Napoléon, Campagnes d'Italie
deurs et Ton conçoit que l'arrivée de ce « gringalet » de Bonaparte ait excité sa verve et provoqué ses moqueries. Néanmoins la lettre qu'il lui écrivit, en réponse à sa prise de possession du commandement, respire le tact et la modération. Il s'y félicite d'être sous les ordres de Bonaparte, « connaissant son civisme et ses talents militaires », et il l'assure qu'il peut compter sur son zèle, son activité^ son dévouement à la chose publique, ainsi que sur ses généraux Banel, Guieu, Rusca et Victor, dont il trace en quelques mots des portraits fort justes. Sa lettre à Saliceti est également fort bien tournée et se termine par une adroite flatterie : « Les patriotes de l'armée vous regardent comme leur sauveur... Plus de pitié pour les tyrans coalisés '. »
Est-ce à dire, avec tous ses défauts, qu'il ait été le soudard inculte et grossier, le chef entièrement nul dont, par une sorte d'entente tacite, on a voulu faire parvenir limage jusqu'à la postérité ? Ses actes pendant la campagne qui va s'ouvrir parleront pour lui. Auge]'eau n'était pas plus ignorant, ni plus mal éduqué que Lefebvre ; pas plus rugueux que Davout ; pas plus gascon que Bernadotte ; pas plus l'idicule en son costume théâtral, ni plus ami du panache que Murât ; pas plus déprédateur que Soult et Masséna; pas plus menteur que Beurnonville ; pas plus emporté que Lannes ou Ney ; il n'a pas été plus révolutionnaire que Brune et n'a pas « trahi » l'Empereur plus que Marmont ou Murât ; est-il donc juste de faire porter sur sa seule mémoire le poids de vices ou de défaillances qu'il eut communs avec tant d'autres renommées mieux respectées que la sienne ^ ?
Sérurier formait en tout un contraste frappant avec ce guerrier turbulent et empanaché. Le plus âgé de toutl'état-major, bien qu'il n'eût que cinquante-trois ans, Sérurier était, des pieds à la tête, un officier de l'ancienne armée, lent et compassé, mais digne, brave, probe et sévère. Major du régiment d'infanterie de Médoc (70«) en 1789,11 servait alors depuis trente-quatre ans, avançant méthodiquement, bien lentement, puis qu'il avait végété seize ans dans le
1. Augcreau à Bonaparte, de La Pietra, l" avril 1796, répondant à la notification du 28 mars. — Augcreau à Saliceti, 16 mars 1796 (Arch. G.).
2. On peut se demander à quoi tient le discrédit dans lequel Augcreau est tombé même de son vivant et qui le poursuit si longtemps après sa mort. La rudesse de son écorce et la grossièreté de son langage expliquent les antipathies qu'il a soulevées sans toutefois justifier l'acharnement dont il a été l'objet. On peut ramener à deux causes les motifs de cette injuste défaveur, l'une d'oidre politique, l'autre d'ordre familial. Politiquement, ses exploits de Fructidor ont ameuté contre lui tous les royalistes; son lâche abandon de Napoléon en 1814 a groupé contre lui les impérialistes ; il s'est ainsi formé une coalition tacite des moiiarcîiistes et des bonapartistes résolus à le perdre dans l'opinion. Familialement, il n'a ])as eu la cliancc de ses collègues de laisser des enfants intéressés à le défendre. Mort peu de temps
grade de lieutenant, quoiqu'il eût pris part a toutes les campagnes de la guerre de Sept-Ans et qu'il y eût été blessé grièvement. La Révolution le fit, rapidement, colonel, puis général. Il la servit fidèlement et loyalement, quoiqu'il fût resté au fond royaliste, « aristocrate », ce qui lui avait valu une certaine défiance de la part de ses soldats.
Confiné si longuement dans les grades inférieurs, il avait perdu tout esprit d'initiative, ou plutôt il n'en avait point acquis. Elevé d'un bond au sommet de la liiérarcliie, son manque d'expérience du haut commandement ne lui permit pas de donner d'autremesure que celle de son incontestable bravoure. Troublé d'ailleurs par la tactique nouvelle qui s'inaugurait, si contraire à ses principes, à ses habitudes; d'une santé ébranlée; Sérurier ne pouvait plus agir avec la vigueur, avec fentrain nécessaires. Son calme et son courage, la moralité de son caractère, sa sagesse, sa fei'meté, « la sûreté de son commerce ' », étaient d'un bel exemple pour cette jeune armée d'Italie à laquelle il infusait en quelque sorte l'esprit des anciennes traditions militaires dont il était tout imprégné ; lien vivant entre les soldats de la Révolution et leurs aînés -.
Sa massive et maussade figure, sillonnée d'une large balalre, son allure martiale en imposaient aux troupes que sa froideur quelque peu hautaine n'eût pas, sans cela, suffi à entraîner. II connaissait d'ailleurs par le menu le théâtre des prochaines opérations, théâtre qu'il avait parcouru pouce par pouce depuis trois années, et sur lequel, arrivé colonel du 70", il avait conquis les grades supérieurs. S'il se montra trop circonspect, trop hésitant, il ne faut rattrii)ucr qu'à ce qu'il se sentait tout dépaysé par cette guerre active, à coups de jarret, si peu conforme aux leçons
après les événements; n'ayant pu rédiger des mémoires ou des plaidoyers, à part quelques lambeaux de récits ; n'ayant pas, comme Ncy ou comme Lanncs, des héritiers de son nom et de ses titres, fiers de sa mémoire et empressés à la préserver des attaques, à expliquer sa conduite, sa veuve s'étant remariée; il a dii fatalement devenir le bouc émissaire des crimes de tous ; cliacuu a pu dauber sur lui sans crainte, dans l'universel consentement, excitant ainsi ceux qu'indignait son attitude politique comme ceux qui ne lui pardonnaient pas ses manières et ses coups de l}outoir. Cependant, lem»' Lefebvre, entre autres, ne lui cédait en rien sous le rapport de l'éducation, s'il ne le dépassait pus; ses bévues, son langage de caserne, les pataquès &Q la duchesse, sa femme, sont connus et exciteront longtemps la raillerie. Pourtant, personne n'a cherché à souiller la mémoire du brave Lefebvre. On a même poétisé, ennobli, au théâtre et dans le roman [Madame Sans-Gêne, de Vict'jrien Sardou) ce rude soldat alsacien et son humble épouse. A défaut d'éloges, Augereau aurait au moins droit au silence.