Voir p. 523, note
mitraille, ce serait à douter à tout jamais de la vérité des récits militaires; puisque quatre pièces seulement auraient suffi pour interdire indéliniment le passage à toute troupe, même au pas de course ou au pas de charge. L'observation très judicieuse du colonel Plebani s'applique au récit du fait d'armes de Lodi tel que l'a rédigé Bonaparte, et tel que, d'après lui, l'ont écrit tous ceux qui se sont bornés à copier son rapport. Bonaparte raconte en effet, dans ses œuvres de Sainte-Hélène, que la colonne serrée des grenadiers traversa le pont en peu de bonds, au pas de course, qu'elle fut en un clin d'œil sur l'autre bord, sans essuyer de pertes. Plebani a raison de qualifier cette narration de « conte hyperbolique dont le bon sens s'offense ».
En confrontant les divers témoignages contemporains, on constate, ainsi que nous l'avons exposé dans notre texte, p. 518 à 524, que la colonne, tant qu'elle avança en rangs serrés, fut tellement frappée par les feux, qu'elle hésita et s'arrêta; que lorsqu'elle reprit sa marche, ce fut instinctivement en ordre dispersé, autant que le permettait le peu de largeur du pont, et entourée d'un nuage de fumée qui la dérobait partiellement aux coups; entin qu'elle put surtout avancer, grâce à la diversion des tirailleurs qui se jetèrent dans le lit de l'Adda, attirant et concentrant sur eux l'attention et le feu des Autrichiens. Sans ces diverses circonstances, le pont n'eût pas été passé, quelque bravoure, quelque héroïsme qu'eussent déployés chefs et soldats. Noussommes d'accordavecle colonel Plebani et avec Cusani, fort sceptique lui aussi, sur « l'escarmouche» de Lodi. Aussi lorqu'ils estiment que le passage n'a eu lieu que grâce à un concours de circonstances favorables, qui n'échappèrent pas à l'œil de lynx de Bonaparte, mais sur lesquelles il s'est tu, pour ne pas mêler l'humble prose au merveilleux de l'aventure, nous sommes entièrement de leur avis, d'autant plus que dans le rapport et le récit de Bonaparte, rien n'apparaît de l'appui que les basses eaux de la rive gauche offrirent à ses tirailleurs, ni des autres « circonstances favorables » dont il sut si bien profiter, tout en en dissimulant le rôle. En rétablissant la vérité telle qu'elle nous a apparu sur l'exploit du pont de Lodi, nous croyons n'avoir diminué en rien le mérite, la gloire de ceux qui le franchirent derrière Dupas, maisexpliqué seulement comment ils purent accomplir cette prouesse sans y perdre tous la vie, ce qui fût arrivé immanquablement s'ils avaient eu à subir en colonne serrée, en plein jour, sur un espace étroit, où tous les feux croisés convergeaient, la mitraille de trente ou au moins de vingt pièces, et la mousqueterie de plusieurs milliers d'hommes.
Nous ne relèverons pas les récits des autres historiens qui se ressemblent tous, s'étant calqués les uns les autres. Signalons seulement que l'adjudant-général Valeri (C(H(/ue lettcre, publiées par M. Alberto Lumbroso, p. 22) rapporte que trois généraux, et deux adjudants-généraux chargèrent, à cheval, sabre en main, en tête de la colonne de Lodi. C'est un détail sujet à caution, en raison des dispositions matérielles du combat; d'ailleurs Valeri commet la même erreur que ses contemporains en évaluant à 12,000 le nombre des Autrichiens; il ne compte cependant que huit canons.
Quant au p. Piiima, qui s'ingénie comme toujours à forger des récits fantaisistes, il prétend, p. 73 et 74, que Bonaparte pour encourager les troupes fit planter sur le pont un drapeau tricolore, faisant hontf à ses soldats de laisser cet « étendard de la Liberté » entre les mains des Autrichiens. Ce stratagème aurait doublement réussi, d'après Piuma, puisqu'il entraîna les troupes et que Beaulieu (qui n'était pas là) dès qu'il eut vu le drapeau, aurait fait cesser le feu de loulcs ses batteries (simultanément?) croyant que c'était un officier parlementaire qui s'avançait en envoyant un des siens à sa rencontre. La colonne put dès lors franchir le pont sans encombre, le feu n'ayant repris que lorsque le porte-drapeau eut rejoint la rive droite. Il est à peine besoin de démentir cet exploit que Piuma attribue aussi bien à Bonaparte qu'à Augeroau; un homme seul s'approchant ainsi de la ligne des feux eût été infailliblement broyé, pulvérisé par les balles et les boulets. Bonaparte est du reste entièrement muet sur cet exploit.