléon et le général Pommereul, etc. En présence de la multiplicité des divergences entre les divers écrits, il convient de ne retenir et de n'accueillir que ceux-ci émanés de contemporains, tels que Landricux et l'Historique de la51«, ou puisés à des sources contemporaines, comme Rustow.
Le lecteur aura été frappe des variantes des deux récits de Bonaparte, celui écrit le lendemain du combat, très sobre, et celui dicté dix-neuf ans plus tard, avec un luxe et une précision de détails tels qu'on pourrait croire que Bonaparte a voulu y expliquer copieusement la mort de La Harpe afin de s'innocenter d'en être cause ; ou que son but a été tout au moins d'excuser les soldats de la ÎJI" d'avoir tué leur chef en plaidant pour eux les circonstances atténuantes.
On a, en effet, accusé Bonaparte d'avoir fait tuer La Harpe afin de se débarrasser d'un rival. Botta, qui se fait, p. 41, l'écho de ces bruits, sans y ajouter foi, constate que La Harpe mérita que ses contemporains
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accusassent de sa fin, quoique sans fondement, celui qu'ils accusaient d'être jaloux de ses qualités, et que son trépas ne peut pas être attribué à un simple et fcàcheux hasard, mais à un forfait prémédité. Cette abominable accusation portée contre Bonaparte est absolument hors de vraisemblance, quand on connaît les relations amicales qui existaient entre eux deux et la confiance particulière que Bonaparte lui témoignait depuis le début de la campagne. A ce moment d'ailleurs, Bonaparte n'avait déjà plus à redouter la rivalité de La Harpe, ni toute autre ; tout au plus, si l'on veut absolument attribuer la mort de La Harpe à un crime, à un guet-apens, pourrait-on admettre que La Harpe, si intraitable sur la discipline et qui dans les derniers temps de sa vie avait dû faire parmi ses troupes des exemples impitoyables, s'était attiré la haine de quelques pillards qui avaient saisi la première occasion de tirer vengeance de son implacal^le sévérité contre leurs camarades et contre eux-mêmes. On a dit aussi que ce furent des fournisseurs dénoncés par lui pour leurs malversations qui payèrent des soldats pour se venger. De telles accusations ont d'ailleurs été portées fréquemment au sujet de la mort de plusieurs généraux, et sans aucun fondement (Espinasse, etc.). La marche du combat de Codogno écarte cette supposition et ne rend que trop vraisemblable l'erreur déploi'able, le triste hasard, qui fit frapper d'une balle française, ce clicf valeureux dont la mort reste à jamais lamentable. Voir la belle étude biographique que lui a consacrée son compatriote vaudois, le colonel fédéral Ed. Secrétan, qui pense que le fatal événement eut lieu « peu après minuit », et adopte, sur sa mort, la version de Napoléon à Sainte-Hélène. Il cite cependant (p. 132), une lettre de l'adjudant-général Kellermann qui contient d'autres détails. Il cite également (p. 130), une lettre du lieutenant Frédéric de La Harpe, fils du général, où celui-ci reconnaît nettement que « nos grenadiers le prennent pour l'ennemy, lui font plusieurs décharges dessus, et il reçut le coup mortel». Il convient de signaler que le général Gourgaud insiste dans son Journal inédit écrit k Sainte-Hélène (publié par MM. de Grouchy et Guillois, t. II, p. 362), sur les dires de Napoléon que La Harpe était agité, le 8 mai, des plus sombres pressentiments; que Bonaparte le trouva, après le passage du Pô, derrière des bateaux, paie, décontenancé, se déclarant indisposé. Il ajoute que Bonaparte lui donna l'ordre d'attaquer Saorgio (évidemment c'est de Codogno qu'il s'agit), et que La Harpe, si brave d'habitude, se mit en queue des colonnes, et fut tué par ses troupes.