‹ Bonaparte et le dogeChapitre 10 sur 21 · RÉSIGNATION · texte numérisé non relu

RÉSIGNATION

Soleil d'automne , Doux et riant; Fruit de la tonne , Fleurs d'Orient, Femmes jolies, Vives saillies ; Tendres amis.

Voici la vie Qui m'est ravie.

Je pars soumis.

Tant frais bocage,

Gais oiselets , Vermeils paccages , Purs ruisselets ; Chants de la lyre, Joyeux délire , Bonheur promis ; Voici la vie Qui m'est ravie.

Je pars soumis.

C'était un rêve ; Il doit Unir.

Le jour se lève :

C'est l'avenir.

Gentes chimères , Jeux éphémères , Devoirs remis :

Voici la vie Qui m'est ravie.

Je pars soumis.

En vain encore , Malgré mes pleurs , L'amour décore Mon Iront de fleurs ; D'un doigt profane L'hiver les fane, Et j'en gémis.

Voici la vie Qui m'est ravie.

Je pars soumis.

Un sort paisible Va m'ètre offert.

Fier et sensible , J'ai trop soxiffert ; L'heure prochaine Rompra ma chaîne :

Point n'en frémis.

Voici la vie Qui m'est ravie.

Je pars soumis.

La jeune Zitella mit tant d'expression à chanter ces simples paroles; l'air mélancolique y était si bien adapté, qu'Eblo ne put se retirer de son extase , tant que la magie dura, pour prévenir la cantatrice sublime de l'entrée de Paolo Monazone , son maître. Celui-ci , attiré par des accens si mélodieux , était sorti de sa chambre, et, parvenu à la porte du belvéder, écoutait avec ravissement.

La romance terminée, Anella, au soupir prolongé qui lui parvint d'une assez longue dislance , se retourna vivement, et sa rougeur soudaine aurait laissé lire en elle tout ce qui se passait, si, déjà, les ombres du crépuscule

ne fussent descendues rapidement sur Venise et sur le belvéder du bravo. L'obscurité qui régnait déjà mit obstacle à la découverte qui aurait charmé Paolo.

Mais ce qu'il ne put voir , ce qui manqua à son triomphe, n'échappa point à la délicate observation d'Eblo qui, ne pouvant commander un mouvement d'impatience, partit aussitôt, laissant en présence les deux amans qui ne le demandaient pas mieux.

— « Mon écolière fait des progrès rapides, dit le jeune Vénitien; elle n'a pas eu de peine a dépasser son maître.

— « C'est sans le savoir, sans même le comprendre, si cela est; je crains que la flatterie ne prenne ici la place de la vérité.

— « Il est certain que l'on enivre d'un encens non mérité des femmes ordinaires ; mais à vous, que pourrait-on prêter qui ne se trouvât an dessous de la réalité ?

— « Je suis une pauvre fille ignorante. Vénitienne, et vous, forestière {étranger), ne prenez pas plaisir à vous jouer de sa simplicité.

— «Ce nom d'étranger m'est insupportable ! s'écria iefauxGuérini en frappant le plancher du pied et avec force, surtout si, pour s'unir à la plus jolie fille de Venise, il faut être inscrit dans la citadinanza.

— « Il est certain que mon frère est trop bon patriote pour ne pas donner la préférence à un Vénitien des lagunes sur tout concurrent de terre ferme.

— « Et vous, Nella, que feriez-vous en pareille circenstance?

— « Moi, dit la jeune fille tremblante, éperdue et craintive, je pencherais là où mon honneur serait engagé... Mais pourtant si mon frère bien-aimé,si cet excellent Piédro exigeait la récompense des soins qu'il m'a rendus, moi plutôt que d'être taxée d'ingratitude, je préférerais lui faire le sacrifice de mon bonheur.

— « Et voilà ce qui m'est insupportable, reprit impétueusement Paolo; une fille dit qu'elle aime , et elle immolera son amour au vain caprice d'un frère.

— « Ce frère fut son protecteur dès son en- I. i3

fance ; il se dépouilla pour elle des plus beaux bijoux de sa mère; il pourvut à mes besoins; il contenta mon orgueil en voulant que je fusse la mieux mise de toutes les jeunes filles, depuis le Lido jusqu'à Mestre; il me nourrit des meilleurs morceaux , tandis que lui souvent ne mangeait que du pain et des dattes. Il a refusé de se marier tant que je ne serai pas établie , et je ne lui rendrais pas affection pour affection, sacrifice pour sacrifice ? Forestière, je trouve un vrai plaisir à c";user avec vous, votre absence m'inquièle; mais Piédro n'en commande pas moins à mon cœur et à mes devoirs.

— «Hé bien! Signora, conservez-vous dans • cette humble dépendance; attendez pouraimer

que votre frère y consente; il vous en saura gré, et votre amant sera bien touché de cette tendresse avec permission.

— ail sera le plus cruel, le plus injuste des hommes, s'il n'est pas fier à la vue de pareils sentimens dans le cœur de son amie.

— «L'amour ne souffre point de partage.

— «Fi derégoisle! dit Anella en faisant une moue qui la rendit plus jolie, en donnant à ses traits une expression plus piquante, il ne veut pas que l'on aime autre que lui.

— « L'aimez -vous, Anella? peut -il croire qu'il vous est agréable?

— « Je vous voudrais Vénitien , et alors...

— « Hé bien î alors.. ?

— «Alors, je serais heureuse, car assurément mon frère ne me refuserait pas à vos désirs. »

Paolo, charmé de cet aveu auquel il trouvait tant de charmes, se mit aux genoux de la jeune fille, et, saisissant sa main, la porta respectueusement à ses lèvres; cependant la familiarité du geste troubla celte ame pure. Anella, se levant avec vivacité, prétendit que la nuit était trop profonde pour permettre à une jeune fille de rester avec un jeune homme, en téte"à-téte surtout. Elle s'évada légère comme une gazelle, et, au moment où elle ouvrait avec brusquerie la porte de l'escalier, elle se heurta contre Eblo qui , l'oreille en embuscade, attendait là ce qu'il devait espérer de

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cette rencontre , d'ordinaire si dangereuse à la vertu.

— «Insolent curieux, dit Ânella courroucée, nieras-tu que tu fusses là pour m'espionner? Tu as dû mal passer ton temps. »

Eblo, consterné, honteux d'être pris au piège, chercha à se justifier : on ne l'écouta pas; il reçut l'ordre impératif d'aller tenir provisoirement compagnie à son maitre pendant le temps qu'il serait seul; puis , bien que maugréant, ne conçut pas la possibilité de la résistance. Dès que Paolo le vit, il s'enquit si, ce même soir, il ne pourrait pas voir leur aïeule commune.

— « Le soir, répondit Eblo , est l'heure cil ses enfans n'ont pas l'usage de se montrer à elle, dans la crainte de la gêner; c'est le moment où elle consulte le sort pour les dames vénitiennes , où elle mande certains habilans que la seigneurie veut intimider. Nonna Gargagnaa cette charge; aussi jouit-elle d'une haute considération dans le Prégadi.»

Paolo, peu tourmenté de la pensée qu'il

dérangerait son aïeule, pourvu qu'il eût la certitude de la rencontrer, se disposa, sans le confier à son neveu , à rendre à la vieille femme une visite intempestive , sans trop s'inquiéter des suites qu'elle pourrait avoir.

Nella revint ; de magnifiques couleurs paraient son visage, ses yeux brillaient des flammes de l'amour. Satisfait, le jeune homme reprit avec ellela conversation interrompue, y mit une nouvelle chaleur, et enfin ne quitta sa maîtresse que bien persuadé de ne pas lui déplaire et d'en être aimé.

Cette fois, il vêtit le domino commun à la presque totalité des gens de Venise et des forestieri, comme étant le déguisement le moins cher, le plus facile à se procurer, celui par lequel on échappait le mieux à l'investigation curieuse des intéressés ou des indifférens. Le sénat néanmoins y avait, ces dernières annéesjintroduit une nouveauté, soit quecefùt pour égayer le coup d'œil, ou plutôt à dessein de diminuer la surveillance ; il avait, dis-je, fait connaître parmi la citadinanza, les nobles de

igS BONAPARTE

terre ferme,les patriciens, le désirqu'ilavaitde voir transformer la teinte sombre et presque toujours noire duclomi no ennuances plus gaies que, d'ailleurs, l'on varierait à l'infini. Il résultait de celte mesure qu'à certaines heures du jour, les places deSaint-Marc et de la Piazzetla, de même que le grand canal, et celui delà Giudecia, ressemblaient au pied de la lettre, tant a comparaison était exacte, à un riant parterre de fleurs diaprées , combiné de mille sortes.

L'habit de taffetas qu'endossa Paolo Monazone combinait agréablement dans ses diverses coupes les couleurs civiquesde Venise, le jaune et le bleu ; il s'imagina, par cette affectation toute patriotique, détourner de ses démarches les regards et l'attention des limiers delà police vénitienne, des inquisiteurs d'État et des seigneurs de la nui

Désaccoutumé par un séjour de huit ans hors du pavé de Venise , il eut fort à faire pour se déuièler du péril des ponts sans parapets, des calle ( rues ) étroites par delà toute

croyance. Les strade génoises, dans leur peu (le largeur, étaient encore des rues larges et magnifiques, des rues de Tolède', si on les comparait à celles de la cité de Saint-Marc. H faut avoir le pied vénitien pour s'épargner des chutes dangereuses, et encore il arrive souvenu que noble bourgeois ou citadino lonibe dans les canaux; et la nuit, aux heures isolées, les courses solitaires ne manquent pas de graves et fréquens périls.

La légèreté, l'adresse de Paolo, lui servirent à vaincre ces obstacles; enfin, il -arriva presque sans malenconlre au manoir de sa vénérable aïeule, et, à la clarté de la lune qui venait de se lever, il prit plaisir à en contempler l'extérieur et la bizarre architecture.

C'était la maison paternelle du doge Luigi Manino , d'abord manoir de bourgeoisie et de commerce. Plus tard, lors de l'anoblissement

' La rue de Tolède, à Naples , est remarquable par sa largeur. A Gênes, les rues sont wommhGS strada , jf. Rome, via , à Venise, callc

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du propriétaire, vers le seizième ou dix-septième siècle, on voulut, en la conservant, en faire un hôtel : les boutiques , les magasins disparurent; on en fit des salles d'audience, une chapelle, la salle des banquets. Un architecte maladroit dénatura le caractère primitif, sans pouvoir lui donner la forme chevaleresque et monumentale : le travail y paraissait visiblement tourmenté.

Sur les cheminées, où l'on avait, dans le principe, entaillé des sentences pieuses ou morales et des chiffres religieux, d'autres sculpteurs cherchèrent à placer le nouvel écusson des jVIanino et des familles d'alliance. Il avait fallu ou empiéter sur l'ancien ornement, ou rapetisser le nouveau d'une manière ridicule. Le grand appartement resplendissait de meubles superbes j les autres conservaient les tentures de serge, de toiles de Perse, de Pergame et d'autres étoffes bourgeoises. Souvent, derrière un bahut, sous une armoire immense, on rencontrait encore des livres de raison, de registre, de commerce, des trébu-

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chets, des mesures et des aunes, ou palmes à la mode vénitienne.

Le doge avait généreusement concédé à sa sœur de lait la moitié gigantesque de ce vaste manoir; cela formait un labyrinthe de voûtes superposées les unes sur les autres, de galeries obscures et profondes, de salles immenses et carrées , ou s 'al on géant en formes de corridors tortueux , habités par les chauvessouris.

Le terrain est si prodigieusement rare à Venise, ou du moins l'était à l'époquede cette histoire, que l'on regardait comme un présent magnifique l'investiture d'un pareil logement. D'une autre part, la citadinance tenait tant à honneur d'être agglomérée au patriciat, que cette faveur de confondre deux familles dans une seule, au moyen de la double demeure en un corps unique debàtimens, devenait la plus belle récompense qu'on put offrir, et la seule que souvent la vanité du citadin opulent aurait acceptée.

A plus forte raison, Elpha Gargagna, femme

née dans la caste des bateliers du Lido, des gondoliers -du canal Grande ée la Giudecia et du Canaregio', dut se sentir éminemment relevée, lorsque tout le bas étage gaucbe du palazzo Maniîio avait été mis h sa disposition. Cette reconnaissance éclatante du protectorat patricien combla l'humble citadina, et la releva du rang de ses égales.

Mais à quel plus haut degré ne monta pas son orgueil exorbitant , lorsqu'elle apprit par l'artillerie de l'arsenal des forts de la place Saint-Marc que Luigi Manino, son très-noble frère , venait, en résultat du ballottage multiplié et des élections, d'être proclamé possesseur du corno; c'est-à-dire sérénissime doge et très-excellent prince de la sérénissime république.

Elpha fut sur le point de mourir d'allégresse; certes, la joie ne tue pas; puis la

' Canal royal , le plus large après le grand canal ; il est d'une médiocre étendue , et s'ouvre dans la mer, au nord-nord-ouest de Venise.

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sienne la laissa en vie. Oh! dès ce beau jour, Gargagna, déjà vieillie, car elle dépassait de près de vingt ans l'âge de son frère fictif, s'empara, et c'est le mot, du gouvernement de l'illustrissime république. Du fond de sa misère, de sa pauvreté, elle aida puissamment les sages-grands de terre et de mer, les procurateurs de saint Marc, et, d'ailleurs, les conseillers du doge, les membres du tribunal des Dix, de celui même des Trois; la terreur mystérieuse, le voile superstitieux dont elle s'environna, aidèrent aux patriciens à régler les destins de la dominatrice de l'Adriatique. Le despotisme qu'elle allégeait fut supporté, moins pénible par le peuple, au moyen d'un appareil fantasmagorique. On allait se plaindre à Gargagna du patriciat. Elle au lieu de souffler la révolte, recommandait la soumission et la paix; elle faisait du patriotisme une dévotion. Les femmes qui venaient la consulter s'en retournaient toujours portées à engager leurs frères, amans ou maris, à patienter, et c'était bien là de cas d'appliquer la pensée de Mer-

cier, qui sert d'épigraphe à ce chapitre; c'est une roue de cuivre qui fait aller une montre d'or.

Gargagna, lorsque son petit-fils parut masqué devant elle, avait une sorte de société composée des fonctionnaires d'une confrérie de veuves, dont les assemblées et les dévotions avaient lieu dans la chapelle du Saint-Sacrement. Depuis soixante-dix ans, Elpha Gargagna en était la doyenne; elle avait tant vu de fois se renouveler même la totalité des confréresses, qu'elle était devenue, pour celles aujourd'hui existantes, comme une sorte de personnage extraordinaire qui ne tenait plus à la terre. On ne doutait pas, et le bruit en courait depuis long-temps, qu'à cA-taines bonnes fêtes de l'année, son ame ne quittât son enveloppe mortelle pour aller à la porte du ciel s'unir aux saints chœurs des ansres. Il résultait de cette opinion que toutes les paroles de la doyenne étaient importantes, et qu'on lui obéissait en tout.

Paolo ayant pénétré dans la première salle,

dontla porte extérieure élait toujours ouverte, sans crainte des voleurs dont aucun n'eût osé faire du tort à celle que certains croyaient en commerce avec le ciel, et d'autres avec l'enfer; Paolo s'arrêta. On parlait dans la chambre voisine; une donna disait à la maîtresse du lieu :

— « Un digne abbato ( abbé), m'a juré que les Français, depuis qu'ils ont tué leur roi, sont chaque nuit, du vendredi au samedi, changés en loups.

— « Ce n'est que trop vrai, lui fut-il répondu. Lorsque minuit sonne, tous sans exception , les royalistes à part , tombent sur leurs mains; un démon jette sur chacun une peau de loup maudite, et les voilà par grandes troupes qui parcourent les bois, les ravines, les landes j les montagnes. Malheur au voyageur égaré, au contadino qui s'attarde! on les dévore impitoyablement. On m'a assuré qu'un troupeau de cinq cents bœufs, qu'on menait à l'approvisionnement d'une de leurs aimées, fut mangé jusqu'au dernier. Les conducteurs

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se sauvèrent à grand' peine. Il est certain que cette multitude effroyable de quadrupèdes disparut si bien, que pas un n'arriva à destination. Je sais que les francs-maçons, ces impies, prétendirent qu'on avait vendu ce troupeau aux ennemis; mensonge abominable, avancé par des amis de Satan et à son profit. »

Paolo, qui savait lui, à peu près, comment l'affaire avait eu lieu, se mit à rire. Un éclat l'ayant trahi.

- — « Qui est là ! s'écria Gargagna.

— « Un patricien , répondit intrépidement son petit-fils pour en imposer à la compagnie de confréresses. Il ne se trompa point: à peine les commères eurent-elles entendu celte qualification faussement prise, que toutes ensemble se levèrent, et, défilant devant le malicieux Paolo, lui adressèrent respectueusement une révérence profonde qu'à peine il daigna leur rendre. Dès qu'il se vit avec son aïeule, il leva son masque et se fit reconnaître.

— « A quoi bon quitter Ion faux visage? lui

dit l'anlique Elpha; crois-lu que le seul sou de la voix ne suffise pas dorénavant pour que je sache qui tu es?... N'es-tu pas en même temps honteux, Paolo, de ne venir à moi que sous de faux noms, ou au moyen de titres mal acquis? Mon enfant, la sincérité est la première vertu; manque-t-on à celle-là, les autres tardent peu à partir. Que me veuxtu?

— « Vous apprendre, chère cwola (grand' mère), que j'aime une nouvelle fois, non pas, j'espère, une coquette, mais une honnête fille, sage, jolie ^ réservée, et qui selon toute apparence, fera mon bonheur.

— « Et qui jouira d'une honnête aisance, si son frère parvient à conduire à bout la grande lâche qu'il a entreprise.

— « Avant de répondre à ceci , mère grand , je dois m'élonner que déjà l'on vous ait instruite de ce que celle que j'aime ne connaît que depuis une heure.

— « Il y a de bons yeux à Venise. N'est-ce pas la gente Anella, sœur de Piédro Marni?

— « Elle-même, et bien qu'unie à son frère, il me semble que la profession de bravo, si elle empêche de mourir de faim , ne procure pas de hautes richesses.

— (( Il a souvent de bons coups de poignards a donner.

— «De par saint Marc! caraavola^ car moi aussi je suis Vénitien ,Piédro n'est-il pas en ce moment passé en terre ferme en homme de peine, en sorte de faccinini, pour faire partie de la maison du provéditeur Pesaro ?

— ce C'est vrai, repartit Gargagna, fâchée d'avoir été si avant.

— « Et ce riche coup de poignard sera-t-il donné pendant le voyage ou au retour? demanda négligemment le jeune homme.

— « La discrétion, niio Jigliolo, est la première qualité des bravi; or Piédro ne dit jamais que ce que tout le monde peut savoir : alors ce n'est pas grand'chose.

— « Et bien il fait ; sans cela, il perdrait la confiance de ses patrons, et certes sa réserve à l'égard des parleurs dont Venise abonde est

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louable ; mais je me figurais que la haute considération que chacun porte dans la ville à mu vénérable aïeule lui aurait acquis une meilleure part que nous dans la mission de Piédro.

' — c( Il est vrai que ce serait chose étrange et digne de pitié que de me voir cacher ce qu''on dirait à un jeune merle tel que Piédro , tant que, sans me vanter , j'ai eu plus d'une fois l'honneur de parler au tribunal des Dix sans intermédiaire.

— « Plus vous me prouvez combien Saint- Marc vous estime, moins je conçois la réserve du bravo.

— «Je suis charmée, Paolo, de la chaleur avec laquelle tu prends ma défense; rassuretoi. Piédro savait bien que le succès ne répondrait pas à son espérance, si je n'eusse fait toucher au corps du très-sanclissime saint Marc le beau stylet de verre avec lequel le vigoureux Vénitien arrachera la victoire aux abominables Français. »

Paolo fit dévotement le signe de la croix, puis, levant les yeux au ciel :

— «OsantaMariaetsan Théodore, combattez de toute manière les abominables Français... Mère-grand, poursuivit-i!, vous rappelez-vous l'époque heureuse, où himho réel, m'altachant à vos robes, et entièrement caché dans les plis de votre mante démesurée, je descendais avec vous dans la grotte mystérieuse où repose notre auguste saint sur un lit d'or, et où vous m'appreniez à répéter la prophétie fameuse :

Quart délia frotta sua

— «Miséricorde! s'écria la décrépite nonna, te ressouviendrais- tu aussi bien des mille détours qui conduisent à la demeure sainte?

— « Bon , des vers , à la bonne heure , cela vient naturellement à la bouche, tandis qu'un chemin périlleux, détourné, que rien ne rappelle à la mémoire, tarde peu à s'en effacer.

— «Tant mieux, mon fils, tant mieux. ISous sommes dans une ville de sage méfiance, où l'on sait l'importance d\ui secret aussi grand

que crlui-là; et, clans la crise où nous sommes, il serait bon de renfermer en un minime faisceau, ceux ou celles encore en possession de ce mystère admirable.

— «Oh! si je l'avais su, peut-être ne serais-je jamais revenu dans les lagunes de la sérénissime.

— «Et pourquoi, cher et beau fils !

— « C'est que j'aurais pu vendre cher, soit à Naples, à Rome ou en France, un tel secret.

r*— « Et tu l'aurais vendu en effet ? demanda Gargagna avec empressement, tandis qu'elle cherchait. un objet perdu dans la profondeur de son immense poche.

— « Âvola , vous avez bien mauvaise opinion de votre sang, si vous pouvez croire que l'appât d'une somme d'argent le porterait à trahir saint Marc et sa patrie.

— «ALh!Paolo,carissimo Paolo, remercie ton saint patron de la prudence qu'il a mise dans ta bouche; car, si tu m'eusses paru faible et incertain sur les principes, j'aurais tué le rebelle

à saint Marc, et le canal grand aurait r^ çu l'avola patriote qui n'aurait pas craint de trancher dans sa racine une des plus belles branches de son tronc avec le poignard de

feu son mari C'est là cet instrument de ma

prospérité passée; maintenant on ne l'appelle plus pour servir les intérêts des grands patriciens ou des nobles de terre ferme. Prend^ le, mon fils, je te le donne. »

L'habile comédien Paolo ne balança pas sur rien de ce qu'il avait à faire; il savait combien était majeure à Venise la puissance attachée à l'arme du signor Gargagna ; que par elle il obtiendrait les moyens de descendre en pleine sécurité dans le palais souterrain et brillant de saint Marc.

Son aïeule , malgré sa longue expérience, fut toujours trompée par lui dans les diverses choses que son adresse mit en avant; elle avait cru à sa vertu, à son patriotisme, à son désintéressement. Certes il était Vénitien, mais non à la manière de son avola toute praticienne : lui au contraire n'aspi-

r.T LE DOCE. 21 3

rait qu'à renverser ces nobles arrogans , et qu'à élever sur leurs débris le corps respectable de lacitadinance.

Satisfait d'avoir tant obtenu, il se retira en avouant à la vieille Gargagna qu'il était venu pour lui confier l'amour allumé dans son cœur, mais que, dans ce moment, il n'oserait lui en parler , surtout dans l'absence de Piédro, qui sans doute tarderait peu à repa» raitre.

— «Ce sera, mon fils, un beau moment pour notre chère cité. Il ne sera fus de bonne mère qui ne coure au devant de notre bravo en criant : San Marco, et en lui offrant des branches de laurier et d'olivier.

— «Il sera heureux, ditPaolo négligemment, et comme s'il eût été simple gondolier de Venise. Il est certain que s'il tue sans confes sion le général Bonaparte, et qu'à son tour il ne soit pas tué sur le coup , il fera certainement une bonne maison de notre citadinance; ma, per Bacchol il n'aura pas ce bon-

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heur.. ..oui, ce bonheur que tout Vénitien lui enviera éternellement. »

A mesure que Monazone parlait et que sa parole devenait chaleureuse, son aïeule levait la tête , d'abord avec lenteur , puis avec plus de vivacité; enfin un rayon de joie l'illumina.

— a O Paolo, dit-elle en prenant son petit fds par la main, tu es donc demeuré un digne rejeton de saint Marc ?

— «En avez-vous douté, avola? ai-je été assez malheureux pour vous inspirer des soupçons de mon patriotisme? il est franc, sincère et pur.

— «Je craignais la fréquentation deshéréûques , des infidèles, des francs- maçons, car voilà ce qu'on trouve maintenant parmi les Français.

— «Que Satan les emporte Iqu'illes détruise jusqu'au dernier. Mais je vous ai trop retenue, manière : vous avez des prières à faire: je vous reverrai bientôt.

— « Emporte ma bénédiction, Paolo, et cal-

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cule bien les réponses que tu adresseras à qui viendra vers toi demain matin , à trois heures, au nom de saint Marc, nom si sacré pour tout cœur vénitien. »

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